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Abbaye de Tamié

Noël chez les Trappistes en 1797

A Sembrancher en Valais

Dans cette page :
Les Trappistes fêtent Noël en 1797
La vie du trappiste à La Valsainte par Frère Jérôme
Frère Jérôme a passé 3 ans chez les Trappistes
puis en est sorti sans avoir fait de voeux.
Il a écrit ses souvenirs sur cette période.


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Autres descriptions de la vie des Trappistes



Les Trappistes fêtent Noël

en 1797 à Sembrancher dans le Valais

[Frère Jérôme de Hédouville est envoyé à l'automne 1797 au monastère de Sembrancher dans le Valais, renforcer la communauté de moines qui avait construit un bâtiment pour les moniales et vivait à proximité dans un local provisoire.]

Tout en regrettant toujours la Valsainte, je commençais à former quelque habitude dans notre pauvre monastère de Saint-Bremcher qui ne me paraissait plus aussi misérable, lorsqu’il plut un jour au RP prieur [dom Urbain Guillet] de me faire demander. Il me dit : […] “Vous devez nous trouver bien mal logés ici, après avoir passé dix mois à la Valsainte, mais bénissons le Seigneur qui ne voulut pas avoir où reposer sa tête, tandis que, pécheurs que nous sommes, nous avons un abri et les choses de première nécessité.”

Le RP Urbain me dit ensuite qu’il n’y avait pas plus d’un an qu’ils occupaient ce pauvre établissement qui était une dépendance de leur monastère [de La Valsainte] que le R.P. abbé [dom Augustin] avait repris pour y établir une communauté d’anciennes religieuses françaises parmi lesquelles était Madame Louise, fille de Mgr le prince de Condé. Il ajouta que cette princesse était un modèle de ferveur et de régularité. Il me dit ensuite que cette communauté s’augmentait journellement et que ces saintes filles, à raison de leur nombre, étaient encore plus étroitement logées que nous ne l’étions nous-mêmes. Le bon père, après un entretien assez long qui ne se ressentait pas de sa grande faiblesse, me renvoya avec des paroles aussi consolantes que pleines de charité.

On se fait à tout. Lorsque le Seigneur daigne visiter ses pauvres serviteurs, la voie semble s’élargir, quelque étroite qu’elle soit naturellement. Les jours de la pénitence s’écoulent avec autant et plus de rapidité que ceux qui se passent dans les délices. Plus la terre se hérisse d’épines pour l’âme fidèle, plus elle se sent portée à désirer les biens d’une vie meilleure dont elle éprouve déjà une certaine jouissance par la fermeté de son espérance.

[...]

L’hiver était dans toute sa rigueur et nous arrivions à la solennité de Noël. Nous étions dans une belle position pour célébrer les mystères d’un Dieu fait enfant pour notre amour. Notre monastère, dans toutes ses parties, nous retraçait une vive image de l’étable de Bethléem. Notre grande pauvreté rappelait celle des bergers qui eurent l’insigne privilège d’offrir les premiers à l’auguste Emmanuel le tribut de leur adoration. La veille de cette grande fête, nous étant couchés à cinq heures au lieu de sept, comme cela se pratique en hiver, dès neuf heures nous étions assemblés dans l’oratoire pour commencer à chanter l’invitatoire de nos matines, dont la durée, à pareil jour, n’est pas moins de quatre heures. Représentez-vous, quatre pauvres trappistes, ayant la plupart la poitrine fêlée, lesquels, sachant à peine [chanter] la note, se tenant debout devant un pupitre, entreprennent de chanter un aussi long office, n’ayant pour éclairer un livre de chant assez gothique qu’une mauvaise lampe dont l’huile bourbeuse rendait plus de fumée que de lumière, noircissait leurs habits sans éclaircir le plain-chant. Remplis de confiance et d’une sainte allégresse, sans ménagement pour nos poumons, nous avancions dans le premier nocturne lorsqu’un vent impétueux, avant-coureur d’une neige épaisse, soufflant sur nos croisées sans défense, nous les replia, moitié sur les épaules, moitié sur nos têtes rasées de la veille et prises au dépourvu, car le capuchon n’est au chœur qu’un simple agrément sans profit, devant être rabattu. Les plus brillantes illuminations se fussent changées en ténèbres épaisses. Chose admirable, notre petite lampe, abritée par nos gros et larges habits, ne perdit rien de son éclat, et si le saint office en souffrit, ce ne fut que par quelques quintes de toux plus fréquentes qu’à l’ordinaire, ce qui s’expliquera facilement en pensant que la neige entrait chez nous sans obstacle. Ce petit incident, qui serait un événement partout ailleurs qu’à la Trappe, y est demeuré inaperçu, en quelque sorte et a été réparé sans empressement et sans frais. Je ne me rappelle pas précisément le temps que nous sommes demeurés au grand air, ce qui est certain, c’est que notre office n’a rien perdu de sa durée ni de la solennité que pouvait lui procurer un tel chœur.

 

Horaire de Noël selon les Règlements de La Valsainte (tome 2, p. 347-349
La veille, coucher à 17 h -
21 h : Office de Vigiles jusque vers minuit et demi - Après on peut aller se chauffer si on en a besoin
0 h 45 : Messe de minuit - Intervalle -
3 h : Vigiles et Laudes de l'Office de la Ste Vierge -
3 h 45 : Laudes de Noël - Oraison -
6 h 15 : Messe de l'aurore - 1/4 d'heure après : Prime
Réunion au chapitre où le supérieur fait un sermon
Lecture
8 h 45 : Litanies de la sainte Vierge
Tierce du petit et du grand office
Grand-messe
Si cette fête ne tombe pas un dimanche on jeûne comme à l'ordinaire
Midi Angelus - Lecture
13 h : Chapelet - Lecture
14 h 45 : None
14 h 30 : Dîner - Lecture
15 h 45 : Vêpres et oraison
17 h 30 : Lecture
18 h : Complies des deux offices, - Salve, Angelus, examen de conscience
19 h : Récitation du psaume Miserere et retraite.


La  vie du Trappiste à La Valsainte en 1797

[…] Le froid est très rigoureux à la Valsainte pendant au moins six mois de l’année. Cependant, sans distinction de saison, les lectures se font toujours dans les cloîtres très vastes où il faut demeurer quelques fois une heure de suite dans une immobilité entière, malgré le besoin qu’on éprouve de se donner du mouvement pour surmonter ce que le froid a de plus piquant. […] Il y a, à la vérité, un chauffoir commun, mais où il n’est jamais permis de rester plus d’un quart d’heure de suite et toujours debout. On ne peut pas non plus y aller plus d’une fois dans le cours d’un même exercice.

Après la lecture, vient la messe de communauté qui est toujours précédée de Tierce, laquelle étant finie, on se rend dans un petit vestiaire où on quitte l’habit de chœur pour prendre celui de travail, qui n’est autre qu’un scapulaire assez large, d’une étoffe brune, fort grossière. La tunique ou robe de dessous se retrousse avec des courroies, en sorte qu’elle ne descende que jusqu’à la moitié des jambes. Ce scapulaire se termine en haut par un capuce de médiocre dimension, coupé en angles droits. L’ensemble de ce costume ne fait pas, à beaucoup près, d’un pauvre trappiste un personnage élégant. Quoiqu’il en soit, nos pieux solitaires ainsi affublés restent à leur place dans une complète immobilité jusqu’à ce qu’on leur ait indiqué le genre de travail auquel ils doivent se livrer, ce qui, par respect pour le silence, se fait par signes.

J’eus, pour mon compte, d’aller en plein air scier le bois, ouvrage qui est le partage des novices ou des plus robustes parmi les profès. On peut comprendre ce que ce travail a de pénible pour un individu affaibli par le jeûne, surtout si l’on pense que celui qui s’y livre a passé la nuit sur deux planches qu’il a dû quitter au plus tard à une heure et demie du matin. Remarquez que l’on travaille toujours sans gants au milieu des neiges, ce qui me mit, en peu de jours les mains dans l’état le plus déplorable. Mais hélas, ô mon Dieu, pouvais-je me plaindre dans les premiers pas que je faisais à la suite de Jésus souffrant ? C’eut été mettre le comble à mon ingratitude. D’ailleurs je dois rendre hommage à la vérité : la grâce était tellement sensible qu’elle absorbait une partie de la douleur. Que saint Bernard avait donc raison de dire en parlant des idées fausses que les gens du monde ont de la vie solitaire : “Ces aveugles voient bien la croix mais non l’onction qui la rend douce et aimable !” Il y a certainement bien des temps où le Seigneur semble se cacher, mais c’est dans ces obscurités que le fidèle disciple se soutient par la foi et que loin de se décourager, il accepte avec une entière résignation cette précieuse conformité avec le chef des prédestinés. Privé de toute consolation sur la croix, il répète alors amoureusement avec son divin Maître : “Ô mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ?

Le son de la cloche annonçant un autre exercice, tous les outils de travail semblent tomber des mains, tant la promptitude de l’obéissance est grande et l’on se dispose avec une nouvelle ferveur à se livrer à une nouvelle occupation. On va chanter Sexte au chœur, puis on reprend le travail jusqu’à None. Ensuite le dîner. Remarquez que depuis l’Exaltation de la Sainte-Croix (14 septembre) jusqu’à Pâques, les dimanches exceptés, les trappistes ne font qu’un seul repas, savoir après None, c’est-à-dire à deux heures et demie, jusqu’au carême, pendant lequel on ne prend rien avant Vêpres, c’est-à-dire avant quatre heures et demie du soir. Dans le temps pascal on prend sa réfection vers midi, car à cette époque on fait collation le soir, tous les jours. Après la fête de la sainte Trinité on ne fait qu’un repas tous les mercredis et les vendredis, lors même qu’il tombe ce jour-là une fête solennelle.

J’avais une faim dévorante, j’avais les genoux tout meurtris de mes méditations, les bras fatigués d’un travail inusité, le cerveau échauffé par l’insomnie et atténué par l’inanition. None était chanté, je suivais mes saints solitaires pour me rendre au réfectoire dont je vais vous faire une petite description.

Que ne puis-je vous faire connaître ici l’esprit dont sont animés ces bons religieux lorsqu’il s’agit de réparer les forces d’un corps qu’ils ne cessent de traiter comme leur plus dangereux ennemi ! Jugeons-en du moins par leur contenance grave et modeste. À les voir s’avancer processionnellement vers le réfectoire, on les prendrait pour des esprits revêtus de corps fantastiques auxquels il ne faut plus d’aliments, du moins on serait loin de supposer que, depuis plusieurs heures, ils souffrent une faim qu’on pourrait regarder comme intolérable. À la porte du réfectoire on trouve une fontaine qui n’est qu’une simple cérémonie, son objet est de faire penser à la pureté d’intention qu’il faut apporter à une action tendant directement à réparer la nature. En effet nos bons trappistes craignent plus de satisfaire la sensualité en mangeant leurs choux et leurs carottes qu’un chrétien dans le monde en se nourrissant d’ortolans.

Nous entrâmes enfin au réfectoire, pièce d’une belle dimension, entourée de tables où on avait plus ménagé la façon que la matière, elles étaient fort étroites et sans nappe. Le benedicite qui se dit selon le rite romain, étant fini, on me plaça comme de juste, après le dernier novice, mais quoique à la dernière place, je n’en trouvai pas un couvert moins somptueux que celui du RP abbé. J’avais pour siège un tronçon de sapin scié à la hauteur d’une chaise, je trouvai une grande assiette de bois, deux cuillers de même matière, dont une plus grande et une petite (on ne se sert pas de fourchette à la Trappe), une tasse de bois à deux anses, un pot de terre plein d’eau et pour serviette un petit linge fort commun, dont l’usage est d’essuyer la tasse et la cuiller à bouche. Le premier service consistait en un potage fort épais, servi dans un petit baquet rond, relié de cerceaux. Je me plaçai sur mon tronc d’arbre sans trop de précautions, n’en connaissant pas la conséquence. Je fus à même d’apprendre que, lorsqu’un religieux culbute son siège, ce qui arrive souvent, il doit se prosterner au milieu, devant la table du supérieur, et y rester jusqu’à un signal qui lui permette de retourner à sa place. Personne ne peut toucher à son couvert avant que celui qui préside ait frappé un petit coup sur la table.

Je ne fus pas longtemps à faire l’inventaire du mobilier de la salle. Tout y respirait la pénitence et la pauvreté. Ce qui me frappa le plus fut une petite table carrée placée au milieu de la pièce. Un crucifix et une véritable tête de mort étaient dessus. Je fus surpris d’y voir servir trois portions. J’appris par la suite que cela se faisait en mémoire des religieux décédés et que les portions étaient destinées aux pauvres. Je remarquai qu’à chaque couvert se trouvait une petite planchette ronde sur laquelle était dessinée une tête de mort. On y lisait le nom de chaque religieux. Une salière de bois dont on pouvait user pour manger les radis gris ou les carottes crues se trouvait à côté. Pour ce qui est des portions, il n’est pas permis d’y mettre du sel, quelle qu’en soit l’insipidité, même lorsqu’il ne s’en trouve pas.

En face de la table du RP abbé il y a une chaire pour la lecture. Au signal donné, tout le monde se met à manger et le lecteur commence à offrir à l’âme l’aliment qui lui convient. Le repas dure trois-quarts d’heure, dont le premier est employé à l’Écriture sainte qui se chante sur le ton des leçons. Le reste du temps on lit quelque chose d’un livre ascétique tels que les Devoirs de la vie monastique de l’abbé de Rancé, le RP Rodriguez est très prisé à la Trappe ainsi que le père Louis de Grenade, les Conférences de Cassien, etc.

On fait cinq pauses pendant le repas. Elles ont pour objet de modérer l’empressement trop naturel que fait naître l’extrême besoin où l’on est de prendre quelque nourriture, mais principalement de sanctifier cette action par une élévation de l’âme vers Dieu.

S’il arrive de faire tomber à terre un peu de pain, de répandre de l’eau sur la table, on doit aller se prosterner au milieu du réfectoire. Le supérieur n’est pas exempt de ce point de régularité. Le repas fini le père chantre impose le verset Confiteantur. Pour le soir, lorsqu’il y a collation, les grâces se terminent par le psaume Miserere, qui se psalmodie en se rendant à l’église en procession.

Après le repas il y a un intervalle jusqu’à Vêpres. Ce temps est employé aux lectures particulières. C’est alors que se tient le chapitre des coulpes plusieurs fois par semaine. La leçon de plain-chant se donne aussi alors. C’est également le moment où les religieux, novices ou postulants vont découvrir leurs peines intérieures à leur supérieur qui, à l’exemple du charitable samaritain, bandent les plaies de leurs âmes en y répandant l’huile et le vin, en reprenant les uns, encourageant les autres et les consolant tous. Ô que ces moments sont précieux pour l’âme simple et docile qui, animée d’un esprit de foi, découvre Jésus Christ dans la personne de son supérieur dont elle reçoit les paroles avec la même avidité que si elle les entendait de la bouche de son divin Sauveur ! C’est alors que toute l’austérité d’une règle épouvantable à la nature semble disparaître pour ces saints religieux, joyeux de l’heureux affranchissement de la servitude du monde et du péché. Ils se livrent sans réserve pour être taillés et polis par la main sage et bienfaisante de leur Dieu, afin de devenir des pierres propres à l’édifice de la sainte Sion.

Suivent les Vêpres après lesquels se fait un quart d’heure d’oraison. Ensuite il y a un intervalle qui se passe sous les cloîtres, soit à genoux, soit assis, dans une immobilité parfaite, occupé à lire ou à méditer. À six heures a lieu la lecture qui se fait à haute voix et qu’on appelle la lecture de la collation (l’Imitation de Jésus Christ). Viennent ensuite les Complies suivies du chant solennel du Salve Regina, après quoi se fait l’examen de conscience. À sept heures la communauté se rend au chapitre où, prosternée à plate-terre, se dit tout bas le Miserere. À un signal donné, on se relève, alors le supérieur, suivi d’un religieux portant le bénitier et l’aspersoir, va se placer à la porte extérieure du chapitre. Là, il donne de l’eau bénite à chaque religieux qui la reçoit sur la tête nue et fait une profonde inclination. Après cette cérémonie qui termine la journée, on s’achemine vers le dortoir dans le plus profond recueillement. Tel est l’emploi d’une journée d’hiver à la Trappe. Jours pleins. Ô malheureux enfants du siècle que nous sommes, que deviendrons-nous lorsque nous serons cités au tribunal de Jésus Christ s’il nous oppose une vie aussi remplie, à l’inutilité de la nôtre ?

Mais suivons nos bons pères au lieu de leur repos et voyons ce que leur règle accorde à leurs membres fatigués. J’avais déjà passé une journée dans la maison du Seigneur, ce qui en vaut plus de mille, suivant le langage du roi prophète. Aussi me trouvais-je heureux et content quant à l’âme car pour ce qui est du corps, j’évitais d’y penser.

[…]

Les nuits à la Trappe sont inégales, variant selon la solennité, du moins pour le repos qu’elles offrent à nos fervents religieux. Dans les jours de férie ou d’office simple, un bon trappiste doit être au chœur à une heure et demie, ce qui est la plus longue nuit. Lorsque l’office est de douze leçons, on se lève à une heure. Dans les fêtes de sermons, dites mineures, à minuit et demi et lorsque la fête est de sermon majeur, à minuit. L’heure du coucher est toujours à sept heures en hiver et à huit heures en été. L’hiver compte du 14 septembre jusqu’à Pâques. On peut regarder ce temps comme le carême des trappistes en ce qu’ils ne rompent le jeûne qu’à deux heures et demi, même le jour de Noël. Les dimanches seuls sont exceptés. Mais reprenons notre récit.

Je m’abstiendrais, mes chères filles, de vous décrire comment je passai ma seconde journée, les exercices qui la remplirent étant les mêmes. Ils n’éprouvent de modification qu’en été, et encore ce n’est guère que pour le travail des mains qui est alors beaucoup plus long. Ici se présente une réflexion bien naturelle touchant cette grande uniformité de vie qu’on mène dans l’état religieux et particulièrement à la Trappe. Cette uniformité, dis-je, qui n’admet de variété que dans les croix et les souffrances, semble devoir être accablante dès qu’elle a perdu sa nouveauté, à quoi je réponds, en m’appuyant sur une expérience de plus de trois années passées parmi ces saints religieux, que loin de tomber dans l’ennui et la tiédeur, ils paraissent toujours goûter de plus en plus de bonheur de leur état par les douces communications que Dieu leur accorde en récompense de leur généreuse fidélité à porter son joug doux et léger.

Plus ces âmes privilégiées se dégagent des objets sensibles, plus elles goûtent combien le Seigneur est doux. Le chant des psaumes les élève vers Dieu par la contemplation de ses attributs qui y sont consignés d’une manière si sublime. La lecture des saintes Écritures les nourrit, les humiliations cimentent leurs vertus et leur rappellent sans cesse les opprobres que Jésus Christ a endurés pour notre amour, lui à qui seul appartient la plénitude de la gloire. Le jeûne apaise les révoltes de la chair. La parfaite obéissance les fait courir à pas de géant dans la voie du salut sans crainte de s’en égarer. Un travail pénible, en mortifiant le corps, le tient dans l’état de servitude qui lui convient par rapport à l’âme et la fréquente participation aux saints mystères est la source précieuse où ils puisent avec joie ces eaux vivifiantes qui rejaillissent jusqu’à la vie éternelle. D’ailleurs le Seigneur qui est fidèle dans ses promesses leur fait goûter des jouissances bien plus douces et solides que celles auxquelles ils ont renoncé pour son amour.

 

[…] Les religieux s’acheminaient vers le lieu du repos. Après être monté par un long escalier, je me trouvai dans une espèce de local fort étroit qui règne sur les vastes cloîtres dans lesquels se trouvent disposés une grande quantité de petites loges construites en planches. Le devant n’en est fermé que par un rideau d’une grosse toile grise. C’est dans un ces petits réduits qu’on me fait signe de m’arrêter. Quelques lampes disséminées de loin en loin permettaient à peine à chaque religieux de pouvoir reconnaître la place qui lui est assignée, laquelle est désignée par le nom de l’individu écrit dessus…

J’entrai dans ma petite case où l’obscurité était complète. Après avoir défait mes chaussures, je me mis en devoir de faire à tâtons l’inventaire du mobilier disposé pour mon usage. Je crus d’abord qu’on m’avait mis une (porte ?) piquée sur mon lit, mais après avoir soulevé avec effort cette masse malencontreuse, qui retardait mon coucher, je reconnus que c’était une courtepointe d’un genre nouveau. Elle consistait en une certaine quantité de mousse ramassée dans les bois et piquée entre deux toiles fort grosses. Dessous ce surtout, plus propre par son poids à causer des cauchemars qu’à garantir du froid, je trouvai une couverture de laine et un traversin bourré de longues pailles. Quant au matelas, il consistait en la jonction de trois ou quatre planches non rabotées établies sur des tréteaux. Pour ne qui est du pot de nuit, pour ne rien oublier, il était de même matière et peu différent des vases dans lesquels se servent les portions [de nourriture] au réfectoire. Il faut ajouter au mobilier trappistal un gros drap de serge, mais comme ce n’est qu’un adoucissement à l’âpreté de la planche, on jugea ne pas devoir me l’imposer. […]

Déjà la cloche annonçait les Matines.

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Précis de vie à l'Abbaye de Sept-Fons - 1784
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