Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Abbaye de Tamié

Homélie saint Bernard

Par Fr. Raffaele

Homélie pour la fête
de saint Bernard abbé de Clairvaux

Lecture du Cantique des cantiques (Ct 8, 5-7)

Que mon nom soit gravé dans ton coeur,qu'il soit marqué sur ton bras. » Car l'amour est fort comme la mort,la passion est implacable comme l'abîme. Ses flammes sont des flammes brûlantes,c'est un feu divin !
Les torrents ne peuvent éteindre l'amour,les fleuves ne l'emporteront pas.Si quelqu'un offrait toutes les richesses de sa maison pour acheter l'amour,tout ce qu'il obtiendrait, c'est un profond mépris.

Homélie

- Frères et soeurs, je suppose que la plupart d'entre vous savent pourquoi la liturgie nous a proposé comme première lecture un passage du Cantique des Cantiques. C'est que S. Bernard a écrit le plus beau commentaire du Cantique de toute l'histoire, excepté peut-être celui de son contemporain et ami Guillaume de Saint-Thierry.

Bernard n'a pas commenté directement le passage que nous venons de lire, car il s'agit de la conclusion du Cantique, et le commentaire de Bernard, interrompu par la mort de l'auteur, s'arrête bien avant, au chapitre 3. Cependant, il y a dans ce passage une phrase qui a inspiré toute la doctrine spirituelle de Bernard, toute son extraordinaire réflexion sur l'amour. La voici : « Si quelqu'un offrait toutes les richesses de sa maison pour acheter l'amour, tout ce qu'il obtiendrait, c'est un profond mépris » (Ct 8, 7). Oui, cette phrase énonce une idée centrale dans la mystique de notre saint : la gratuité de l'amour.

Cette gratuité caractérise d'abord, bien entendu, l'amour de Dieu, lui qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. Dans un magnifique passage du Sermon 64 sur le Cantique, Bernard se demande : qu'est-ce qui peut avoir poussé Dieu à aimer encore l'homme, sa créature enlaidie et défigurée par le péché ? Désormais, l'homme n'avait plus rien d'attirant, il aurait dû plutôt rebuter son Créateur. Aussi, s'adressant à l'Époux du Cantique, figure du Christ, Bernard s'écrie-t-il : « O admirable Époux, avec qui donc es-tu entré dans une communion si intime » en te faisant homme ? Et de répondre :

« O douceur ! O grâce ! O force de l'amour ! Est-ce ainsi que notre souverain à tous s'est fait l'un de nous tous ? Qui a fait cela ? L'amour, oublieux de sa dignité, riche en bonté, puissant dans son affection... Quoi de plus violent que l'amour ? Il triomphe de Dieu. Et pourtant, quoi de moins violent ? Il est l'amour. » (S Ct 64, 10)

 

Mais l'homme, lui aussi, est appelé à aimer Dieu gratuitement. Cependant, dans sa profonde connaissance du coeur humain, Bernard sait très bien que l'homme ne peut pas parvenir d'emblée à une telle gratuité. Dans son premier grand ouvrage sur l'amour, le traité De l'amour de Dieu, il affirme que l'homme commence toujours à aimer Dieu parce qu'il a besoin de lui, autrement dit, en fonction de soi-même. Combien de gens se souviennent de Dieu seulement quand ils sont dans une situation difficile, quand ils ont besoin d'une grâce ! Pourtant, peu à peu, en s'adressant à Dieu par des appels répétés, l'homme commence à goûter Dieu, à éprouver combien le Seigneur est doux. Bernard décrit ce cheminement de l'homme avec beaucoup de finesse. Il affirme : « C'est ainsi que, pour aimer Dieu de façon désintéressée, le goût de sa douceur constitue désormais un attrait plus fort que la nécessité de son aide ». Et de conclure par une de ces admirables expressions latines dont il avait le secret : Amor iste gratta, quia gratuitus, « Cet amour est agréable à Dieu, car il est gratuit... Alors l'homme ne recherche plus son avantage, mais celui de Jésus-Christ, de même que celui-ci a recherché notre avantage - ou plutôt nous-mêmes - et non pas le sien. » (Dil 26)

Mais c'est dans les Sermons sur le Cantique, et spécialement dans le Sermon 83, que Bernard a célébré la gratuité de l'amour avec des accents inoubliables. Je vous cite un passage de ce sermon, où Bernard a chanté un des plus merveilleux hymnes à l'amour jamais écrits par un poète :

« L'amour se suffit à lui-même, il plaît par lui-même et pour lui-même. Il est à lui-même son mérite, à lui-même sa récompense. L'amour ne cherche hors de lui-même ni sa cause ni son fruit : en jouir, voilà son fruit. J'aime parce que j'aime ; j'aime pour aimer. »

 

Gratuité de l'amour. Et Bernard poursuit en faisant un magnifique éloge de l'amour :

« Grande chose que l'amour, si du moins il remonte à son principe, s'il retourne à son origine, s'il reflue vers sa source pour y puiser sans cesse son pérenne jaillissement. De tous les mouvements de l'âme, de ses sentiments et de ses affections, l'amour est le seul qui permette à la créature de répondre au Créateur, sinon d'égal à égal, du moins dans une réciprocité de ressemblance... Quand Dieu aime, il ne veut rien d'autre que d'être aimé. Car il n'aime que pour être aimé, sachant que ceux qui l'aimeront seront bienheureux par cet amour même. » (S Ct 83, 4)

Que dire de plus, frères et soeurs ? Juste ceci, peut-être: nous qui, bien pauvrement, essayons d'aimer Dieu, mettons-nous à l'école de Bernard de Clairvaux, ce maître inégalé du divin amour.