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Abbaye de Tamié
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Homélie - Épiphanie

De saint Bernard

Premier sermon pour le jour de l'Épiphanie de Notre Seigneur. Sur ces paroles de l'Apôtre : « La bonté de Dieu notre Sauveur et son humanité ont paru dans le monde (Tite 3, 4) : » et sur les trois apparitions de Jésus-Christ.

Traduction par l'abbé Charpentier,
Paris, 1865
sur le site
http://www.abbaye-saint-benoit.ch/
dans : Bibliothèque - Oeuvres complètes de saint Bernard


1. La bonté de Dieu notre Sauveur et son humanité ont paru dans le monde (Tt 3, 14). » Grâces soient rendues à Dieu par qui nous recevons une si abondante consolation dans notre voyage, au sein de l'exil et au milieu de nos misères. Car nous avons soin de vous rappeler bien souvent, afin que vous ne l'oubliiez pas, que nous sommes des voyageurs sur la terre, des exilés de la patrie, des hommes dépouillés de leur héritage; car quiconque n'a point gémi sur son sort ne sera jamais consolé. Quiconque ne sent point la nécessité d'être consolé ne saurait espérer la grâce de Dieu. Aussi, les gens du monde, absorbés tout entiers par une multitude d'affaires et de désordres, ne s'aperçoivent point de leur misère et ne recherchent point la miséricorde. Mais vous, à qui il n'a pas été dit en vain : « Arrêtez-vous et voyez que je suis le Seigneur de toutes douceurs (Ps 45, 11)» vous, à qui le même Prophète disait encore : « Le Seigneur fera connaître à son peuple la puissance de ses oeuvres (Ps 110, 6)» vous que les occupations du siècle ne captivent plus, remarquez combien est grande la consolation spirituelle. Vous qui n'ignorez point que vous êtes en exil, apprenez que le secours vient du ciel, « car la bonté de Dieu notre Sauveur et son humanité ont paru dans ce monde (Tt 3,4). » Tant que son humanité ne parut point, sa bonté demeura cachée, attendu que celle-ci existait avant celle-là puisque la miséricorde du Seigneur est éternelle. Mais comment pouvait-elle être connue dans toute sa grandeur ? Elle était promise mais on ne le sentait point encore, et voilà pourquoi tant d'hommes en doutaient. Dieu avait parlé autrefois en diverses occasions et en diverses manières par la bouche des prophètes (Hx 1, 1), il avait dit : « Mes pensées sont des pensées de paix, non d'affliction (Jr 29, 11). » Que répondait l'homme qui ne ressentait que son affliction et ignorait les douceurs de la paix ? Il disait à Dieu jusques à quand nous direz-vous : « La paix, la paix, lorsqu'il n'y a point de paix (Ez 13, 10)? » Aussi les anges de paix versaient-ils des larmes amères en s'écriant : «Seigneur, qui est-ce qui croira nos paroles (Is 33, 7) ? » Mais que les hommes en croient du moins leurs propres yeux maintenant, car « les témoignages de Dieu sont très dignes de créance (Ps 92, 5). » Et afin qu'elle ne pût échapper à ses regards, « Dieu a dressé sa tente en plein soleil (Ps 17, 5). »
2. Or, voici maintenant la paix non plus promise simplement, mais envoyée; non plus différée, mais donnée; non plus prophétisée, mais présentée. Voici que Dieu a envoyé sur la terre comme le trésor même de sa miséricorde, ce trésor dont la passion doit briser l'enveloppe, pour en répandre le prix de notre salut qui y est caché; pour être, peu volumineux, il n'en est pas moins rempli, car si ce n'est qu'un tout petit enfant qui nous a été donné, en lui habite toute la plénitude de la divinité. Dans la plénitude des temps est donc venue la plénitude de la divinité. Elle est venue dans la chair afin d'être visible par des yeux de chair et afin qu'à la vue de son humanité on reconnût sa bonté, car si ce dès que l'humanité de Dieu apparaît, il n'est plus possible de douter de sa bonté. Comment en effet, aurait-il pu nous mieux signaler sa bonté qu'en prenant notre chair, notre chair non point celle qu’Adam eut avant son péché? Est-il rien qui prouve mieux sa miséricorde que de voir qu'il a pris notre misère? Enfin où trouver un amour plus plein, que dans le fait du Verbe même de Dieu se faisant pain pour nous ? «Seigneur, qu’est-ce que l'homme pour faire tant de cas de lui et pour que votre cœur, s'attache à lui (Job V7 17) ? » Que l’homme apprenne, par là, quel soin Dieu prend de lui, quel bien il lui rend dans sa pensée et quels sentiments il nourrit à son égard. Ne te demande point, ô homme, ce que tu souffres, mais ce qu'il a souffert. Reconnais quel cas il fait de toi par ce qu'il est devenu pour toi afin que tu puisses, en voyant son humanité, te convaincre de sa bonté. En effet, plus il s'est fait petit en se faisant homme, plus il s'est montré grand en amour et plus il s'est fait humble pour moi, plus il est digne de mon amour. « La bonté de Dieu notre Sauveur et son humanité nous ont apparu, » disait l'Apôtre (Tt 3,4). Oui elles ont apparu, mais immenses, mais manifestes ! Ce qui a rendu la preuve de sa bonté plus grande encore, c'est le nom de Dieu qu’il a voulu ajouter à son humanité.
3. Car  l’ange Gabriel qui fut envoyé à Marie, lui parle du fils de Dieu, mais ne le nomme point Dieu. Béni soit Dieu qui a trouvé parmi nous et pour nous, un ange de notre race qui suppléât ce que l'ange du ciel avait omis, car le nôtre avait aussi l'esprit de Dieu et c'est dans cet esprit qu'il nous a annoncé ce qu'il nous importait tant de savoir. Est-il, en effet, quelque chose qui fonde la foi, fortifie l'espérance et enflamme la charité comme l'humanité de Dieu? Mais ce que les autres anges n'ont point dit, c'est le nôtre qui devait le dire. Il ne convenait point que tous les anges annonçassent toutes choses, car il fallait que nous eussions le plaisir d'apprendre une chose des uns et une autre des autres et que nous eussions des actions de grâce à rendre à chacun. Pourtant il y a un nom que les anges et l'Apôtre s'accordent à lui donner, c'est celui de Sauveur. En s'adressant à Marie qui était plus complètement instruite que lui par le Saint Esprit, Gabriel se contente de lui indiquer le nom du Sauveur : « Tului donneras le nom de Jésus (Luc 1, 31). » Mais lorsqu'il s'adresse à Joseph, il lui explique la signification de ce nom: « Tu lui donneras le nom de Jésus, parce que ce sera lui qui sauvera son peuple (Mt 1, 21). » De même aux bergers, la grande nouvelle qui leur est annoncée, c'est qu'il leur est né un Sauveur, le Seigneur Christ. Saint Paul s'exprime à peu près de la même manière quand il dit : « La bonté et l'humanité du Sauveur notre Dieu ont paru (Tt3, 6). » C'est un nom d'une grande douceur et nul n'a négligé de le prononcer, attendu qu'il m'était bien nécessaire de l'entendre. Autrement qu'aurai-je fait en apprenant que le Seigneur venait? Ne me serais-je point enfui, comme Adam qui voulait éviter sa présence et ne put y réussir ? Ne tomberais-je point dans le désespoir en apprenant l'arrivée de celui dont j'ai si souvent violé la loi, de la patience de qui j'ai tant abusé, dont j'ai si mal reconnu les bienfaits? Quelle plus grande consolation pourrait-il y avoir pour moi que d'entendre un nom plein de douceur et de consolation? Aussi entendez-le lui-même dire que « le Fils n'est pas venu pour juger le monde, mais pour que le monde fût sauvé par lui (Jn 3, 17). » Alors je m’approche avec confiance, je prie, l'espérance dans l’âme. En effet, que craindrais-je quand celui qui vient dans ma demeure est le Sauveur? Je n'ai péché que contre lui, s'il me pardonne tout sera oublié, d'autant plus qu'il peut faire tout ce qu'il lui plait il est Dieu, s’il me justifie, qui est-ce qui me condamnera? Qui est-ce qui osera élever la voix contre les élus de Dieu (Rm 8, 33)? Il faut donc nous réjouir de ce qu'il est venu chez nous, car il se montrera facile à pardonner.
4. Après tout il est tout petit enfant, il sera donc bien facile de l'apaiser. Qui ne sait que les enfants pardonnent aisément? Et s'il n'est pas venu à nous pour peu de chose, cependant il faut bien peu de chose pour nous réconcilier avec lui ; mais si peu que ce soit ce ne saurait pourtant pas être moins que la pénitence, après tout n'est-ce que notre pénitence, sinon infiniment peu de chose? Nous sommes pauvres, nous ne pouvons donner que peu; mais ce peu, si nous le voulons, suffit pour nous réconcilier. Tout ce que je puis donner, c'est ce misérable corps, mais si je le donne, il suffit; sinon j'ajoute son propre corps au mien, en effet il est du même sang que moi, il est à moi. Car cet « enfant est né pour nous, ce fils a été donné à nous (Is 9, 6). » Seigneur, je supplée par vous à ce qui me manque. Ô réconciliation d'une incomparable douceur ! Ô satisfaction infiniment agréable ! $O réconciliation vraiment facile mais infiniment utile ; satisfaction vraiment petite mais non de peu de prix ! Mais plus elle est facile aujourd'hui, plus elle sera difficile demain, et si maintenant il n'est personne qui ne puisse se réconcilier, bientôt il n'y aura plus personne qui le pourra, car de même que la bonté du Sauveur s'est montrée au delà de toute espérance, au delà de tout ce que les hommes pouvaient imaginer, ainsi pouvons-nous nous attendre à un jugement d'une sévérité pareille à ce que fut sa bonté. Gardez-vous donc bien de mépriser la miséricorde de Dieu si vous ne voulez point ressentir sa justice, ou plutôt sa colère, son indignation, sa violence ou sa fureur. Seigneur, ne me reprenez point dans votre fureur et ne me châtiez pas dans votre colère (Ps 6, 1). Pour que vous n'ignoriez point quelle sera la sévérité du jugement futur, il a commencé par vous en donner une idée dans la grandeur de sa miséricorde qui le précède; jugez donc de la grandeur de la vengeance par la grandeur de l'indulgence. Dieu est immense, sa justice comme sa miséricorde est infinie, il est riche en pardon, riche en vengeance ; mais la miséricorde a pris le devant, afin que si nous le voulons, la sévérité du jugement n'ait plus le motif de sévir. Il a donc donné le pas à sa bonté afin que réconciliés par elle, nous pussions considérer sans crainte sa sévérité. Voilà pourquoi il voulut non seulement descendre sur la terre, mais s'y faire connaître, non seulement y naître, mais y être connu.
5. Après tout, c'est à cause de cette manifestation que ce jour est célèbre pour nous sous le nom de jour de l'apparition. En effet, c'est aujourd'hui que les Mages sont venus de l'Orient à la recherche du soleil de justice qui venait de se lever, de celui dont il est écrit : «Voilà l'homme qui a pour nom Orient (Za 6, 12). » C'est aujourd'hui qu'ils ont adoré l'enfantement nouveau d'une vierge, après avoir suivi la route que leur indiquait un astre nouveau. N'y a-t-il point là encore pour nous une grande consolation, de même que dans le mot de l’Apôtre dont je vous ai entretenus ? Celui-ci la nommé Dieu, et ceux-là lui donnent le même titre sinon de bouche, du moins par leurs actions. Que faites-vous, ô Mages, que fais-vous? Vous adorez un enfant à la mamelle, dans une vile étable et caché sous de vils langes? Est-ce que vous voyez Dieu en lui ? Si c'était un Dieu ne serait-il point dans son temple; le Seigneur, mais c'est dans les cieux qu'il habite et vous venez, le chercher, dans une vile étable, sur le sein d'une mère? Que faites-vous, encore une fois, et pourquoi lui offrez-vous de l’or ? Est-il donc roi aussi ? Mais où est sa cour royale, où est son trône, où est la foule de ses courtisans ? Faut-il prendre une étable pour la cour d'un roi, une crèche pour son trône, Joseph et Marie pour tous courtisans? Comment des hommes aussi sages ont-ils pu perdre le sens au point d'adresser leurs adorations à un tout petit enfant que son âge et la pauvreté de ses parents contribuent à rendre méprisable? Ils ont perdu le sens, c'est vrai, mais c'est pour le recouvrer, et le Saint Esprit leur a appris avant tout autre ce que l'Apôtre n'a annoncé que plus tard, c'est que : « Si quelqu'un parmi vous veut être sage, qu'il devienne insensé et il deviendra sage (1 Co 1, 21). » N'y avait-il pas lieu de craindre, mes frères, que ces hommes ne se scandalisassent et ne se crussent mystifiés en voyant tant de choses indignes d'un Dieu et d'un roi? De la capitale d'un royaume où ils présumaient qu'ils devaient chercher le roi, ils sont envoyés à Bethléem, dans une misérable petite bourgade ; ils entrent dans une étable et y trouvent un enfant enveloppé de langes. Cette étable ne les choque point, ces langes ne les offusquent point et cet enfant à la mamelle ne les scandalise point; ils se prosternent, ils le saluent comme un roi et l'adorent comme un Dieu; sans douté c'est que celui qui les a conduits là les a instruits en même temps; sans doute celui qui les a avertis extérieurement par une étoile, les a aussi intérieurement éclairés. Le Seigneur en se manifestant ce jour-là l'a donc rendu céleste et les Mages, par leurs respect et leur dévotion, en ont fait un jour de dévotion et de respects.
6. Mais nous ne célébrons point que cette manifestation aujourd'hui il en est encore une autre que nous avons appris de nos pères à célébrer encore. Bien qu'elle soit séparée par un long laps de temps de la première, cependant on croit qu'elle eut lieu le même jour. Jésus ayant accompli sa trentième année dans la chair (car en tant que Dieu il est toujours le même et ses années ne marchent point vers leur déclin), il se présenta au baptême de Jean au milieu d'un grand concours d'hommes de sa nation. Il y vint comme un homme du peuple, lui qui seul était sans péché. Qui l'aurait pris alors pour le Fils de Dieu ? Qui aurait pensé qu'il était le Seigneur de majesté ? Ô Seigneur, comme vous vous humiliez profondément! Vous vous cachez bien bas, mais vous ne pouvez demeurer inconnu à Jean. N'est-ce pas lui qui du fond du sein maternel, avant même d'avoir vu le jour, vous reconnut, bien que vous ne fussiez pas encore né non plus? N'est-ce pas lui qui vous reconnut à travers la double enveloppe du sein de sa mère et du sein de la vôtre? Comme il ne pouvait alors s'adresser à la foule, il instruisait du moins sa mère de votre présence par un tressaillement de joie. Mais aujourd'hui que se passe-t-il? l'Évangéliste nous le dit : « Jean le vit venir et il dit: "Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui ôte les pêches du monde (Jn 2, 29). » Oui, c'est bien un agneau, c'est bien lui plein d'humilité, lui plein de douceur. « Voici, dit-il, l'Agneau de Dieu celui qui ôte les péchés du monde. » C'est-à-dire voici celui qui va effacer nos iniquités et purifier notre cloaque. Mais nonobstant ce témoignage il veut être baptisé de la main de Jean. Celui-ci n'ose céder à ses voeux, qui peut s'en étonner? Oui, qu'y a-t-il d'étonnant qu'un homme tremble et n'ose point toucher au chef saint d'un Dieu, à cette tête que les Anges adorent, que les puissances vénèrent, que les principautés ne considèrent qu'avec crainte? Eh quoi, Seigneur Jésus, vous voulez être baptisé? Pourquoi cela, Seigneur, et quel besoin avez-vous du baptême? Est-ce que l'homme qui est en bonne santé a besoin de médecin et celui qui est pur a-t-il besoin de se purifier encore ? D'où vous viendrait donc le péché pour avoir besoin du baptême? Est-ce de votre père? Vous en avez un, je le sais, mais ce père est Dieu, vous lui êtes égal, car vous êtes Dieu de Dieu, lumière de lumière. Or, qui ne sait que le péché ne peut se trouver en Dieu ? Est-ce de votre mère, car vous avez aussi une mère, mais cette mère est vierge. Je me demande quel péché vous pouvez tenir d'elle, puisqu'elle vous a conçu sans péché et vous a mis au monde sans perdre sa virginité? Quelle tâche peut se trouver dans l'Agneau immaculé? « C'est moi plutôt, dit Jean, qui dois être baptisé par vous, et vous venez à moi (Mt 3 14) ! » Des deux côtés l'humilité est grande, mais il n'y a pas de comparaison entre celle de l'un et celle de l'autre. En effet, le moyen pour un homme de ne point s'humilier en présence d'un Dieu qui est humble ? « Laissez-moi faire pour le moment, dit le Seigneur, car c'est ainsi qu'il convient que nous accomplissions toute justice (Mt 3, 15). » Jean céda et obéit; il baptisa l’Agneau de Dieu, il purifia l’eau. C'est nous qui avons été lavés, ce n'est pas lui, car nous savons que c'est pour nous purifier, que les eaux ont été purifiées elles-mêmes.
7. Mais peut-être ne vous en rapporterez-vous point entièrement au témoignage de Jean, attendu qu'après tout, il est homme et par conséquent sujet à caution, d’autant plus qu'il est proche parent de celui à qui il rend témoignage. Eh, bien! voilà un témoignage plus imposant, que celui de Jean, c'est le témoignage de la colombe qui vient se reposer sur Jésus Christ. Or ce n'est pas sans raison que pour désigner l'Agneau de Dieu, c'est une colombe qui arrive attendu qu'il n'est point d'être qui convienne mieux à l'agneau que la colombe. Ce qu'est l'agneau parmi les animaux, la colombe l’est parmi les oiseaux. L'un et l'autre sont d'une parfaite innocence , d'une très grande douceur et d'une extrême simplicité. Est-il rien de plus éloigné de toute malice qu'un agneau et qu'une colombe ? Ils ne sauraient nuire à personne, ils ne savent point ce que c'est que de faire du mal. N'allez pas croire que tout cela s'est passé par hasard, le témoignage de Dieu le Père vous détromperait. Le Dieu de toute majesté fit retentir son tonnerre, le Seigneur s'est fait entendre sur les grandes eaux (Ps 28, 3). « Au même instant on entendit une voix du ciel qui dit : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances" (Mt, 3, 17). » En effet, Jésus est bien celui en qui rien ne déplaît au Père, rien ne choque les regards de sa majesté. Aussi dit-il lui-même : « Je fais toujours ce qui lui plaît. Écoutez-le (Jn 8, 29)» dit-il. A vous maintenant, Seigneur Jésus, à vous de parler. Jusques à quand ferez-vous comme si vous n'entendiez point? Vous ne vous êtes tu que trop longtemps, oui trop longtemps; mais à présent votre Père vous permet de parler. Combien de temps, Vertu, Sagesse de Dieu, demeurerez-vous cachée dans la foule comme un homme faible et dépourvu de sagesse? Combien de temps encore, noble Roi, Roi du ciel, souffrirez-vous qu'on vous croie et qu'on vous appelle le fils du charpentier? Car saint Luc nous apprend qu'alors encore il passait pour être le fils de Joseph (Luc 3, 23).
Ô humilité, vertu du Christ, ô sublime humilité ! Comme vous confondez notre orgueil et notre vanité ! J'ai une ombre de savoir à peine, ou plutôt je me figure que je l'ai et je ne puis plus me taire, je me produis et me fais valoir avec autant d'imprudence que d'impudence, j'ai hâte de parler, je suis aussi avide d'instruire les autres que lent à les écouter. Est-ce que Jésus, quand il gardait si longtemps le silence et se tenait caché, redoutait la vaine gloire? Pourquoi aurait-il appréhendé la vaine gloire lui qui est la vraie gloire du Père? Et pourtant il la craignait, mais non pour lui. Il la craignait pour nous à qui il savait qu'elle était redoutable. C’est nous qu'il voulait prémunir, nous encore qu'il voulait instruire. Il gardait le silence des lèvres, mais il nous parlait par ses oeuvres et ce qu’il nous apprit plus tard par ses leçons, en disant : "Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur" (Mt 11, 29), il nous l'enseignait dès lors par ses exemples. En effet, nous ne savons que peu de choses de son enfance et depuis son enfance jusqu'à l’âge de trente ans, il n'est plus parlé de lui. Mais à présent il ne peut plus demeurer caché, car son Père l'a trop clairement montré à tous les yeux. Mais dans sa première manifestation même il voulut se montrer en la société de la Vierge Marie parce que la virginité de sa mère est encore une leçon de réserve.

8. Nous trouvons dans l'Evangile sa troisième manifestation dont nous célébrons également aujourd'hui le souvenir. Il était invité aux noces de Cana. Là le vin étant venu à manquer, il compatit à l'embarras des époux et changea l'eau en vin. «Ce fut, dit l’Evangéliste, le premier de ses miracles (Jn 2, 11). » Ainsi dans la première manifestation, il montre le vieil homme en lui, car c'est sous la forme d'un enfant suspendu aux mamelles de sa mère qu'il a apparu ; dans la seconde, le témoignage de son Père montre en lui le vrai Fils de Dieu et dans la troisième, il se montre lui-même vraiment Dieu en changeant la nature à son gré. Ce sont là, autant de preuves qui confirment aujourd'hui notre foi, autant de démonstrations qui fortifient notre espérance, autant de motifs qui enflamment notre amour.