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Abbaye de Tamié

Homélie - Saints Fondateurs

Par Frère Raffaele

Fête des saints Fondateurs de Cîteaux
Robert - Albéric - Étienne

C'était l'an du Seigneur 1133. Étienne Harding, deuxième abbé de Cîteaux, dernier survivant des trois fondateurs du Nouveau Monastère, est plus que septuagénaire. Il sait qu'il lui faudra bientôt présenter sa démission au Chapitre Général de l'Ordre et que la mort ne saurait tarder. Les souvenirs se pressent en foule à l'esprit de ce vieillard dont la vie a été si intense et si féconde. Il pense à son enfance, à son Angleterre natale... Tout à coup, il prend un bout de parchemin, sa plume, ou plutôt son calamus, et il écrit : « À Thurstan, vénérable abbé de Sherborne, et à la communauté confiée par Dieu à ses soins, frère Étienne, serviteur de l'Église de Cîteaux : craignez le Christ avec amour, aimez-le avec crainte. » Comme bon nombre de cisterciens du Xlle siècle, Étienne Harding connaît l'art de bien écrire.

Sherborne I Là-bas, dans ce monastère du Dorsetshire, ses parents l'avaient emmené enfant et confié aux moines avec le statut de petit oblat, pour qu'il y reçoive une éducation convenable. L'abbé de Cîteaux poursuit : « Je vous demande d'avoir la patience de me supporter un peu, moi qui vous écris ces quelques mots. Je fus moine chez vous. » C'est là que l'enfant qu'il était avait appris à écouter, méditer, savourer la Parole de Dieu, cette Parole dont il était aussitôt tombé amoureux. Étienne pense avec fierté à la magnifique Bible, ornée de superbes enluminures, qu'il a fait réaliser au scriptorium de Cîteaux : cet ouvrage dont il a soigneusement révisé et corrigé le texte, avec l'aide aussi de savants juifs, pour rétablir la traduction originelle de la Vulgate de S. Jérôme.

C'est aussi à Sherborne que son coeur d'enfant avait vibré, ému, en écoutant pour la première fois ce chant grégorien dont il avait voulu ensuite retrouver les pièces les plus authentiques : ainsi, une fois devenu abbé de Cîteaux, il avait envoyé des moines à Metz pour transcrire et rapporter une copie de l'antiphonaire de cette Église, car on le tenait pour du pur grégorien. Ce désir d'authenticité et de vérité, dans la liturgie comme dans l'observance de la Règle de S. Benoît, avait été un des principes fondamentaux qui avaient inspiré la réforme cistercienne.

Car, malgré ses attraits, la vie monastique telle qu'on la menait à Sherborne ne satisfaisait plus Étienne devenu jeune homme. Trop de mitigations avaient été introduites dans la Règle, toutes ces coutumes qui avaient fini par dénaturer l'esprit de l'authentique vie bénédictine. Alors, poussé aussi par le désir de connaître un peu plus le monde, Étienne avait quitté Sherborne et était parti sur le continent. « Avec mon bâton j'ai traversé la mer », écrit le vieil abbé à ses anciens confrères anglais. Il s'était rendu en pèlerinage jusqu'à Rome, avec son ami Pierre. Mais la pensée de la vie monastique continuait à le hanter.

Un jour, sur le chemin du retour, en traversant la France, il avait entendu parler d'un homme, Robert, qui avait fondé l'abbaye de Molesme avec la volonté de revenir aux sources de l'évangile et de la Règle bénédictine vécus en leur pureté et en leur intégrité. Étienne et Pierre avaient frappé à la porte de ce monastère. Pourtant, très vite, Molesme avait reçu d'importantes donations territoriales et la communauté avait retrouvé un style de vie semblable à celui des monastères bénédictins traditionnels. Aussi, le vieil abbé Robert, malgré ses soixante-dix ans, avait repris son bâton de pèlerin et avait quitté Molesme avec une vingtaine de moines qui voulaient vivre « pauvres avec le Christ pauvre » dans une vie fraternelle de solitude et de contemplation, suivant l'esprit originel de la Règle de Benoît.

Cîteaux ! Étienne se souvient de la vie rude et fervente de ces premières années. L'enthousiasme de la fondation... Les difficultés, les critiques à l'égard de ces « novateurs »... Le retour forcé de Robert à Molesme... L'abbatiat d'Albéric, cet homme cultivé, versé dans les sciences divines et humaines, qui aimait la Règle et ses frères. Quelle fête, le 19 octobre 1100, ce jour béni où la petite communauté avait reçu la bénédiction et l'approbation officielle du pape Pascal Il, qui plaçait l'abbaye de Cîteaux sous la protection du Siège Apostolique

Pourtant les vocations étaient rares en ces années-là. Albéric était mort en 1108 et c'était lui, Étienne, qui avait été choisi pour guider la communauté et la garder fidèle à son idéal. Et le Seigneur avait béni son abbatiat. La communauté avait grandi ; déjà s'activaient les préparatifs de la première fondation, le monastère de La Ferté, lorsque un jeune homme nommé Bernard, fils du chevalier Tescelin de Fontaine, avait frappé à la porte de Cîteaux avec ses frères, des amis, des clercs : la fine fleur de la noblesse bourguignonne. Ce Bernard ! Quel séisme avait-il provoqué en entrant dans le monastère, lui avec toute sa bande ! Impossible de le retenir : pendant son année de noviciat, il avait ruiné sa santé par une ascèse excessive. Et pourtant, Étienne avait réussi à en faire un authentique cistercien, fût-il d'un genre un peu spécial. Par sa patience et sa souplesse, il avait pu mettre l'énergie débordante de ce jeune homme au service de l'Ordre.

Le vieil abbé de Cîteaux reprend la plume. II veut rendre grâce à Dieu pour tout ce qu'il a reçu dans sa vie. « Moi qui suis sorti de mon pays seul et pauvre, maintenant c'est riche et entouré de quarante communautés que j'entre joyeux sur le chemin de toute chair, attendant avec confiance le denier promis aux ouvriers qui travaillent fidèlement à la vigne. » La lettre se termine. Étienne conclut par une phrase magnifique, qu'on peut considérer comme son testament spirituel, adressé non seulement aux moines de Sherborne, mais aussi à ses fils cisterciens des siècles à venir : « Progressant du bien vers le mieux et vous attachant fermement au véritable mode de vie monastique, vous ne cesserez de garder de coeur et de corps jusqu'à la mort la chasteté et l'humilité, vous exerçant avec zèle à la frugalité, sans manquer à la charité, pour mériter de voir le Dieu des dieux. Amen. »

Étienne Harding dépose sa plume. Quelques mois plus tard, il présentait sa démission au Chapitre Général. « Ses yeux s'étaient obscurcis et ne pouvaient plus voir », dit le Grand Exorde. Le 28 mars 1134, ils s'ouvraient sur une autre lumière, cette grande lumière du Christ Ressuscité qu'il avait sans cesse cherché tout au long de sa vie monastique.