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Abbaye de Tamié

Homélie - TO 8

Par Fr. Raffaële
croix - arcabas
Homélie pour le 8ème dimanche
du temps ordinaire - A

 


Homélie

- Frères et soeurs, cet évangile a pu éveiller en nous bien des sentiments. Pour ma part, je voudrais faire ressortir, avant tout, un sentiment que plusieurs d'entre nous, je pense, ont éprouvé en écoutant ce texte : un sentiment de beauté, une impression de poésie. Jésus nous invite à regarder les oiseaux du ciel, que le Père céleste nourrit dans la gratuité de son amour ; les lis des champs, que Dieu habille d'une symphonie de couleurs, ivresse pour nos yeux. Nous en avons un beau spécimen dans le bouquet devant l'autel.

Oui, Jésus nous invite à poser sur la création un regard contemplatif, émerveillé, qui découvre en elle la présence de Dieu : Toute la terre, Seigneur, est remplie de ton amour, dit le Ps 32, 5. Cet amour de Dieu se répand de façon privilégiée sur l'homme, la seule créature terrestre qui puisse lui dire : « Père. » Dans la première lecture, Isaïe nous a révélé cet amour de Dieu pour chacun de nous avec des mots émouvants : « Une femme peut-elle oublier son petit enfant, ne pas chérir le fils de ses entrailles ? Même si elle pouvait l'oublier, moi, je ne t'oublierai pas - dit le Seigneur. » Ces paroles d'Isaïe et cet évangile sont pour nous une source de sérénité, ils nous portent à la louange, à la joie. Mais, avouons-le, les conséquences que le Christ en tire pour notre vie nous laissent quelque peu sceptiques. « Ne vous faites donc pas tant de souci ; ne dites pas : "Qu'allons-nous manger ?" Ou bien : "Qu'allons-nous boire ?" ou encore : "Avec quoi nous habiller ?" » Pour tout dire, cet évangile si beau, qui nous invite à la confiance, à l'abandon entre les mains de Dieu, n'est-il pas justement trop beau pour cette terre ? N'est-il pas quelque peu idéaliste ?

Bien sûr, il y a eu des saints qui ont suivi le Christ sur ce chemin de liberté et d'abandon au Père céleste : comment ne pas penser à François d'Assise ? Mais justement, me direz-vous, ce sont là des vocations exceptionnelles, et puis S. François n'avait pas une famille, des gosses à nourrir, à élever : tandis que nous... Par ailleurs, grâce à Dieu, nous vivons dans une société qui, tant bien que mal, nous protège contre beaucoup de risques, par toutes sortes d'assurances matérielles : assurances contre la maladie, la vieillesse, les accidents... Et c'est très bien ainsi : c'est même une grande conquête sociale. Seulement, la question se pose : que devient-il, dans ces conditions, l'abandon à Dieu ? Comment s'en remettre à lui quant au souci du lendemain ? Cet évangile n'est-il pas un peu dépassé, du moins chez nous, en Occident ?

Eh bien, frères et soeurs, je pense que non. Je crois qu'ici le Christ met le doigt sur un trait fondamental de notre caractère : le sentiment très aigu de notre fragilité, qui se traduit dans une inquiétude invincible pour l'avenir. Nous avons beau multiplier les assurances, nous serons toujours préoccupés du lendemain. Nous sentons bien que notre vie, et la vie de ceux que nous aimons, est constamment exposée, menacée par mille dangers. Nous éprouvons un besoin très fort de sécurité : et c'est normal. Seulement, dans notre recherche de sécurité, d'un point d'appui solide, nous nous trompons de chemin.

Car une tentation vieille comme le monde et presque irrésistible nous pousse à chercher notre sécurité dans l'argent. L'argent nous donne l'illusion de pouvoir satisfaire tous nos besoins, d'être garantis contre tous les risques. Mais le Christ, au début de cet évangile, nous met en garde : « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'argent. » Car l'argent tend à devenir un maître absolu : on n'en a jamais assez. Plus on en a, plus on en veut. Et finalement on est pris au piège d'un engrenage infernal : il faut travailler toujours plus pour en avoir plus. On finit par ne plus goûter la vie, on ne vit plus le moment présent. Nous croyions nous mettre à l'abri des risques du lendemain, et voilà que la préoccupation du lendemain finit par envahir complètement notre aujourd'hui : elle nous empêche de vivre le moment présent, avec sa joie et sa grâce.

Mais alors, faut-il vivre sans prévoir l'avenir, dans l'insouciance ? Non : il s'agit tout simplement de remettre les choses à leur juste place. Ce n'est pas l'argent qui peut nous protéger contre les risques de l'existence. Ce n'est pas lui qui peut nous donner la paix face aux épreuves inévitables de la vie. Il n'y a qu'une chose qui puisse apaiser notre inquiétude : la confiance dans l'amour de Dieu qui veille sur nous comme un Père sur ses enfants. C'est la certitude qu'une main, la main douce et forte de Dieu, nous accompagne à travers les joies et les peines de la vie sans jamais nous lâcher. Même dans la souffrance, la maladie, le deuil, cette main est là, elle nous offre le réconfort et la force dont nous avons besoin pour aujourd'hui. Le Christ ne nous invite pas à fuir notre travail ou notre part de responsabilité : il nous invite simplement à porter notre croix d'aujourd'hui, à recevoir de Dieu la grâce pour aujourd'hui et à le remercier pour la joie qu'il nous donne aujourd'hui.

Je termine par une belle prière de saint Ignace de Loyola que plusieurs d'entre vous connaissent certainement : « Seigneur, apprends-moi à travailler comme si tout dépendait de moi ; apprends-moi à tout attendre de toi, comme si tout dépendait de ta grâce. »