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Abbaye de Tamié

Homélie TO 32

Par Frère Antoine
arcabas - tamié
Homélie pour le 32ème dimanche
du temps ordinaire

1ère lecture : La veuve de Sarepta (1R 17, 10-16) Lecture du premier livre des Rois

Le prophète Élie partit pour Sarepta, et il parvint à l'entrée de la ville. Une veuve ramassait du bois ; il l'appela et lui dit : « Veux-tu me puiser, avec ta cruche, un peu d'eau pour que je boive ? » Elle alla en puiser. Il lui dit encore : « Apporte-moi aussi un morceau de pain. » Elle répondit : « Je le jure par la vie du Seigneur ton Dieu : je n'ai pas de pain. J'ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine, et un peu d'huile dans un vase. Je ramasse deux morceaux de bois, je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste. Nous le mangerons, et puis nous mourrons. » Élie lui dit alors : « N'aie pas peur, va, fais ce que tu as dit. Mais d'abord cuis-moi un petit pain et apporte-le moi, ensuite tu feras du pain pour toi et ton fils. Car ainsi parle le Seigneur, Dieu d'Israël : Jarre de farine point ne s'épuisera, vase d'huile point ne se videra, jusqu'au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre. » La femme alla faire ce qu'Élie lui avait demandé, et longtemps, le prophète, elle-même et son fils eurent à manger. Et la jarre de farine ne s'épuisa pas, et le vase d'huile ne se vida pas, ainsi que le Seigneur l'avait annoncé par la bouche d'Élie.

Psaume : 145, 5-6a, 6c-7ab, 8bc-9a, 9b.10

R/ Je te chanterai, Seigneur, tant que je vivrai.

Heureux qui s'appuie sur le Dieu de Jacob,
qui met son espoir dans le Seigneur son Dieu, 
lui qui a fait le ciel et la terre.

Il garde à jamais sa fidélité, 
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain.

Le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes, 
le Seigneur protège l'étranger.

Il soutient la veuve et l'orphelin.
D'âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

2ème lecture : Le sacerdoce du ciel (He 9, 24-28)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Le Christ n'est pas entré dans un sanctuaire construit par les hommes, qui ne peut être qu'une copie du sanctuaire véritable ; il est entré dans le ciel même, afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu. Il n'a pas à recommencer plusieurs fois son sacrifice, comme le grand prêtre qui, tous les ans, entrait dans le sanctuaire en offrant un sang qui n'était pas le sien ; car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion depuis le commencement du monde. Mais c'est une fois pour toutes, au temps de l'accomplissement, qu'il s'est manifesté pour détruire le péché par son sacrifice. Et, comme le sort des hommes est de mourir une seule fois, puis de comparaître pour le jugement, ainsi le Christ, après s'être offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude, apparaîtra une seconde fois, non plus à cause du péché, mais pour le salut de ceux qui l'attendent.

 

Évangile : L'ostentation des scribes - L'aumône de la pauvre veuve (Mc 12, 38-44)
Acclamation :
Alléluia. Alléluia. Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)
Évangile de Jésus Christ selon saint Marc   Dans son enseignement, Jésus disait : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à sortir en robes solennelles et qui aiment les salutations sur les places publiques, les premiers rangs dans les synagogues, et les places d'honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement : ils seront d'autant plus sévèrement condamnés. »

Jésus s'était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait la foule déposer de l'argent dans le tronc. Beaucoup de gens riches y mettaient de grosses sommes. Une pauvre veuve s'avança et déposa deux piécettes. Jésus s'adressa à ses disciples : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le tronc plus que tout le monde. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a tout donné, tout ce qu'elle avait pour vivre. »

©AELF

 Homélie

Dimanche dernier, l’évangile nous parlait d’un scribe qui demandait à Jésus : «  quel est le premier commandement ? ». À la fin du récit,  Jésus note que ce scribe a fait une remarque judicieuse et qu’il n’est pas loin du royaume des cieux.  Une sorte de félicitation.  Et voilà que quelques versets après commence l’évangile d’aujourd’hui par les mots : « Méfiez-vous des scribes » ! Qu’est-ce que Jésus leur reproche ? Et que vient faire ici l’histoire de l’obole de la veuve ?

« Méfiez-vous  des scribes ». Parole inattendue dans la bouche de Jésus. Et pourtant on retrouve plusieurs fois cette mise en garde « méfiez-vous du levain des pharisiens et des sadducéens ! » (Mt 16, 6) alors « ils comprirent que Jésus ne parlait pas du levain des pains mais de l’enseignement des Pharisiens et des Sadducéens » (v. 12) «  Voici que moi, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ; soyez donc rusés comme les serpents et candides comme les colombes » (Mt 10, 16). Jésus invite la foule à ne pas donner sa confiance à n’importe qui. Depuis le début de sa vie publique, il a été harcelé par les scribes. Jésus a pris conscience de leur jalousie  qui s’est tournée en haine Qu’est-ce que Jésus leur reproche ?
1) Leur vanité ;
2) Dévorer les biens des veuves donc des pauvres (à l’époque les veuves n’héritaient pas de leurs maris défunts) ;
3) Non pas de prier publiquement et longuement mais de faire semblant de prier. N’y a-t-il pas en chacun de nous quelque ressemblance avec les scribes et les comportements que Jésus peut nous reprocher ? En revanche, Jésus parle de la veuve, « une pauvre veuve »,  par contraste avec beaucoup de gens riches qui «  jettent » de grosses  sommes  avec ostentation  dans le tronc. (Ce tronc du Temple n’est pas une tirelire. D’après les spécialistes, il y avait treize troncs en forme de trombones renversés dans lesquels les fidèles étaient invités à jeter leur argent). En jetant beaucoup de monnaie ça faisait du bruit, alors que cette pauvresse met tout son bien de façon inaperçue sauf de Jésus. Les évangiles nous montrent souvent l’acuité du regard de Jésus qui voit les dispositions intérieures de ceux qu’il rencontre et qui fait de lui un personnage hors du commun (la foi des porteurs du paralytique, l’hypocrisie de ses adversaires.). L’offrande de la veuve n’est destinée qu’à Dieu seul, son geste est destiné à n’être vu que de Dieu seul. Jésus aurait pu dire à Judas : « Donne-lui quelque chose pour qu’elle ait de quoi manger ce soir. » Curieusement Jésus reste à distance, ne parle pas à cette femme, il ne la félicite pas, il constate.  Si nous en restons à une lecture de l’Évangile en dehors de son contexte, nous sommes poussés à faire une lecture uniquement « moralisante ». Les moines portent aussi de longues robes qui intriguent, des prêtres aiment porter la soutane, se faire appeler Pères, Révérend Père, Monseigneur c’est encore mieux ! Lire l’Évangile nous invite tous à l’humilité, à renoncer au besoin de paraître, de faire semblant. En revanche, Jésus met en valeur le geste du don, le don de sa vie a une valeur inestimable et c’est ce qu’il veut faire entrer dans la tête de ses disciples. D’accord. Mais pouvons-nous nous contenter d’une lecture « moralisante » de l’Évangile ?                        

Une autre interprétation est possible : Si nous replaçons l’évangile d’aujourd’hui dans son contexte proche et large, on voit mieux comment le Jésus de Marc est un farouche adversaire du culte du Temple. Dimanche dernier pourquoi félicitait-il le scribe ? Parce que celui-ci reconnaissait qu’ « aimer Dieu et son prochain valait mieux que toutes les offrandes et les sacrifices ». Or le Temple vivait de ces offrandes et de ces sacrifices d’animaux qui devaient empester l’air de toute la ville. Au chapitre 7, Jésus reproche aux pharisiens de faire passer la Parole de Dieu après leurs traditions, par exemple en déclarant « korban » (sacré) l’argent qui aurait secouru leurs propres parents « vous annulez ainsi la parole de Dieu par la tradition que vous transmettez. Et vous faites beaucoup de chose du même genre » (Marc 7, 13) ; Dans son contexte plus immédiat, l’évangile de ce jour est entouré au chapitre 11  par les récits du figuier stérile (qui représente justement le Temple qui ne donne pas de fruit), les vendeurs chassés du Temple et au chapitre 13 par l’annonce de la destruction de ce Temple. Replacé ainsi dans son contexte,  notre récit se situe à un autre niveau que moral. Il se présente comme une sorte de parabole en acte. C’en est terminé du Temple, de son culte, et de ses institutions. Le Temple a raté son but, il est resté stérile comme le figuier. Il n’est qu’une construction humaine «  fait de mains d’homme » (Marc 14, 58). Inutile donc de donner de l’argent pour une institution qui n’a plus lieu d’être. « Donner de l’argent ? » non : «  jeter de l’argent », l’expression  revint sept fois en quatre versets. La traduction liturgique  a traduit le même verbe (ballo) de façons différentes. En français on pense à l’expression « jeter l’argent par la fenêtre » mais aussi à la phrase de l’évangile : « Elle a donné tout ce qu’elle avait pour vivre » ; mot à mot « elle a jeté toute sa vie ». Faut-il voir dans ce geste un éloge de la confiance en Dieu ou une lamentation pour un geste aussi coûteux qu’inutile pour un système que Jésus juge caduc ? Les deux interprétations sont possibles selon qu’on replace l’histoire dans son contexte ou pas. La veuve donne sa vie non pas en rançon, comme Jésus, mais pour le Temple. Or la mort de Jésus est en relation avec le Temple parce qu’il met fin au système sacrificiel juif. « Détruisez ce Temple et en trois jours je le rebâtirai. Il parlait du Temple de son corps»  (Jean 2, 20). Le voile du temple se déchire, l’accès à Dieu est ouvert à tous. Dieu n’est plus enfermé dans des murs de pierres et « beaucoup » ont accès au nouveau Temple qui n’est pas fait de mains d’hommes.

Du coup, nous sommes invités à lire ce récit comme un éclairage apporté par Jésus sur sa propre identité et sur le sens que nous donnons nous même, librement, à notre vie. Si nous acceptons de voir derrière le geste de la veuve la parabole de la mort de Jésus «  jeté hors de la vigne » et pourtant devenu « pierre angulaire » d’un édifice nouveau, nous découvrons que Jésus a donné, «  jeté » sa vie pour que beaucoup la gagnent. Ainsi « qui perd sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera » (Mc 8,35). En vivant de la parole de Jésus, en agissant comme lui, en donnant notre vie comme lui, nous serons signe de Jésus, nous serons par le fait même son Église, Peuple de Dieu, Corps de Christ, Temple de l’Esprit.

 Frères et sœurs, dans quel tronc de quel Temple jetons-nous nos vies ? C'est-à-dire notre temps, nos talents, nos forces ? De quelle évangélisation sommes-nous les évangélisateurs en cette année de la foi ? L’Évangile n’est pas d’abord une doctrine, un message, une morale, un racolage. L’Evangile est d’abord un événement : la rencontre avec Jésus Christ ressuscité qui a changé notre vie, qui nous délivre d’une vie absurde, faite d’apparences, de rivalités de faux semblant,  d’idéologies et de modes qui passent (nous en sommes chaque jour témoins), de traditions, mêmes religieuses , qui passent. Si Jésus n’est pas, dans notre vie, un événement, une rencontre qui nous ressuscite, nous ne sommes pas évangélisés et ne pouvons être évangélisateurs. Rappelons-nous : «  Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas » (Marc 13,31). Jetons donc notre vie, avec Jésus, dans les bras du Père, ils sont ouverts pour nous accueillir et notre vie de quatre sous prend, déjà maintenant, une valeur éternelle, divine !