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Abbaye de Tamié

Homélie - Fête de saint Bernard

Frère Raffaële
croix - arcabas
Homélie pour la fête de saint Bernard

Première lecture Ct 8, 6-7
Que mon nom soit gravé dans ton coeur,qu'il soit marqué sur ton bras. »Car l'amour est fort comme la mort,la passion est implacable comme l'abîme.Ses flammes sont des flammes brûlantes,c'est un feu divin !
Les torrents ne peuvent éteindre l'amour,les fleuves ne l'emporteront pas.Si quelqu'un offrait toutes les richesses de sa maison pour acheter l'amour,tout ce qu'il obtiendrait, c'est un profond mépris.


Homélie

- Frères et soeurs, je suppose que la plupart d'entre vous savent pourquoi la liturgie nous a proposé comme première lecture un passage du Cantique des cantiques. C'est que S. Bernard a écrit le plus beau commentaire du Cantique de toute l'histoire, excepté peut-être celui de son contemporain et ami Guillaume de Saint-Thierry. Tout a commencé, d'ailleurs, dans une chambre de l'infirmerie de Clairvaux, où les deux amis, l'un et l'autre malades, se sont retrouvés ensemble et ont décidé de remplir le loisir forcé de leur convalescence en lisant le Cantique et en partageant leurs réflexions sur le poème sacré. Bien des années plus tard, Guillaume évoquera cette mémorable rencontre en écrivant, avec une modestie sans doute excessive : « Bernard s'évertuait à instruire mon inexpérience des choses qu'on ne sait qu'en les éprouvant soi-même. » A partir de là, chacun des deux prit son envol de son côté et c'est ainsi que sont nés deux chefs-d'oeuvre absolus de la littérature médiévale et de la mystique chrétienne.

Bernard n'a pas commenté directement le passage que nous venons de lire, car il s'agit de la conclusion du Cantique, et le commentaire de Bernard, interrompu par la mort de l'auteur, s'est arrêté bien avant, au chapitre 3. Cependant, il y a dans ce passage deux phrases qui ont inspiré toute l'oeuvre de Bernard, toute son extraordinaire réflexion sur l'amour. Dans le temps limité qui m'est départi pour cette homélie, je ne pourrai m'arrêter que sur la première de ces deux phrases. L'autre sera pour l'an prochain, si Dieu m'accorde vie et salut. Voici donc cette phrase : « L'amour est fort comme la mort, la passion est implacable comme l'abîme. Ses flammes sont des flammes brûlantes, c'est un feu divin. » Et maintenant, lisons l'admirable début su Sermon 79 sur le Cantique, qui constitue, à mon sens, un commentaire inégalé de ce verset.

Ô amour éperdu, véhément, brûlant, impétueux ! ...Toutes les pensées et toutes les paroles de l'épouse ne résonnent que dé toi, tu es leur unique parfum, tant tu t'es conquis son coeur et sa langue... Dans ce chant de noces, c'est l'amour qui parle d'un bout à l'autre ; et si quelqu'un désire atteindre l'intelligence de ce qu'on y lit, qu'il aime. Sans quoi, c'est en vain que celui qui n'aime pas s'approche pour entendre ou lire ce poème d'amour. Car un coeur froid ne peut nullement saisir ce langage incandescent... Mais ceux-là qui ont reçu de l'Esprit le don d'aimer, savent ce que dit l'Esprit. Les paroles de l'amour leur étant bien connues, ils peuvent aisément répondre dans la même langue, c'est-à-dire par l'ardeur de l'amour.

 

Comment se fait-il que Bernard, un moine, un célibataire pour le Royaume des cieux, a pu écrire de tels propos sur l'amour ? Pour bien comprendre cela, il faut le situer dans le contexte de son siècle.

Je crois que dans l'histoire de la culture européenne, le Xlle siècle a été le siècle de l'amour. C'est à cette époque que toutes les langues d'Europe, le français, le provençal, l'italien, l'allemand et l'espagnol ont commencé d'articuler leurs premiers mots, et ce furent des mots d'amour. Après des siècles où ils avaient été étouffés ou du moins réduits au silence, les sentiments recommençaient à s'exprimer dans la littérature. Car le XIIe siècle a été le siècle de l'amour courtois, qui a inspiré la poésie des troubadours et des trouvères et les romans de chevalerie. Devant l'efflorescence de cette nouvelle littérature d'amour, les hommes d'église avaient le choix entre deux attitudes possibles. Certains prirent une attitude de condamnation et de rejet en bloc de cette éclosion des sentiments tout à fait inédite. D'autres, comme Bernard, Guillaume de Saint-Thierry et leurs disciples cisterciens, adoptèrent une autre attitude, beaucoup plus intelligente, à mon avis.

Le trait de génie de Bernard a consisté en ceci : au lieu d'ignorer la culture de son temps ou de s'épuiser à la contrecarrer, il a su la mettre au service de son idéal monastique et spirituel. Il s'en est servi comme d'un tremplin pour conduire les âmes à l'amour de Dieu, en purifiant et en élevant cette culture, mais toujours à partir d'elle, des désirs et des sentiments qu'elle éveillait et exprimait. Pour Bernard, ces désirs et ces sentiments ne doivent pas être refoulés, mais transposés sur un plan spirituel. Et ce d'autant plus que les postulants qui frappaient à la porte des monastères cisterciens étaient surtout de jeunes adultes qui avaient déjà une certaine expérience, directe ou au moins indirecte, littéraire, de l'amour humain.

Aussi Bernard n'hésite-t-il pas à utiliser le langage de l'amour, que la littérature courtoise, ou même des expériences concrètes, avaient rendu familier à ses moines. Mais, en recourant aux mots et aux images de la Bible, et surtout du Cantique des cantiques, pour exprimer les pulsions et les émotions humaines, il transpose cet amour humain sur un plan plus élevé, où les protagonistes du drame amoureux, l'époux et l'épouse, deviennent des figures symboliques de Dieu et de son peuple bien-aimé, ou de l'âme humaine aimée par Dieu.

Cette pédagogie de Bernard se révéla extraordinairement efficace : en témoignent la séduction qu'il exerça sur ses contemporains et la très vaste diffusion de ses oeuvres, non seulement dans les milieux monastiques, mais aussi dans la société séculière. Les Sermons sur le Cantique furent très vite traduits en langue vernaculaire, avec quelques adaptations pour les rendre plus accessibles au commun des lecteurs.

Il me semble que la pédagogie de Bernard garde toute sa pertinence aujourd'hui. Il demeure pour nous un modèle par sa capacité d'être à l'écoute de son époque, d'en saisir les aspirations les plus profondes et de les orienter vers Dieu à l'aide d'un langage suggestif, apte à captiver ses auditeurs et ses lecteurs. Que l'Esprit-Saint donne à l'Église de notre temps et d'abord à nous, fils et disciples de S. Bernard, de savoir imiter l'exemple d'un si grand maître spirituel.