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Abbaye de Tamié

La vie à la Valsainte - 1793-1798

Par Frère François de Paule

blason la trappeLa vie à la Valsainte entre 1792 et 1798
par un moine qui y a vécu.



Original aux Archives de l'Abbaye de Tamié -
Dépôt légal 3ème trimestre 1999 -
© Communauté de l'Abbaye de Tamié
L'orthographe a été conservé.
Le ton polémique est à prendre en compte.


Observations
sur ce qui peut et doit occasionner tôt ou tard
 la chute de la réforme de La Trappe
si on ne la réforme pas

(Ces observations ont été écrites dans le temps
où l’on attendait le nonce apostolique à La Valsainte - 1795)

[255] Comme l’on pourrait croire que les observations suivantes sont le fruit d’un esprit dégoûté des observations de la réforme et qui soupire après des mitigations, je dois prévenir que celui qui les a écrites a éprouvé et senti tous les inconvéniens qu’il relève ici avant d’embrasser la-dite réforme, qu’il n’a point cependant laissé de le faire, que s’il était à recommencer, il le ferait encore, même quand ces inconvéniens seraient dix fois plus grands parce que (à l’époque de son émigration) voulant trouver un azile où il put mettre ses mœurs à l’a brie de la corruption et le monastère de La Valsainte lui ayant paru le seul propre à remplir ses vues, il n’a pas cru pouvoir acheter trop cher sa sécurité. Ce n’est cependant pas qu’il n’eut été content s’il y eut trouvé un peu plus de modération mais, n’ayant pas à choisir, il n’a pas hésité de se charger d’un fardeau qu’il a bien senti être au-dessus de ses forces, sauf à ne faire que selon leur portée, persuadé que Dieu qui voit le but principal qu’il s’est proposé, n’exigera rien de lui qui ne soit proportionné à sa faiblesse.

Lorsque l’on se consacre au Seigneur dans un monastère exact, l’on se propose ordinairement deux fins ; la première de satisfaire pour ses péchés par les austérités du genre de vie que l’on embrasse, la seconde en se retirant du monde et de toutes ses sollicitudes, de trouver plus de liberté et plus de facilité pour vaquer à l’unique nécessaire et s’occuper plus assiduement et plus sérieusement des choses de Dieu. Tel a toujours été le but qu’un grand nombre de saints prélats se sont proposé en quittant les fonctions redoutables et dissipantes du saint ministère, pour se réfugier dans les cloîtres et les solitudes. Le genre de vie doit donc être tellement disposé, qu’en mortifiant le corps par la pénitence, il laisse cependant à l’âme la pleine liberté de toutes ses facultés. Nous devons à Dieu ces deux parties de nous-mêmes en lui disant tous les jours avec le roi-prophète : Propter te mortificamur tota die(1). Nous devons aussi pouvoir lui dire avec le même, tous les jours de notre vie : Tibi sacrificabo hostiam laudis et nomen Domini invocabo (2) et si nous en croyons saint Jérôme et tous les maîtres de la vie spirituelle, les austérités du corps doivent être réglées de manière à ce que l’âme en devienne plus active et plus libre pour penser à Dieu et s’élever vers lui.

[256] Si donc je puis prouver que dans la réforme de La Trappe, établie à La Valsainte, la plupart de ceux qui la professent sont privés de cette prétieuse liberté de l’âme, que la contrainte dans laquelle les jettent certains points de leurs observances affaiblit tellement leurs facultés intellectuelles, que lorsqu’ils sont livrés à eux-mêmes ils sont incapables de s’occuper sérieusement des choses de Dieu, j’aurai par là même prouvé qu’il existe un vice dans cette réforme et qu’elle aurait besoin elle-même d’être réformée si l’on ne veut pas que tôt ou tard cet état violent n’entraîne nécessairement sa ruine totale parce que selon le proverbe commun : Volentum non durat (3).

Or je ne veux pour le prouver, employer aucun raisonnement. Je n’aurai recours qu’à l’expérience. J’exposerai simplement ce qui se passe en moi lorsque je suis fidèle à remplir ce que les règlements me prescrivent. Je me suppose être dans le tems des jeûnes que l’on sait être, selon la règle, depuis le 14 7bre jusqu’à Pâques. Je me lève au son de la cloche et je vais au chœur pour y chanter les louanges de Dieu. Le sommeil que je viens de prendre a rendu à mon corps sa chaleur naturelle et réparé mes sens. J’en jouis pleinement. Je chante de bouche et de cœur. Mais il est statué que l’office, qui pourrait ne durer qu’une heure et demie, deux heures au plus, sera prolongé jusqu’à trois et quatre heures, que j’y assisterai immobile, la tête entièrement découverte, les deux bras pendans et croisés les uns sur les autres. Bientôt mon attention fatiguée, lorsque le tems de sa portée est écoulé, ne peut plus se soutenir. Le froid glaçant qui me frappe sur la tête et qui semble me déchirer les mains sans qu’il me soit permis de rien faire pour le repousser, m’ôte toute ma présence d’esprit. Je ne suis plus occuppé que de ce que je souffre et j’attens avec impatience la fin de l’office pour y apporter remède. Je sors donc de l’église gelé et morfondu. Je m’empresse de m’approcher d’un fourneau échauffé jusqu’au rouge, où je ne puis rester qu’un quart d’heure. Je m’y brûle plutôt que je ne m’y réchauffe et en en sortant, la grande chaleur que j’y ai éprouvé ne sert qu’à me faire sentir encore plus vivement le contraste du froid excessif auquel je vais être [257] exposé, car la règle n’est pas de s’aller reposer mais je dois aller sous des cloîtres vastes et spacieux, bâtis en pierre, mal fermés, où le vent circule de toutes parts, ou bien dans la salle du chapitre qui est aussi froide qu’une glacière. C’est là que je dois m’occuper à la lecture ou à la méditation. Le faire partout ailleurs serait une immortification, une désobéissance. Mais qu’arrive-t-il ? C’est qu’au lieu de profiter comme il faut du tems prétieux qui m’est accordé pour ces saints exercices, à peine ai-je ouvert le livre ou me suis-je mis à genoux pour prier, qu’un sommeil irrésistible, accompagné des plus inconcevables rêvasseries, s’empare de moi. Mes frères qui s’en apperçoivent, ont la charité de m’exciter. Je m’excite moi-même et tout l’intervalle se passe dans ce pénible travail, sans que j’ai lu une seule page dont je puisse me rendre compte à moi-même, sans qu’il soit sorti de mon cœur un seul sentiment qui puisse mériter le nom de prière. Si je n’y suis pas accablé par le sommeil, l’impression vive du froid qui me pénètre, m’occupe tout entier et me détourne de l’attention que je voudrais avoir. D’où il suit que j’ai été sous les cloîtres, j’ai été dans le chapitre pour obéir à ma règle, non pour y lire et y prier comme elle le veut, mais bien pour y combattre le sommeil et y être transis par le froid. Je retourne à l’église pour y faire oraison avec la communauté. Je n’en ai qu’un quart d’heure. Il sera sans doute bien employé. Mais hélas, j’y suis dans un tel assoupissement qu’il ne m’est pas possible de posséder mon esprit une seule minute et souvent je me trouve à la fin sans l’avoir commencée. Si pour ne pas perdre le tems, je veux l’employer en prière vocale, je suis quelque fois obligé de reprendre un psaume, jusqu’à dix et vingt fois, sans pouvoir, pendant tout le quart d’heure, conserver assez de présence d’esprit pour le terminer. Il m’arrive même souvent d’être surpris par le sommeil avec une telle promptitude que perdant l’équilibre, je vais mesurer la terre. L’oraison est suivie de primes. Comme l’on chante, le chant me soutient. L’office d’ailleurs n’étant pas long, je m’encourage facilement contre [258] le froid qui me presse. De primes je vais au chapitre où le sommeil me fait encore la guerre. Si après cet exercice je reste sous les cloîtres pour m’y occuper à la lecture en attendant la messe, j’y suis toujours aux prises avec les mêmes ennemis et bien plus encore car la faim qui commence déjà à se faire sentir, me rend bien plus sensible au froid et plus porté à l’assoupissement et les idées de nourriture qu’elle excite dans mon imagination affaiblie, deviennent pour moi une nouvelle source de distractions. Ces idées me suivent à la messe pendant laquelle, si je ne chante, pas au lieu de m’unir au prêtre, le plus souvent je dors debout. J’ai l’air d’un homme yvre. Je chancelle et suis prêt à chaque instant à tomber. Je dors même quelque fois en chantant. Qui pourra me tirer d’un état aussi pénible ? Le travail ? Oui s’il est un peu actif car s’il s’agit d’écrire ou de coudre, j’y dormirai encore. Mais pendant le travail actif au moins je soutiendrai mon attention vers Dieu, je pourrai m’unir à Lui. Hélas ! A peine pourrai-je avec efforts le faire dans les instans où on donnera le signal pour lui élever mon cœur. Le reste du tems, la faim qui me presse et qui abbat mes forces, m’occupe tout entier et me fait souvent, malgré moi, compter les quarts d’heure qu’il me reste à attendre jusqu’au moment du repas. C’est ainsi que se passe tout mon tems jusqu’à ce que l’on sonne l’office qui précède le dîner. Alors mes forces qui semblaient m’avoir totalement abandonné, se raniment parce que dans peu je pourrai satisfaire enfin les cris impérieux de la nature. En entrant au réfectoire j’offre ma réfection à Celui de la main duquel je la tiens. Je voudrais me posséder en la prenant, y joindre quelque mortification, mais le besoin qui me presse l’emporte sur toutes les considérations et souvent en sortant de table j’ai à me reprocher d’avoir pris mon pauvre repas avec plus de sensualité et de gourmandise que celui qui a été assis à une table chargée des mets les plus choisis. Au moins je vais à présent pouvoir m’occuper de mon Dieu. La nourriture a ramené la chaleur dans mes membres glacés (4). La faim n’excitera plus de pensées importunes dans mon imagination. Je reste donc à l’église pour y adorer le très saint Sacrement et qu’y fais-je ? Mon [259] estomach tendu par une trop grande quantité de nourriture (car ayant été vingt-quatre heures sans en prendre, j’ai cru qu’il m’était permis de le contenter), mon estomach, dis-je, envoie à mon cerveau des vapeurs qui l’obscurcissent, ou je tombe dans l’assoupissement, ou incapable d’aucune réflexion sérieuse, je sors pour chercher à me distraire. Cet état d’engourdissement me dure jusqu’au moment où je vais me coucher, moment que j’attens avec impatience car je suis tellement fatigué et harrassé que l’instant qui m’est donné pour faire l’examen des fautes de la journée se passe à luter contre le sommeil. Souvent même lorsque je vais au chapitre réciter le misere, la face prosternée contre terre, je m’y endors et j’y resterais jusqu’au lendemain si le bruit de mes frères qui se relèvent ne me faisait sortir de mon assoupissement.

Voilà ce que j’éprouve dans les tems des jeûnes et particulièrement en hyver, en pratiquant les observances de la réforme. En été j’aurais plus de facilité pour vaquer aux choses de Dieu mais alors on ne m’en laisse pas le tems. On n’accorde que des intervalles très cours pour les lectures et prières particulières, pendant lesquels la fatigue d’un travail pénible dont la plus grande partie se fait à jeun, ne me rend pas capable d’une grande application (5) et tout le tems que dure ce travail que puis-je faire, que de dire avec le prophète : Vide humilitatem meam et laborem meum (6) ? Jamais avant de me faire religieux je n’avais éprouvé un pareil combat. Je lisais quand je voulais lire, je priais quand je voulais prier, je méditais quand je voulais méditer. La pensée de Dieu ne me quittait jamais pendant mon travail ou au moins je me tournais vers Lui avec une douce facilité. J’ignorais même, dans les jours consacrés aux jeûnes, ce que c’était que de m’occuper de la nourriture. Je voyais avec peine arriver le moment de prendre mon repos. J’aurais voulu prolonger mes journées. D’où peut donc venir aujourd’huy un pareil désordre ? Doi-je ne l’attribuer qu’à ma tièdeur et à mon peu de foi ? Et certes ce serait bien avec raison, car je n’ai guère de courage et de ferveur et la foi est bien languissante dans mon cœur.

Mais si je regarde autour de moi et que je considère ceux qui vivent avec moi sous la même discipline, sans [260] en excepter même les supérieurs, tout m’indique qu’ils sont soumis aux mêmes épreuves que moi. Si je les considère à l’oraison, je les vois presque tous chanceler, souvent même mon voisin me tombe sur le corps et faillit à me renverser. Il n’est pas rare de voir un prêtre s’endormir à l’autel pendant que l’on change au chœur. Combien de fois n’est-il pas arrivé que dans le cours de l’office l’hebdomadaire, après avoir dit le Dominus vobiscum s’est trouvé saisi par le sommeil et à laissé le chœur dans le silence ? Si lorsque je suis sous le cloître, au lieu de m’appliquer à la lecture, je regarde ceux qui m’environnent, je vois celui-ci se lever, faire des mouvements et des grimaces pour se réveiller, celui-là frappé comme d’une attaque d’apoplexie, presque au même instant où il s’assied, laisse tomber son livre avec bruit, un autre plus indulgent, ronfle, en accordant à la nature ce qu’elle lui demande. N’avons-nous pas vu le R.P. lui-même dans la dernière retraite qu’il fit avec nous, s’endormir en lisant à haute voix le sujet de la méditation et cela non pas une fois seulement, mais tous les jours de la retraite ? S’il se retire le matin dans son cabinet pour y écrire, on le voit tomber la tête sur le papier, pendant que sa main y trace des pieds de mouches qu’il est obligé de déchirer. Est-il rare de voir le lecteur s’endormir en lisant pendant le repas ? Enfin l’expérience prouve qu’en tout tems, dès que les trappistes de la nouvelle réforme ne sont pas en action ou pour chanter ou pour travailler, ils sont incapables de soutenir leur attention pour lire, réfléchir ou méditer. Certes je me garderai bien de les accuser tous de tiédeur et de lâcheté. Mais s’ils sont comme moi vexés par le sommeil, la faim qui les presse ne leur donne pas plus de relâche qu’à moi. J’entends le R.P. me dire que s’il lui arrive de s’assoupir le matin avant l’heure du repas, sa bouche, pendant ce léger sommeil, semble s’ouvrir comme pour saisir une portion de nourriture et c’est ce qui m’est arrivé cent fois à moi-même, surtout pendant les méridiennes des jours de jeûnes qui se prennent avant la réfection, preuve la plus certaine de l’emprise de la nature sur nos sens et notre imagination. Voici ce que me dit un jour un de nos frères. Il était alors prieur : « Depuis que je suis dans cette maison, me dit-il, je suis devenu comme une bête de charge, incapable de m’occuper de Dieu et avec Dieu. Si je vais me [261] présenter devant Lui le matin, il m’est impossible de me receuillir. Il me vient aussitôt en pensée que l’heure du dîner est encore bien éloignée et je sens naître en moi un désir presqu'irrésistible de le voir arriver. Mon imagination me représente ce coton de choux que je dois trouver dans notre souppe et le plaisir que j’aurai à le croquer. Si j’y vais après le dîner, je suis lourd et comme abruti, incapable de la moindre réflexion, de manière que tirez le tems des offices et du travail où souvent je suis pourchassé par le sommeil, toute ma vie se passe dans un abrutissement continuel. » C’était cependant un homme plein de science et de piété, un directeur de Saint-Sulpice, un homme qui avant d’entrer chez nous, passait plusieurs heures en oraison chaque jours. Je demandais un jour à un autre qui se trouvait à l’infirmerie sur le point de mourir et que je connaissais pour avoir mené dans le monde une vie intérieure et de la plus haute oraison, je lui demandais, di-je, ce qu’il avait gagné chez nous. « Je suis, me répondit-il, devenu comme une bûche, tout enfoncé dans la matière, sans aucuns sentiments lorsque je veux prier, mais au moins je puis obéir et me sacrifier. » Combien n’en ai-je pas vu tellement pressés par la faim qu’on pouvait dire d’eux ce que dit le prophète : Circuibunt civitatem et famem patientur ut canes (7). Ils allaient de côté et d’autre dans la maison pour voir s’ils ne trouveraient rien quelque part pour se rassasier. Étaient-ils fort capables dans ces moments de rage, de s’occuper à lire et à méditer ? Un novice me dit un jour, en présence du supérieur, qu’allant pour satisfaire ses besoins, il avait été tenté de manger ses excréments, tant était grande la faim qui le dévorait, que la pensée de la nourriture le suivait partout, sans lui donner aucun relâche. Ainsi du reste, car je ne finirais pas si je voulais rapporter ici tout ce que j’ai vu et entendu et d’où j’ai nécessairement conclu que ce que j’éprouvais en pratiquant les observances de la réforme, la plupart de ceux qui les pratiquaient avec moi, l’éprouvaient [262] aussi eux-mêmes, qu’ils ne jouissaient pas plus que moi des facultés de leur âme, que presque tout le jour elle était comme abatardie et abrutie et que tout au plus ils étaient capables de faire de tems en tems au Seigneur, par un effort violent, l’offrande d’un état aussi pénible, en lui disant avec le prophète : Domine, ante te omne desiderium meum, et gemitus meus ad te non est absconditus (8).

Mais peut-être, dira-t-on, que c’est là tout ce que Dieu demande d’un trappiste, qu’il se plaît à le voir dans un dépouillement absolu, tant pour les satisfactions du corps que pour les facultés de l’âme. Comme si Dieu pouvait avoir pour agréable qu’une créature raisonnable se mette dans l’impossibilité de faire usage de sa raison ! Si je savais qu’en prenant un seul verre de boisson je vais m’obnubiler l’esprit au point d’être incapable d’apporter à mes exercices de piété l’attention que j’y dois avoir, ne me rendrai-je pas coupable en le prenant ? Et je ne le serai pas en embrassant volontairement un genre de vie qui me réduit dans une espèce d’impossibilité de vaquer avec liberté à la prière et à la lecture ? Quoi ? Je dois m’imputer les distractions que j’éprouve lorsque j’y donne librement occasion, même par les causes les plus innocentes et je ne m’imputerai pas des distraction continuel que je me donne par la contrainte excessive où je me réduit ? C’est ce qui me paraît tout à fait inconséquent. Je dois me mortifier en tout, dans mon sommeil, dans mes repas, dans la jouissance de la chaleur, etc… j’en conviens. Mais je n’en dois pas porter la privation au point de me jeter dans un état de distaction continuel, de me mettre dans une espèce d’impossibilité d’user du plus précieux de tous les dons que j’ai reçu de mon Créateur : des facultés de ma raison.

Cet état cependant, d’après l’expérience, est comme une suite nécessaire des observances de la réforme de La Trappe établie à La Valsainte puisque presque tous ceux qui les pratiquent l’éprouvent et que s’il en est quelques uns qui conservent plus de liberté d’esprit, ce sont ceux qui savent profiter des occasions pour accorder quelque relâche à la nature. Il est indubitable qu’il faudrait bien peu de chose pour y remédier : un peu plus de sommeil, une très petite quantité de nourriture entre les repas, un endroit, je ne dirai pas chaud, mais un peu tempéré, pour se tenir habituellement dans les tems consacrés aux lectures et à la prière, les moyens de garantir la tête et les mains [263] de la trop grande impression du froid au chœur, suffiraient pour, sans anéantir la mortification, rendre au moins les individus capables de profiter des instans que les offices et le travail leur laissent pour nourrir leur âme (9). Sans cela toute leur vie se passe dans une lutte continuelle, dans laquelle s’ils veulent persévérer avec fidélité, ils ruinent en peu de tems leur santé et en sont bientôt les victimes, comme je pourrais ici en citer un grand nombre. S’ils n’y persévèrent pas, s’ils se lassent et alors finissent par en prendre et en laisser, ou ils accordent à la nature ce qu’elle leur demande contre le cris de leur conscience, ou bien, peu souciants de donner à leur âme l’aliment dont elle aurait besoin pour se soutenir, ils ne font plus aucun effort pour surmonter les difficultés et leur âme affaiblie, tombe dans une langueur cent fois plus dangereuse que s’ils fussent restés dans le monde où souvent ils vivaient d’une manière beaucoup plus spirituelle et plus intérieure.

Qu’on y fasse cependant bien attention, car je crois que si la réforme de La Valsainte tombe, il n’y aura jamais d’autre cause de sa chute que celle que je viens d’indiquer et que le seul moyen de la conserver longtems serait de faire en sorte que les religieux pussent, au milieu des austérités de la pénitence, jouir de toute la plénitude des facultés de leurs âmes pour pouvoir facilement s’occuper de Dieu dans tous leurs exercices et dans les tems qu’ils peuvent librement employer selon l’attrait de leur dévotion.`

C’est sans doute ce qu’avait parfaitement senti le vénérable Réformateur de La Trappe. Il connaissait le nomasticum, les us de Cîteaux aussi bien que le Révérend dom Augustin et cependant il n’en a pas repris toute la rigueur parce qu’il a vu que cette rigueur n’était propre qu’à dessécher le cœur de ses religieux et qu’elle était incompatible avec l’esprit intérieur de dévotion dont il voulait qu’ils fussent animés. Ceux qui vinrent de La Trappe en Suisse l’y ont encore apporté. J’en ai vu moi-même plusieurs, pendant l’année de mon noviciat, qui étaient pénétrés de la plus tendre et la plus affectueuse dévotion. J’en ai vu qui répandaient des larmes en allant à la sainte Communion et pendant tout le tems de leur action de grâces. Mais cet esprit n’a pas duré longtems, il n’a pas tardé à se dessécher par les observances de la nouvelle réforme [264] et aujourd’huy on aurait peine à trouver dans tout l’Ordre un seul religieux animé d’une ferveur et d’une dévotion affectueuse. Si au contraire on les interrogeait tous en particulier, je ne doute pas qu’il n’y en ait aucun qui ne confesse qu’il n’a tiré d’autre fruit des exercices bons et excellens de la nouvelle réforme que la stérilité de son âme et qui ne dise avec le prophète : Retribuebant mihi mala pro bonis, sterilitatem animæ meæ (10).

De manière que le révérend dom Augustin a bien au-dessus de Mr de Rancé d’avoir établi une réforme plus stricte qui, comme un arbre stérile, ne produit que des fruits secs et arides, au lieu que le vénérable Réformateur par sa prudente discrétion a eu la consolation de faire des saints et le bonheur de se sanctifier lui-même en la pratiquant avec la plus grande exactitude, jusqu’au dernier soupir de sa vie.

Le respect dû à la mémoire d’un si grand homme n’aurait-il pas semblé exiger que l’on s’en tint à sa réforme en s’appliquant comme lui à la pratiquer dans tous ses points et à en rendre par là la pratique plus douce et plus facile aux autres ? Il me semble que Dieu en eut tiré au moins autant de gloire.

Que de sujets faits pour vivre et mourir à La Trappe dont la perte est presque certaine dans le monde, se présentent tous les jours chez nous, qui y persévéreraient infailliblement jusqu’à leur dernier soupir et qui rebutés par les inconvéniens dont je viens de parler, abandonnent leur entreprise après quelques mois d’épreuve, Dieu en connaît le nombre. Mais n’est-il pas à craindre qu’un jour il en demande compte à la discrétion des premiers instituteurs ? Si les autres maisons religieuses offrayent aux faibles des asiles sûrs, ils pourraient trouver une excuse en disant que ceux qui ne se sentent pas la force de vivre dans la réforme peuvent trouver ailleurs un lieu de sûreté. Mais une malheureuse expérience ne prouvant que trop que pour des pécheurs enracinés dans le vice, il ne faut rien moins qu’un genre de vie comme le nôtre, il faut donc qu’il soit disposé de manière, selon l’esprit de saint Benoît à ce que les forts et les faibles pussent facilement en embrasser et en suivre toutes les pratiques.

[265] Qu’il me soit permis d’ajouter encore ici une courte réflexion. Si les précédentes observations paraissent mériter quelque considération relativement aux religieux, que sera-ce si l’on en fait l’application aux religieuses. Ces généreuses filles, malgré la faiblesse de leur sexe, sont astreintes à toutes les observances de la réforme sans en excepter aucune. On peut dire qu’elles le font avec un zèle et une générosité héroïque et bien capable de nous confondre. Mais comment le font-elles ? C’est ce que je puis certifier, étant chirurgien et ayant été appellé plusieurs fois pour elles en consultation. Elles ne traînent, pour la plupart, qu’une vie misérable et languissante. A peine ont-elles suivi pendant quelques mois le genre de vie de la réforme, que la nature, perdant chez elle entièrement tous ses droits, elles tombent dans une infirmité qui devient pour elles la source d’une infinité d’autres et dont un grand nombre ont déjà été les victimes. Or, en supposant que la réforme de La Trappe n’exigerait aucune réformation pour les religieux, la charité, la saine raison n’exige-t-elle pas qu’on en modère les rigueurs envers un sexe faible et qui dans l’ardeur de sa dévotion n’est que trop porté à s’écarter des règles de la prudence ?

Je déclare en finissant qu’en présentant ces observations, mon but n’est pas de me procurer à moi-même les adoucissements qui en pourraient être le fruit. Je les fais après y avoir mûrement réfléchi, après plus de douze années de profession, étant attaqué d’une infirmité qui terminera peut-être dans peu ma misérable vie. Je les fais uniquement pour l’acquit de ma conscience. Tout ce que je demande à Dieu pour moi, c’est de mourir les armes en main, en m’acquittant selon mes forces des obligations que j’ai librement contracté.

Frère François de Paule, Religieux de La Valsainte



(1) C'est à cause de toi que nous sommes mortifiés tout le jour (Ps 44, 23).

(2) Je t'offrirai un sacrifice de louange et j'invoquerai le nom du Seigneur (Ps 116, 17).

(3) Ce qui est violent ne dure pas. Volentum au lieu de violentum.

(4) Qu’on ne croit pas que j’exagère en rien l’activité du froid dans l’intérieur de la maison de La Valsainte. Quand à moi je puis dire qu’il m’est impossible d’exprimer ce qu’il me fait souffrir car depuis trois heures du matin jusqu’à ce que j’ai pris ma réfection. Il semble que l’on me serve sans discontinuer de l’eau glacée entre les épaules et le long des bras. Un pareil supplice qui se renouvelle tous les jours, doit-il laisser beaucoup de présence d’esprit ? Jusqu’à quel point ne doit-il pas exalter l’imagination pour peu qu’elle soit vive et sensible ?

(5) En été c’est-à-dire depuis Pâques jusqu’au 1° octobre, le travail commence à 4 h du matin et se fait sans avoir rien pris, jusqu’à 8 h 1/2, le plus souvent 9 h et quart. Après cela on a quelques instans pour lire ou prier, puis l’oraison et la grande messe. Pendant ces différens exercices, la fatigue et le besoin qui se font sentir ne laissent à l’esprit aucun relâche. En chantant la messe dès le matin avant le travail, les religieux y eussent trouvé l’avantage de pouvoir y donner toute leur attention mais il semble que c’est ce dont on a pris à tâche de les priver. Il faut qu’après cinq heures de travail à jeun ils restent debout pendant deux heures. On comprend qu’il est bien difficile, de quelque dévotion que l’on soit animé, d’être pendant tout ce tems parfaitement maître de soi-même.

(6) Vois ma petitesse et ma misère (Ps 25, 18).

(7) Ils parcourront la ville et souffriront de la faim comme des chiens (Ps 59, 7).

(8) Seigneur, tout mon désir est devant toi et mon soupir ne t'est pas caché (Ps 38, 10. Ad au lieu de a).

(9) A cette proposition, j’entends crier au relâchement et de dire que ce serait s’écarter de la route que nos Pères nous ont tracée, route que nous nous sommes proposés de suivre inviolablement. J’en demeure d’accord. Hé bien ! Qu’on la suive. Mais qu'arrivera-t-il ? Qu’on la suivra comme ils l’ont suivie, c’est-à-dire qu’on se lassera comme eux de la suivre, qu’on l’abandonnera comme ils l’ont abandonnée. Leur exemple devrait nous instruire. Leur chute devrait être pour nous une leçon. Ils se sont précipités pour s’être trop élevés. Si nous voulons nous maintenir, prenons un juste milieu. Sans cela attentons-nous à éprouver le même sort. Descendons un peu par prudence et n’attendons pas que, forcés de lâcher prise par l’épuisement de nos forces, nous nous précipitions dans un abîme de relâchements dont nous ne nous relèverions jamais.

(10) Ils me rendaient le mal pour le bien, mon âme devient stérile (Ps 35, 12).