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Abbaye de Tamié

Homélie - TO 29

Par Père Claude (1988)
arcabas - tamié
Homélie pour le 29ème dimanche
du temps ordinaire

Le Fils de l'homme est venu pour servir
Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 10, 35-45)
Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s'approchent de Jésus et lui disent : « Maître, nous voudrions que tu exauces notre demande. » Il leur dit : « Que voudriez-vous que je fasse pour vous ? » Ils lui répondirent : « Accorde-nous de siéger, l'un à ta droite et l'autre à ta gauche, dans ta gloire. » Jésus leur dit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire, recevoir le baptême dans lequel je vais être plongé ? » Ils lui disaient : « Nous le pouvons. » Il répond : « La coupe que je vais boire, vous y boirez ; et le baptême dans lequel je vais être plongé, vous le recevrez. Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m'appartient pas de l'accorder, il y a ceux pour qui ces places sont préparées. »
Les dix autres avaient entendu, et ils s'indignaient contre Jacques et Jean. Jésus les appelle et leur dit : « Vous le savez : ceux que l'on regarde comme chefs des nations païennes commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand sera votre serviteur. Celui qui veut être le premier sera l'esclave de tous : car le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude.
»

© AELF

Homélie

Ceux d’entre vous qui avez lu jadis Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier, se rappellent peut-être d’un personnage mis en scène dans ce récit, les aventures d’un homme jeune encore et beau et malin comme pas un, quelqu’un qui se faisait tour à tour commis de salle et grand seigneur et il y prenait grand plaisir, celui d’abord de mener double vie et puis de voir les gens tomber leur masque, car il est vrai qu’aucun homme n’est grand pour son serviteur. Mais cet homme prenait aussi plaisir à perdre son identité en jouant simultanément les deux rôles.
Jésus, lui, quand il nous dit comme aujourd’hui : « Le Fils de l’Homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir », veut nous faire entrer dans une confidence, nous voici invités à entrer dans l’intimité de ce Fils de Dieu qui se veut tout autant fils d’homme.
Non bien sûr, Jésus ne mène une pas une double vie, celle d’un homme parmi les hommes dans la journée, quitte à redevenir Dieu sur le soir, quand il se retire seul pour prier son Père. Non, quand Dieu s’est fait homme, ce n’était pas juste pour voir comment ça se passe quand on est de l’autre côté.
Ceci me rappelle ce que nous disait une infirmière. Pendant de longues années et avec beaucoup de compétences et de dévouement, elle avait soigné une foule de malades et un jour elle est tombée malade elle-même. « Riche expérience me disait-elle d’avoir été un peu de l’autre côté de la barrière, pour mieux comprendre après, les malades. » Je crois qu’il y a quand même un peu de cela dans la volonté d’incarnation de Dieu.
Je pense aussi à Simone Weil, cette grande intellectuelle, mais petite santé et qui voulut absolument travailler en usine pour faire l’expérience du monde ouvrier. « Je ressens un besoin profond, écrivait-elle, de passer parmi les hommes de différents milieux humains en me confondant et en disparaissant avec eux, afin de les connaître et de les aimer tels qu’ils sont. Car si je ne les aime pas tels qu’i’s sont, ce n’est pas eux vraiment que j’aime et mon amour n’est pas vrai. »
« Besoin essentiel », c’est peut-être comme cela qu’on pourrait appeler la démarche d’un Dieu qui se veut homme parmi les hommes et il ne perd pas son identité lorsqu’il se fait serviteur. Dieu, si l’on peut dire, n’est jamais si Dieu que lorsqu’il est pleinement Dieu et donc pleinement homme. Si le Seigneur est serviteur ce n’est pas quoique Dieu, mais parce que Dieu.
On a envie de dire et de penser que c’est une contradiction et un paradoxe. Oui, mais en apparence seulement et selon nos catégories à nous, car la logique de Dieu n’est pas la même que la nôtre. C’est Péguy, je crois qui disait que « celui qui aime entre dans la dépendance de celui qui est aimé ». Or Dieu nous cherche et Dieu nous aime. Il nous cherche parce qu’Il nous aime. Et parce qu’Il nous aime, Il nous cherche là où nous sommes, tels que nous sommes, en devenant ce que nous sommes.
« Les grands font sentir leur pouvoir. » Dieu, lui, révèle sa faiblesse et c’est dans cette faiblesse qu’Il se révèle tout entier. Depuis que Jésus s’est fait serviteur, toute une hiérarchie a été chamboulée. Nous en faisons l’expérience maintenant en nous unissant autour de cette table eucharistique où les premiers sont les derniers et les derniers les premiers. Celui qui est à la dernière place pourra entendre Jésus lui dire : « Monte plus haut » là où les pécheurs ont précédé les autres parce qu’ils ont beaucoup aimé.