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Abbaye de Tamié

Sépulture de P. François de Sales

Tamié 7 février 2008
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Homélie pour la sépulture
de Père François de Sales

Évangile : Luc, 9, 22-25

          L’évangile que nous venons d’entendre n’a pas été particulièrement choisi pour cette célébration. Il m’a semblé préférable d’accueillir la Parole de Dieu que nous offre la liturgie en ce jeudi après les Cendres, d’autant que, devant le corps de notre frère, il est tout à fait opportun de rappeler ces exigences évangéliques qui ont été au cœur de sa vie. Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive. Renoncer à soi-même suppose d’abandonner à Dieu la conduite de sa vie et, comme Marie, de dire oui, jour après jour, aux appels que Dieu nous adresse.

            Là réside tout le combat de notre vie, le combat pascal que Jésus lui-même eut à affronter. La première difficulté est qu’on ne sait pas toujours quand Dieu nous adresse un appel. Il envoie souvent pour cela son ange, mais cet ange est bien rarement un être lumineux avec de belles ailes dorées. Il se présente plutôt à nous sous les traits communs des hommes avec qui nous vivons, nos supérieurs, nos frères. Les évènements ou la maladie sont aussi porteurs pour nous de la voix de Dieu. C’est dire combien il est facile de refuser d’entendre cette voix, surtout si elle nous demande d’aller là où nous n’avons pas envie d’aller. Il faut avoir renoncé à soi-même pour entendre l’appel qui contrarie nos plans, nos désirs, notre tranquillité. Dans la vie de notre frère, qui fut durant vingt ans notre père, sans parler des appels secrets qu’il a entendus au plus secret de son coeur, nous sommes témoins de plusieurs de ces appels.

            J’en vois au moins six : tout d’abord celui qui le conduisit au séminaire à 18 ans : ce jour-là, Paul Berthet accepte de perdre sa vie pour le Christ. Un deuxième appel, assez long à percevoir nettement, le fait quitter le séminaire pour entrer au monastère où il devient frère François de Sales, c’était en 1947 ; il a 21 ans. Devenu prêtre en 1953 il est envoyé à Rome pour parfaire ses études de théologie, une théologie que viendra fortement renouveler et même bousculer  le concile Vatican II.

            A 34 ans, un troisième appel lui vient par la voix de ses frères qui le choisissent comme abbé. Si certains y voient une promotion, ce n’est pas ainsi que l’a vécu notre frère. Une lettre datée du 1er décembre 1960, 15 jours après son élection, m’a été envoyée hier par une amie du monastère. Elle est adressée à un ancien compagnon d’études à Thônes, le Père Janin : Vous me félicitez de mon élection. Je ne sais s’il faut me dire heureux du choix de mes frères ou s’il faut gémir sous le poids des responsabilités. Non, je serai plus simple : je m’abandonne à la Volonté divine qui s’est manifestée trop clairement dans cette affaire pour que je puisse me récuser.

            Vingt ans plus tard, il songe donner sa démission : vingt ans d’abbatiat pour un petit bonhomme comme moi, c’est largement assez !...Mais qui m’aidera à voir si c’est la volonté de Dieu ? Cette fois encore l’ange de Dieu sera très discret : il s’exprimera par la voix de ses frères et de l’abbé général qui acceptent cette démission puis par celle de son abbé qui consent à son désir de rejoindre les frères qu’il a lui-même envoyés à Mokoto au Zaïre, deux ans plus tôt. C’est le 4e appel : juillet 1981. P. François abandonne tout et détruit même avant de partir une grande partie de ses notes de lecture, en particulier celles sur saint Bernard, ce qui l’obligera à relire tout saint Bernard pour donner un enseignement qu’il n’avait pas envisagé. En effet il rêve d’une vie monastique sans grandes responsabilités dans un service très humble de ses frères africains. Ceux qui le connaissaient souriaient du service auquel on lui avait demandé de se préparer : apprendre la charcuterie ! Cette activité paraissait pour le Supérieur d’alors à Mokoto une possibilité réelle d’améliorer l’économie. Il n’eut jamais à exercer ses talents car très vite il fut nommé Supérieur, ce à quoi il ne s’attendait nullement. Il le restera 12 ans.

            Pour la cinquième fois il renonçait à lui-même pour accomplir la volonté de Dieu. Au terme de son mandat, en 1994, on lui avait laissé entendre qu’il pourrait servir encore en Afrique en devenant aumônier du monastère de moniales à Bukavu. Sa déception fut grande quand il apprit que cela ne se ferait pas et qu’il n’avait plus qu’à revenir à Tamié.

            Ce sixième renoncement lui coûta sans doute davantage que celui qui l’avait conduit en Afrique. Il l’accepta avec la même simplicité que les précédents et redevint simple moine dans la communauté qu’il avait servi comme abbé. Il le fit si simplement qu’on put lui demander d’être un temps Prieur, puis sous-maître des novices. Il trouvait son contentement aussi bien dans les besognes obscures de l’épluchage que dans la prédication de retraites dans différents monastères.

            Celui qui veut sauver sa vie la perdra, celui qui perdra sa vie pour moi la sauvera. Cette affirmation paradoxale de Jésus n’apparaît en pleine lumière qu’à la mort de celui qui l’a pratiquée jusqu’au bout. C’est maintenant seulement que nous pouvons affirmer que P. François a perdu sa vie pour le Christ en la donnant totalement à ses frères et c’est dans cette célébration pascale, car toute Eucharistie est pascale, que nous avons la certitude qu’il a sauvé sa vie ou plus exactement que le Christ lui-même l’a accueilli dans sa vie. Le langage que tenait saint Paul dans la première lecture, est celui que P. François lui-même nous adresse : si nous sommes passés par la mort avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. C’est notre foi à chacun ; merci, P. François de nous le rappeler en cet instant.