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Abbaye de Tamié

Biographie de Dom Benoît MICHEL

Abbé de La Grâce-Dieu (1844-1870)

Blason de Tamié

Dom Benoît Michel (1811-1870)
Abbé de La Grâce-Dieu

 

Documents des Archives de l'Abbaye de Tamié

Repères chronologiques

Né le 27 mai 1811 à la Chapelle-des-Bois (Doubs) - Prise d’habit au Val-Ste-Marie le 15 octobre 1840 (29 ans) - Profession le 21 novembre 1841 - Achat de La Grâce-Dieu en 1844 - Érection du Val-Sainte-Marie en abbaye sous le titre de La Grâce-Dieu : 1846 - Élection de dom Benoît comme abbé le 28 août 1847 - Bénédiction abbatiale 24 août 1848 - Bénédiction de l’église de La Grâce-Dieu et installation de la communauté le 28 septembre 1849 - Mort le 15 novembre 1870

*-*-*-*-*-*-*-*-*

24 octobre 1840 - Lettre de F. Genès, supérieur à Monsieur Michel, propriétaire à Chapelle des Bois

Val-Sainte-Marie - Monsieur,

Je réponds un peu tard à votre lettre du douze courant. Je ne me plains pas de vos reproches. Ils sont échappés à la douleur. Je ne prétend pas non plus justifier ma conduite, ce n’est ni nécessaire ni convenable. Le but de mon épître est de consoler un père chrétien, une mère vertueuse du sacrifice que le Ciel exige d’eux.

Votre fils est en âge de choisir un état et il n’est pas de cas où l’homme soit plus libre ou plutôt plus soumis à l’influence de la volonté divine que dans le choix d’un état. Je connais tous les égards que les enfans doivent à l’autorité paternelle, on ne saurait avoir trop de déférence (sauf la conscience) pour un père de qui on tient tout, pour une mère qui vous a prodigué tant de soins. Vous pouvez croire que dans cette circonstance votre fils a fait faute, mais sa position était extrêmement délicate. Depuis longtemps la voix de Dieu se fesait entendre à son cœur, outre une décision qu’il avait d’un saint missionnaire, M. le curé de Pontarlier lui décida nettement qu’il pouvait rester si on le recevait s’il fut revenu chez vous. Je crois bien que vous êtes trop religieux pour violenter sa vocation. Mais que d’obstacles n’aurait-il pas trouvés qui auraient retardé et peut-être anéanti les opérations de la grâce. Les obstacles s’applaniront sans lui. Combien qui ont perdu leur vocation et par suite leur âme par de semblables retards. Ces considérations lui méritent bien quelque indulgence.

Si votre fils avait fait fortune, qu’un grand prince l’eut pris à sa suite le comblant de richesses et de dignités, quoique vous ne dussiez plus le voir, vous vous consoleriez de son absence par l’idée de son bonheur. Le grand monarque du Ciel l’a choisi pour faire partie de sa cour. Il lui a dit comme à Jacques et à Jean : “Suivez-moi.” et comme ceux-ci laissant là leur père, leurs filets et le suivirent sans délai. De même votre fils a répondu cette fois fidèlement à la voix de son bon maître. Il est venu se ranger comme autrefois saint Bernard, saint Amédée et tant d’autres grands princes et seigneurs parmi des gens qui bêchent la terre et qui ne croyent pas pouvoir mieux faire que cela, parce que c’est la volonté de Dieu. Comme son divin Fils incarné, ne crut pas pouvoir mieux faire que de passer 30 ans dans la boutique d’un pauvre charpentier de Gallilée à manier un rabot.

Et ces hommes qui bêchent tout pauvres, tout ignorants, tout inutiles qu’ils sont, font partie d’un Ordre dont les maisons sont dans l’Église universelle des phares lumineux de vertus et de pénitence au milieu de la décadence des mœurs et de la discipline, d’autres cénacles où des prêtres de toutes les provinces viennent se renouveler dans l’esprit sacerdotal, d’autres Calvaires ou pour la prière et les sacrifices de tous les genres est continuée l’œuvre de la Rédemption et les grâces du Ciel se répandent sur le monde.

Voilà ce que la foi nous montre dans les monastères bien réguliers, tels que sont ceux de la Trappe. Votre fils va faire partie d’une de ces maisons. Demain je lui donne le saint habit. Je vois en lui des marques évidentes de vocation. Depuis l’an passé, que je suis dans ce monastère, j’ai refusé plus de 20 personnes parmi lesquels deux sous-diacres. J’ai fait partir plus de 10 novices ou frères donnés, à mon arrivée du Chapitre général, j’ai trouvé deux postulans, votre fils, qui demandait d’être convers et un supérieur d’une grande communauté d’une des plus considérables villes de France qui postulait pour le chœur. J’ai renvoyé ce dernier malgré ses instances et j’ai reçu votre fils non convers, mais religieux de chœur. Notre maison est pauvre, je ne lui ai rien demandé pour son noviciat. J’ai cru suivre la volonté de Dieu.

Heureux parents ! Qui pouvez offrir au Seigneur une semblable victime. Il attire les bénédictions du Ciel sur votre famille. Il vous sera plus utile auprès de Dieu que si vous l’aviez au milieu de vous. Il vous sera libre de lui écrire, de le voir quelques fois. Eh ! La mère qui l’aimait si tendrement comment se consolera-t-elle ? Quand l’idée de son cher fils frappera son esprit, qu’elle se représente la sainte Vierge au pieds de la Croix, immolant le sien à la gloire du Père céleste et au salut du monde. Quel plus pénible sacrifice que de consentir à la mort de son fils et de son Dieu au milieu des opprobres, des ignominies et des souffrances les plus inconvenables. Que votre épouse rapproche son petit sacrifice de celui de Marie et elle s’humiliera en considérant sa trop grande faiblesse naturelle.

J’ai l’honneur d’être avec considération, Monsieur, votre dévoué serviteur.

f. Genès, supérieur du Val-Sainte-Marie

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20 juin 1842 - Val-Sainte-Marie - Lettre de F. Benoît à Monsieur Stanislas MICHEL, Horloger à Chapelle-des-Bois, canton de Mouthe - Doubs.

Au couvent de la Trappe - Mes très chers parents,

Les années se passent, le temps s’écoule et bientôt va arriver ce moment incertain qui, en finissant notre vie, mettra fin à notre exil. Nous sommes heureux de ce que rien ne nous empêche de nous préparer à ce jour important qui sera le commencement de notre bonheur ou de notre malheur éternel. C’est une grande puissance de ne rien posséder en ce monde et de n’ambitionner que les biens immortels.Si vous saviez combien mon petit frère Nivard est pénétré de ces sentiments et avec quel contentement il porte le joug du Seigneur ! Qu’il aurait de bonheur comme il le dit lui-même de mourir maintenant, mais si le bon Dieu qui le comble de tant de grâces, retarde ce moment désiré, ce sera sans doute que pour le rendre plus glorieux. Depuis que notre révérend Père lui a donné l’habit de novice, il assiste toujours au chœur avec les religieux pour chanter les louanges de Dieu le jour et la nuit. Il continue d’apprendre le latin et c’est le R.P. seul qui en prend soin. Il l’envoie travailler tous les jours quelques moments avec nous à la campagne pour sa récréation, ce qu’il fait avec plaisir. Vous voyez qu’on ne peut pas désirer un sort plus heureux à un enfant et qui le conduise plus sûrement au Ciel. Je désirerais bien, ainsi que mon F. Nivard, avoir un de nos petits compagnons de Chapelle-des-Bois. J’espère obtenir du RP la faveur d’en faire venir un. Nous avons pensé que le petit Nestor chez l’Antoine conviendrait bien à cause de son bon caractère et qu’il est jeune. Je vous prie, mon cher père, de faire part à ses parents de mes idées ; dans le cas qu’ils les partageassent, il faudrait m’écrire et j’en ferais la demande au R.P. Si toutefois ils ne s’en soucient pas, veuillez bien dire à Aimé chez l’André que je voudrais bien son petit Delphin. Qu’on me fasse part de leur disposition à ce sujet et je ferai tout ce que je pourai auprès de mes supérieurs. Je voudrais que tout le monde et surtout mes petits anciens élèves fussent associés à mon bonheur et à celui de mon saint et aimable frère.

Je désirerais bien que vous puissiez vivre aussi tranquilles que nous, mais cela est impossible. Prenez patience et tâchez de vous sanctifier au milieu de vos peines et de vos travaux. Je pense que la santé ainsi que les autres affaires de la famille vont leur train ordinaire. Vous le savez, il faut premièrement assurer notre salut et le reste ira comme il pourra.

Je me rappelle que ma chère mère qui a tant à cœur le bien de ses enfants ne recommanda, la dernière fois que je l’ai vu, de ne pas manquer de dire quelques chose à ma petite sœur lorsque j’écrirai chez nous. Je pense que Lydie est encore du nombre, quoiqu’elle soit la plus grande fille de la maison.

Ma chère Lydie, il te faut croître surtout en vertu et mépriser cette vaine gloire qui séduit tant de jeunes personnes. Si tu savais quand l’on cherche à plaire aux hommes combien l’on déplaît à Dieu ! Défie-toi bien de toi-même et pour savoir si tu te conduit bien, demande à la sainte Vierge et dis-lui : “Quand vous étiez à mon âge est-ce comme cela que vous agissiez ou que vous pensiez ? Marie, j’ai envie de vous imiter.” Elle te dira bien comme tu dois te conduire, écoute-la bien et prie-la bien.

Je te conseille pendant que tu es jeune, de t’exercer à renoncer à ta propre volonté sans doute que tes grandes occupations t’en fournissent souvent l’occasion. Quelque fâcheuses que soient les choses qu’on te commande, obéis promptement et de bon cœur sans faire voir que cela te contrarie, alors tu auras bien du mérite devant le bon Dieu, tu feras la joie et la consolation de nos cher père et mère et sans doute que tes petites sœurs suivrons tes bons exemples.

Ma chère Clarisse et ma chère Césarine, à mesure que vous venez grandes, il faut venir sages, bien dire vos petites prières le matin et le soir et quand vous allez à la messe, il faut penser que vous êtes près du bon Dieu et il ne faut pas tourner la tête, mais lire avec attention sur votre petit livre car je pense que vous avez appris à lire et que vous êtes déjà bien grandes. Vous aimez sans doute encore bien vous amuser, cela vous est bien permis, il ne faut cependant pas trop y employer de temps car vous pouvez déjà rendre de petits services dont on a sûrement bien besoin chez nous et qui soulagerons la bonne maman. Prenez bien garde de ne vous pas contrarier mais rendez-vous des petits services. Lorsque vous faites le mal, c’est au Diable que vous obéissez. Il vaut bien mieux écouter le petit enfant Jésus et la sainte Vierge qui vous dise qu’il faut bien vous aimer et bien obéir comme eux.

Vous aimeriez sans doute bien voir Osias avec sa petite robe blanche, il aimerait bien aussi vous causer un petit moment pour vous dire qu’il fait bon ici, qu’on est avec des religieux, des prêtres qui l’aime bien et qui l’appelle frère. Il n’est pas permis de parler, mais on fait des signes avec les mains pour se faire entendre. Priez bien le bon Dieu, mes petites sœurs, pour nous deux, Osias et nous, nous prierons pour que vous soyez un jour de bonnes religieuses.

Je n’ai pas reçu de nouvelles de notre chère sœur Christine, mais je la regarde comme religieuse de la retraite. Je ne sais rien d’Auxibi, mais je n’en suis pas en peine, car il est évidemment dans la bonne voie. Paul m’a écrit une fois et il parait rempli de bons projets, mais ils sont encore à exécuter. J’espère qu’avec la grâce de Dieu il en viendra à bout.

Je vous prie, mon cher père, de saluer de ma part M. le curé qui sans doute ne pense plus guère à moi et je le mérite bien. Vous saluerez aussi Lucie de Morez et ces petites, ainsi que mes autres parents.

Mon frère Nivard s’unit à moi pour embrasser avec la plus tendre affection toute notre famille, nous nous recommandons à vos prières et soyez persuadés qu’on ne vous oublie pas dans les nôtres.

J’espère que vous ferez réponse au plutôt à celui qui est votre très humble enfant et

F. Benoît.

Depuis longtemps mon R. Père désire avoir nos extraits de baptême. Je vous prie, cher père, de les demander à M. le curé et de nous les envoyer dans votre lettre.

*-*-*-*-*-*-*-*-*

4 janvier 1843 - Couvent de la Trappe [Val-Sainte-Marie] - Lettre de F. Benoît à Monsieur l’abbé Michel, séminariste, en pension à la rue du Clos, n° 12 à Besançon.

Mon très cher frère

Nous avons reçu le paquet que tu nous a adressé, contenant ce qu’on avait demandé et au-delà, mais nous en aurons soin. Qu’il fait bon s’adresser à toi, car l’on peut conter sur ton zèle et ta charité. Je pense que tu as bien du mérite quand tu fais quelque chose pour moi, parce que les motifs ne peuvent être que surnaturels.

Lorsque je gémis devant Dieu de me voir si misérable, je me console un peu en voyant que les autres ne le sont pas autant que moi. Je le sais, tu as eu du courage et de la ferveur pour acquérir de la science et des vertus mais aussi tu y avait bien plus de disposition naturelle que moi. Dieu t’a préféré. Qu’il en soit béni. Ne soit pas ingrat. Si j’avais été aussi fidèle que toi à faire valoir les talents que j’ai reçus, je ne serais pas aussi pauvre que je suis. Trop heureux encore, si l’on me croyait tel, mais il paraît que le bon Dieu veut me punir de mon ingratitude en me demandant maintenant ce que je dois avoir et que cependant je n’ai pas, mais j’espère qu’à la fin il aura pitié de moi.

Lorsque j’étais jeune je me réjouissais au commencement d’une année, maintenant il n’en est pas de même car il me semble que désirer de vivre pour moi c’est désirer d’offenser Dieu. Je crains la mort et avec raison, mais néanmoins elle me paraît préférable à la vie. Comment aimer une vie que la mort poursuit sans relâche.

Si je désire que Dieu dans sa miséricorde abrège mes jours, je ne te souhaite cependant pas la même faveur, lui seul sait ce qui nous est le plus avantageux et l’accomplissement de sa divine volonté doit être le motif de tous nos souhaits.

Je t’aime bien tendrement, cher frère, cependant l’estime que j’ai pour toi surpasse encore l’amour. Qu’il te suffise que Dieu seul connaisse ton mérite, pour toi ne considères que tes péchés pour les pleurer et préviens par ton humilité de nouveaux malheurs. Continuons d’unir nos prières afin d’obtenir cette charité et nous fasse agir en toutes choses que pour la gloire et les intérêts de Dieu seul. Nous sommes indignes d’obtenir une telle grâce mais nous avons la Vierge immaculée, mère du Verbe incarné et mistère inéfable d’amour.

Mon cher frère Nivard te souhaite la bonne année de tout son cœur et il veut bien prier pour son cher parain à qui il ne peu plus donner d’autre marque de son tendre amour qu’il lui porte. Sa classe va assez bien et le reste aussi. Demande pour lui la persévérance, son sort sera heureux s’il continue d’être fidèle aux grâces dont Dieu le favorise. Qu’elle soit bénie à jamais cette sage Providence qui nous a si heureusement conduit ici où l’on est si bien dirigé dans la voie du salut.

J’éprouve de grands sentiments de joie en te souhaitant la bonne année car si elle doit être pour toi le commencement de ton bonheur, il me semble que tous tes parents doivent participer en quelque sorte à ce privilège inestimable que Dieu te destine. Lorsque tu sera pour ainsi dire le dispensateur des trésors du Seigneur, n’oublie pas alors ceux qui l’on tant aimé.

Si c’est la dernière fois que je te souhaite la bonne année, tu pensera à ton cher frère (en offrant la Victime d’expiation) qui ne poura plus alors réclamer ton secours.

Maintenant que nous avons tout quitté pour Dieu ne recherchons plus que les biens surnaturels et que le délaissement de nos parents nous doit un motif pour nous adresser avec plus de confiance à la sainte Vierge, comme notre tendre mère et à saint Joseph comme notre bon père. Fesons-nous des amis qui ne nous abandonnent pas même à la mort dans ce terrible moment qui peut arriver à chaque instant. Il me paraît qu’on ne fait pas assez attention à ce que NS nous a tant recommandé et qu’on ne se prépare pas assez prochainement à la mort. Tu sais que lorsqu’il faut passer un examen l’on apprend comme par cœur ce que l’on devra répondre aux différentes questions qu’on pourra nous faire. C’est ainsi que nous devrions repasser souvent dans notre esprit les moyens que nous voulons employer pour triompher des ennemis de notre salut. Dans ce moment décisif de notre éternité, tu sais mieux que moi ce qu’il convient pour ce terrible moment, mais quelque soit alors notre frayeur, prenons la résolution de nous tenir ferme dans l’espérance car tu sais ce qu’en dit l’Esprit Saint.

Prie bien pour moi, cher frère, j’en ai plus besoin que tu ne pense. Soit persuadé que je ne t’oublierai jamais.

Ton tout dévoué frère Benoît

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9 avril 1844 - Reçu par F. Benoît de 500 F. de son père

Je soussigné, Nestor Michel Frère Benoît, reconnais avoir reçu de mon Père Stanislas Michel de Chapelle-des-Bois, cinq cents francs pour l’entier payement de la somme de douze cent francs qui d’après nos conventions, était due au supérieur du Val-Sainte-Marie pour m’avoir reçu dans ce monastère.

Fait au Val-Sainte-Marie le 9 avril 1844.                                                           Nestor Michel

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7 mars 1845 - Val-Sainte-Marie - Lettre de F. Benoît à Monsieur l’abbé Michel à Issy près Paris, Seine.

Mon très cher frère

Il faut bien de la patience pour avoir de nos nouvelles, mais je pense que tu aimes l’occasion de pratiquer la vertu.

Nous venons enfin d’apprendre que la Grâce-Dieu, dont tu as sans doute connaissance, nous est définitivement adjugée. Nous y avons envoyé hier deux religieux pour en prendre possession. La communauté ne s’y transportera probablement que plus tard. Tout cela nous occasionnera bien des embarras et de la dissipation, mais puisque c’est la volonté de Dieu, je pense qu’il pourvoira à tout.

Quand on est trappiste, les biens de ce monde n’ont plus d’attrait. Si j’avais voulu jouir de quelques satisfactions temporelles, je ne serais pas sorti de la maison paternelle. Je pense que toi aussi tu es dirait bien de même. Mais hélas ! mon cher frère, nous n’y aurions encore pas trouvé le bonheur et le repos puisqu’il n’est qu’en Dieu seul. Quand serat-ce que nous ferons tout par le seul motif du pur amour ? Oh ! c’est alors que nous serions vraiment parfaits. Je pense que c’est à quoi tu t’exerces maintenant et qu’aidé par de si bons maîtres, tu y fais de grands progrès. Pour moi je ne sais plus où j’en suis. Si je ne mettais toute ma confience en Dieu, je serais parfois dans de grandes inquiétudes car je me vois non seulement privé de supérieur et de directeur qui me donnent quelque consolation, mais ce qui n’est pas moins affligeant et en même temps dangereux, c’est de faloir diriger les autres comme si j’en étais capable. Pour me tranquilliser, je pense que puisque le bon Dieu le veut ainsi, il supléra par ses inspirations à tout.

Grâce à Dieu notre communauté va assez bien, j’espère que le Seigneur y sera glorifié, la sainte Vierge honorés et nous sanctifiés.

Comment aurais-je n’avoir pas bien de la confiance, étant avec des saints. Je compte beaucoup sur les prières de ces belles âmes qui vont à Dieu avec tant de bonne volonté. C’est une grande consolation de m’entretenir avec ces bons frères convers qui viennent me parler de leur intérieur, tous les dimanches. Ils ne le croient pas, mais cependant ils sont bien plus avancés dans la perfection que moi et ils m’instruisent beaucoup plus que je ne les instruits. Qu’heureux sont les humbles et les petites car on voit évidamment que Dieu se découvre à eux.

Le religieux qui enseigne, le frère Nivard, a fait sa profession solennelle. Il étudie la théologie tout seul. Monseigneur lui a conféré le sous-diaconat à la dernière ordination et il recevra probablement la prêtrise dans le courant de cette année. J’espère qu’il se rendra bien utile à notre communauté.

Nous avons actuellement cinq novices de chœur dont l’un nous vient du petit séminaire de Luxeuil où il a fait réthorique l’année passée. C’est un bon sujet et qui supporte facilement les austérités et les travaux. Je pense que tu sais que le frère Nivard n’est plus avec les novices et qu’il a fait les vœux simples.

Il se présente souvent des postulants et nous en recevons toujours quelques-uns. Nous sommes très gênés pour la place. Il est temps d’aller à la Grâce-Dieu.

J’ai reçu dernièrement un lettre de Paul qui me dit que nos parents jouissent de la santé. Il paraît assez content et résolu à bien faire.

J’espère que nous aurons l’avantage de te voir à ton retour. J’aurais bien besoin des fois de tes bons conseils. Tu sais combien le sacerdoce demanderait de science et de sagesse. Me voyant si pauvre et si misérable, je suis bien étonné de me soir prêtre. Si le bon Dieu me traite dans sa rigueur, je suis perdu. In te Domine speravi non confundat in eternum.

Mon frère Nivard d’unit à moi pour t’embrasser et te prier de ne pas nous oublier au memento.

Ton affectionné frère,                                                                                               fr. Benoît.

Vierge Marie, priez pour nous qui avons recours à vous.

Requiescant in pace pour la chère maman.

*-*-*-*-*-*-*-*-*

10 juin 1845 - Rome - Lettre du Cardinal Préfet  au Prieur du Val-Sainte-Marie (en italien)

Très Révérend Père,

Lorsque l’an dernier vous présentâtes à la Sacrée Congrégation des Evêques et des Réguliers vos prières en vue d’obtenir la séparation totale de votre Observance de celle du Monastère de la Grande Trappe, de sorte que chacun se régît indépendamment de l’autre avec son propre Vicaire Général et avec son propre Chapitre, on mit en regard de vos désirs la demande de l’autre Observance afin que fût maintenue l’union établie par le Décret du 3 octobre 1834.

Considérant les bienfaits qui pouvaient dériver de l’union pour toute votre Congrégation et aussi parce que l’on ne doit pas modifier les Décrets Pontificaux sans motif grave, et surtout dans la divergence de ceux qui en reçoivent quelque droit, on a cherché le moyen de composer toute différence entre vos Observances (1) en recommandant l’exécution du Décret susdit plutôt qu’en l’annulant.

Mais maintenant, les diverses Abbayes et les Prieurés de l’Observance plus stricte (parmi lesquels nous voyons l’Abbaye de Notre-Dame-de-Grâce, dans le diocèse de Coutances, que vous dites faire partie de votre Observance), avec d’humbles prières souscrites par tous les Moines de chaque endroit, ont supplié cette Sacrée Congrégation de bien vouloir décréter la séparation, comme unique remède de paix, et de maintenir ferme pour eux la forme de gouvernement dont ils jouissent présentement.

La Sacrée Congrégation devant examiner ces instances, il est nécessaire que, d’un commun accord, selon votre espoir d’obtenir la séparation, vous proposiez la forme selon laquelle vous désireriez que fût établi le gouvernement de votre Observance : c’est-à-dire que vous (entendiez) indiquiez (?) si l’office de Vicaire Général doit être perpétuellement annexé à l’une de vos Abbayes, ou bien s’il doit être conféré par le Chapitre général, par voie d’élection, à un quelconque de vos Abbés. Le premier de ces modes est plus conforme aux antiques traditions de l’Ordre Cistercien ; et il élimine les intrigues occasionnées, et pas rarement, lors des élections capitulaires ; mais il a l’inconvénient d’assujettir toute la Congrégation à un Supérieur choisi par les Moines d’un seul Monastère. Le second (rend commun) ouvre à toutes les Abbayes l’honneur de la dignité suprême ; il est plus conforme à l’usage de beaucoup de Congrégations religieuses, mais il comporte en même temps le danger des nombreuses discordes dont les élections sont la cause.

Les côtés favorables et défavorables de chaque mode ayant été bien pesée dans le Seigneur, proposez à cette Sacrée Congrégation vos considérations et vos désirs. Ensuite, dans l’éventualité que soit décrétée la séparation, elle choisira le parti qu’elle jugera le plus adéquat au bien de votre Institut.

Et que Dieu vous garde.

Au plaisir (?) de V. P. (?)

P., Cardinal Ostini, Préfet

Rd Prieur du Val-Sainte-Marie, Diocèse de Besançon

*-*-*-*-*-*-*-*-*

31 juin 1845 - Chaux-les-Passavant - Lettre de Petit Cuenot, curé, à dom Jérôme, religieux du Val-Sainte-Marie, proche d’Ornans, Doubs.

Monsieur le supérieur,

Le val de l’abbaye de Grâce-Dieu qui est une annexe de cette paroisse où je suis venu en 1788, était déjà sans religieux depuis près de quarante ans, je n’ai trouvé que M. Rachet auquel l’abbé de Lachau avait résigné, mais que la Révolution en a chassé. Depuis, l’abbaye fut vendue quelques années après à la réforme des bois et convertie en haut-fourneau. Les maîtres de forges (M. de Rosne et Vertel) achèteront les bois qu’ils ont presque tous coupés depuis 1830 et qui ne seront exploitables les uns dans quinze, les derniers dans 22 ans.

Cette abbaye n’avait d’autres revenus que son bois, ses trois granges, l’une du Rentessert sur Chaux, l’autre sur le Mont près de cette abbaye et la troisième à Aïssey, village à trois quarts d’heure, qui ont été vendues, à quoi il faut ajouter le moulin et les fonds attachés à cette abbaye, sur quoi il fallait payer des intérêts assez considérables aux minimes de Consolation.

Je n’ai pas entendu dire que ces religieux ayent laissé une mauvaise réputation dans le voisinage et les peuples n’en sont pas moins religieux qu’ailleurs. C’est Jean de Sicon qui datte cette abbaye vers l’an 1100, il n’y reste aucun titre dont j’ai connaissance.

L’abbé que le brigand Dumont traita si mal s’appelait dom Mamiel qui passait pour un saint homme et qui pria ce scélérat d’épargner au moins trois ou quatre religieux qui restaient encore alors avec lui, mais qui ayant du dire son “In manus tua, commendo spiritum meum” et le menaçant de le tuer, lui coupa de doigt de l’anneau d’abbé pour s’en saisir et le renvoya à ses religieux. Vous connaitrez l’époque de ce fait en vous informant quelle année Dumont fut arrêté.

L’abbaye n’était pas alors guère mieux fermée qu’aujourd’hui mais il ne ferait pas bien coûteux de la fermer surtout le bâtiment du couvent, dont les fenêtres sont toutes barreauées, de sorte qu’il suffit de mettre une porte à l’entrée du couvent et la fermer la nuit.

Cette acquisition rapportera à peu près autant d’intérêt de la somme du cent vingt mils francs dans 15 ou 18 ans lorsque les bois seront en valeur, en faisant une coupe tous les ans, et les bâtiments qu’on ne construirait pour 150 mils ne coûteront plus rien. Ils n’ont besoin que de réparations et sont distribués pour une société religieuse.

Je sais qu’on vous chicane, qu’on suppose des hommes de paille, qu’on vous entoure de ruses pour vous arracher un os à ronger. Mais il faut que l’œuvre de Dieu soit contredite. Je pense comme Gamaliel, que si votre projet vient de Dieu, il réussira, de quoi je ne doute pas. On voira avec grand plaisir votre société s’établir dans ce pays.

Agréez, Monsieur le suppérieur, ainsi que tous vos dignes religieux, l’assurance de tous mes respects.   Petit Cuenot, curé.

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S.D. - La Grâce-Dieu - Lettre de Fr. Benoît abbé - (À propos de M. Cresty et la liqueur Trappistine)

St-Martin priez pour nous - Mon bien cher frère,

Continuez votre obédience et mettez toute votre confiance en Jésus et Marie. Notre bon P. Casimir nous dit que d’après la consultation que vous avez prise, nous ne sommes pas responsables des frais que M. Cresty a fait et peut encore faire pour la Trappistine. S’il en est ainsi, nous pensons qu’il ne serait pas à propos de nous mettre en procès avec lui, mais de tenir simplement à suivre notre marché tel qu’il est et de ne pas même nous mêler de l’affaire du P. Joseph puisqu’on l’a commencée sans nous prévenir. La Providence viendra peut-être au secours de M. Cresty. Nous en bénirons ensemble le bon Dieu.

S’il trouve un comendite, ne répondez de rien pour M. Cresty.

Je ne me rappelle pas qu’il ait été question d’accorder plus de trois ans au 60 % afin d’acquitter toute la dette courante.

Ce qui serait peut être le plus avantageux pour tous et même pour le commendite, ce serait de ne point fixer de temps pour le 60 % puisque cet argent doit être employé à payer ce que nous avons avancé. Nous l’accorderions jusqu’à ce que nous soyons remboursés de tout ce que nous doit M. Cresty. S’il faut six ans, nous les attendrons de bon cœur. Mais j’espère que l’intelligence de M. Cresty jointe à un bon commendite donnera à notre commerce une prospérité qui nous réjouira tous et bien entendu que les pauvres et l’Église de Jésus Christ y auront leur bonne part. Amen.

Tout à vous en NS.                                                                                          Fr Benoît abbé

P. S.(d’une autre écriture) - Cependant mon cher frère Bonaventure, je vous laisse libre de vous entendre avec vos conseillers et d’agir comme vous le jugerez à propos.

Saluez de ma part MM. Cresty, qu’ils se convertissent au bon Dieu et qu’ils y mettent plus de sincérité et tout pourrait encore bien aller. M. Cresty m’a toujours dit qu’on s’arrangerait toujours bien ensemble et qu’on n’aurait pas de procès. Fiat. Fr. B.

Le salut et bien des remerciements de notre part au bon et charitable M. Guillemin. Que Dieu le bénisse de plus en plus.

Un petit bonjour au pauvre Fr. Célestin.

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Notes

 

(1) Chancey, Haute-Saône, arrondissement. Vesoul, canton Pesmes

(2) Pouilley-les-Vignes, Doubs, arrondissement Besançon, canton Audeux.

(3 Vaux-les-Prés, Doubs, arrondissement. Besançon, canton Audeux

(4) Vaucluse : monastère de bénédictins fondé en 870, diocèse de Besançon, canton de Maiche, arrondissement Montbéliard, sur un affluent du Dessoubre, pas très éloigné de Consolation. Doubs

(5) Une rivière se nommant Dessoubre coule près de Vaucluse.

(6) Chancey, Haute-Saône, arrondissement. Vesoul, canton de Pesmes, proche des départements du Jura, du Doubs et de la Côte-d’Or, à 7 km de l’abbaye d’Acey.

(7) Sornay, Haute-Saône, arrondissement. Vesoul, canton Marnay, à la limite des départements du Jura et du Doubs, à 4 km de l’abbaye d’Acey.

(8) Scey-sur-Saône-et-Saint-Paulin, Haute-Saône, arrondissement de Vesoul, à 16 km à l’ouest de Vesoul.

(9) Un louis = 20 francs.

(10) Chemilly, Haute-Saône, arrondissement. Vesoul, canton de Scey-sur-Saône, à 10 km à l’ouest de Vesoul. Couvent de Picpus

(11) Provenchère, Doubs, arrondissement. Montbéliard, canton Maîche, à 13 km à l’ouest de Maîche, à 6 km de Vaucluse et 8 km de Cour-St-Maurice.

(12) Voray-sur-l’Ognon, Haute-Saône, arrondissement Vesoul, canton de Rioz.