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Abbaye de Tamié

Dimanche ordinaire 2

Sermon de saint Bernard
blason clairvaux
Les noces de Cana

(Jn 2, 1-11)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Il y avait un mariage à Cana en Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au repas de noces avec ses disciples. Or, on manqua de vin ; la mère de Jésus lui dit : « Ils n'ont pas de vin. » Jésus lui répond : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n'est pas encore venue. » Sa mère dit aux serviteurs : « Faites tout ce qu'il vous dira. » Or, il y avait là six cuves de pierre pour les  ablutions rituelles des Juifs ; chacune contenait environ cent litres. Jésus dit aux serviteurs : « Remplissez d'eau les cuves. » Et ils les remplirent jusqu'au bord.
Il leur dit : « Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas. » Ils lui en portèrent. Le maître du repas goûta l'eau changée en vin. Il ne savait pas d'où venait ce vin, mais les serviteurs le savaient, eux qui avaient puisé l'eau.
Alors le maître du repas interpelle le marié et lui dit : « Tout le monde sert le bon vin en premier, et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant. »

Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C'était à Cana en Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.

Sermon de saint Bernard

1. Mes frères, s'il y a dans la consécration extérieure des œuvres de Dieu, de quoi nourrir les esprits les moins capables; ceux qui sont plus exercés trouvent, dans la considération intérieure de ces mêmes oeuvres, une nourriture plus solide, un aliment plus doux, comme la graisse et la moelle du froment ; car si elles charment par leur apparence extérieure, elles charment par un bien plus puissant attrait, par leur vertu intérieure. Elles sont comme le Christ qui au dehors était le plus beau des enfants des hommes, et à l'intérieur est semblable à l'éclat de la lumière éternelle et grand aux yeux mêmes des anges. En effet, si au dehors on voyait en lui un homme exempt de péché, une chair sans souillure, un agneau sans tache; si « ses pieds sont beaux quand il annonce et prêche la paix (Is 52, 7),» combien, semble plus belle et plus précieuse encore la tête même du Christ qui n'est autre que Dieu ! C'est un charme bien grand de voir un homme en qui le péché n'a point de prise, et j'estime bien heureux les yeux qui purent le contempler, mais je trouve bien des fois plus heureux encore « les coeurs purs parce qu'ils verront Dieu, (Mt 5, 8). » Aussi quand l'Apôtre eut aperçu l'amande, ne comptant plus pour rien l'enveloppe brisée qui l'avait dérobée à ses yeux, quoiqu'elle fût belle aussi , il s'écriait : « Si nous avons connu autrefois le Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus maintenant de cette sorte (Co 5, 17). » Le Seigneur avait bien prédit lui-même qu'il en serait ainsi, car il avait dit : « La chair ne sert de rien, c'est l'esprit qui vivifie (Jn 6, 64 et alibi).» C'est dans cette vision que consiste la sagesse dont saint Paul parle au milieu des parfaits, non point parmi ceux. à qui nous voyons qu'il disait « Je n'ai point fait profession de savoir autre chose parmi vous que Jésus-Christ, et même Jésus-Christ crucifié (1 Cor. II, 2). » Il est tout entier plein de charme et de douceur, tout entier salutaire, enfin, comme dit l'épouse des Cantiques, il est tout entier désirable (Ct 5, 16). On le trouve dans ses couvres tel qu'il fut montré en lui-même. En effet, si l'enveloppe extérieure est charmante à l'oeil, on trouve au-dedans, quand on la brise, un fruit bien plus doux. et bien plus délectable. Ce n'est pas ce qu'on retrouve dans les Pères de l'Ancien Testament. En effet si le sens caché de leurs actions était beau et plein de charme, cependant considérées en elles-mêmes elles semblent quelquefois peu louables; tel est, par exemple, ce que fit Jacob, tel encore l'adultère de David et beaucoup d'autres actions pareilles, C'étaient comme des vases de peu de valeur qui renfermaient de précieuses essences. Peut-être, est-ce à cause de cela qu'il est dit: «Elles ressemblaient à un nuage ténébreux dans les airs (Ps 17, 12); » leurs actions étaient, en effet, comme des nuées sombres et que le Psalmiste ajoute aussitôt, en parlant du Seigneur : « Les nuées s'évanouirent à l'éclat de sa présence (Ps 17, 13). »

2. Je pense que vous avez compris où je veux en venir en vous parlant ainsi. Vous avez, en effet entendu dans l'Évangile du jour, que le miracle que Notre-Seigneur fit aux noces de Cana fut le premier de ses miracles. Le récit en est bien admirable, mais le sens caché est plus délectable encore, car si ce fut une grande preuve de sa divinité que le changement de l'eau en vin à sa seule volonté, celui dont il n'est que la figure est un changement bien meilleur de la droite du Très-Haut. Nous avons été tous appelés à des noces spirituelles où l'époux est Jésus Christ même. Voilà pourquoi nous chantons avec le Psalmiste : « Il est semblable à un époux sortant de sa chambre nuptiale (Ps 18, 6). » Mais c'est nous qui sommes l'épouse si vous voulez bien m'en croire, tous ensemble nous ne faisons qu'une seule épouse et chacune de nos âmes est comme une épouse distincte. Mais quand sera-t-il donné à notre fragilité de sentir que son coeur a pour nous le même amour qu'un époux pour son épouse? Car cette épouse est bien loin d'égaler son époux par sa naissance, sa beauté et ses qualités. Et pourtant c'est pour cette Éthiopienne que le Fils du Roi éternel est venu de si loin et c'est afin de pouvoir l'épouser qu'il n'a pas craint de donner même sa vie pour elle. Moïse aussi a épousé une éthiopienne (Nb 12) mais il: ne put changer la couleur de sa peau. Le Christ, au contraire, s'est fait une Église pleine de gloire, sans tache ni ride, de celle qu'il a aimée dans sa honte et sa souillure. Qu'Aaron se plaigne, que Marie murmure, je veux parler de l'ancienne, non de la nouvelle Marie, de la soeur de Moïse non de la mère du Seigneur, non de notre Marie, dis-je, qui se montre inquiète, si par hasard il manque quelque chose à la table des: noces. Mais vous, ce n'est que trop juste; laissant le grand-prêtre et la Synagogue murmurer; répandez-vous de toute votre âme en vives actions de grâce.

3. Mais d'où te vient ce bonheur, ô âme de l'homme; d'où te vient-il ? D'où te vient la gloire ineffable d'être choisie pour épouse par celui sur qui les anges mêmes brûlent du désir de pouvoir arrêter leurs regards ? Qu'est-ce qui te vaut l'honneur d'avoir pour époux celui dont le soleil et la lune admirent l'éclat, celui à un signe de qui tout change de nature ! Que rendras-tu au Seigneur en reconnaissance de tout ce qu'il t'a donné, en t'admettant à sa table, en te faisant partager sa couronne et son lit; en te faisant entrer dans sa couche royale ? Vois quels doivent être tes sentiments pour ce Dieu, vois ce que tu peux attendre de lui, vois enfin quel amour tu dois lui rendre et avec quelles étreintes affectueuses tu dois l'embrasser, lui qui t'a témoigné tant d'estime et qui t'a regardée comme d'une si grande valeur pour lui. Il t'a reformée, en effet, du sang même de son flanc, quand il s'est endormi pour toi sur l'arbre de la croix et livré au sommeil de la mort. C'est pour toi qu'il a laissé la société de son père et quitté sa mère la Synagogue; c'était pour t'attacher si bien à lui que tu ne fisses plus qu'un seul esprit avec lui, Écoute donc maintenant, ma fille, vois et considère quel honneur ton Dieu t'a fait, oublie ton peuple et la maison de ton père : quitte tes affections charnelles, désapprends les moeurs du monde; renonce à tes premiers défauts, perds le souvenir de tes mauvaises habitudes. A quoi penses-tu, en effet? L'Ange du Seigneur n'est-il point là, près de toi, pour te mettre en pièces si tu as le malheur (que Dieu t'en préserve!) de t'abandonner à un autre amant que lui?

4. Car déjà tu es fiancée avec lui, déjà le dîner des noces est servi, et le souper se prépare dans les cieux, à la cour éternelle. Est-ce que le vin manquera jamais à ce souper ? Non, non; car on y sera enivré de l'abondance qui distingue la maison de Dieu et on y boira à même une abondance de délices (Ps 35, 9). Pour ce souper de noces, est en effet préparé un fleuve de vin, oui de vin  pour réjouir le coeur, puisqu'il est parlé d'un fleuve dont le cours réjouit la cité de Dieu (Ps 45, 3). Mais pour ce moment il nous reste une longue route à parcourir, nous commençons par dîner ici-bas, mais non pas avec une pareille abondance; attendu que la plénitude et la satiété sont réservées pour le souper de l'éternité. Pendant la vie, le vin fait quelquefois défaut à notre table et par- là je veux dire que la grâce de la dévotion et la ferveur de la charité nous manquent quelquefois. Que de fois, en effet, ne suis-je pas forcé, mes frères, après que vous avez prié et gémi, de supplier la Mère de miséricorde, de rappeler à son aimable Fils, que vous n'avez plus de vin ? Quant à elle, soyez-en sûrs, mes frères bien-aimés, c'est moi qui vous le dis, si vous frappez à la porte de son coeur avec piété, elle ne fera point défaut à notre misère, car elle a le coeur miséricordieux et elle est la Mère de la miséricorde. En effet si elle a compati à l'embarras de ceux qui l'avaient invitée, elle compatira bien plus à nos privations si nous l’invoquons avec piété, attendu qu'elle aime nos noces et qu'elle s'y intéresse bien plus encore qu'à celles de Cana, parce que ce sont aussi celles du céleste Époux qui est sorti de son sein comme de sa chambre nuptiale.

5. Mais qui n'est frappé de la réponse que le Seigneur fit aux noces de Cana, à sa très sainte et très bienveillante Mère, quand il lui dit « Femme, qu'y a-t-il de commun entre toi et moi ? « Ce qu'il y a de commun, Seigneur, entre toi et elle? Mais n'est-ce point ce qu'il y a de commun entre un fils et sa mère? Tu demandes quel rapport il y a entre toi et elle; mais n'es-tu pas le fruit béni de ses entrailles ? Ne t’a-t-elle point conçu sans préjudice pour sa virginité et ne t’a-t-elle pas enfanté sans souillure ? N'est ce pas dans son sein que tu as passé neuf mois entiers, ne sont-ce pas ses seins qui t’ont allaité, enfin n'est-ce pas avec elle, qu'à l'âge de douze ans, tu es revenu de Jérusalem et à elle que tu étais soumis alors? Pourquoi donc aujourd'hui, Seigneur, lui parles-tu si durement et lui dites-tu : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre toi et moi ? » Il y a beaucoup de commun entre toi et elle. Mais, je le vois bien, ce n'est pas avec impatience, ni avec la pensée de confondre la respectueuse tendresse de ta Mère que tu lui dis : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre toi et moi ? » puisque, dès que les serviteurs se présentent à toi, selon ce que ta mère leur a recommandé, tu n'hésites pas à faire le miracle dont elle t’a suggéré la pensée. Pourquoi donc, mes frères; oui, pourquoi a-t-il donc commencé par lui faire cette réponse ? C'est pour nous, n'en doutez pas, afin qu'une fois que nous nous sommes convertis à Dieu, nous ne nous préoccupions plus de nos parents selon la chair, et que leurs besoins ne fassent pas obstacles à nos exercices spirituels. Tant que nous vivons dans le siècle, il est indubitable que nous nous devons à notre famille. Mais dès l'instant que nous nous sommes renoncés à nous-mêmes, nous devons à plus forte raison nous regarder comme délivrés de toute préoccupation en ce qui les concerne. Aussi l'histoire rapporte-t-elle qu'un jour, un homme qui avait embrassé la vie du désert, voyant venir à lui un de ses frères pour lui demander quelques secours, lui répondit : Adressez-toi à notre autre frère, lui du moins n'est pas mort. - Oui, il l'est, répondit le solliciteur étonné. - Et moi aussi, reprit l'ermite. C'est donc pour nous apprendre à ne pas nous inquiéter de nos proches selon la chair, plus que la profession religieuse ne le permet, que le Seigneur répondit à sa mère et à quelle mère encore ! «Femme, qu'y a-t-il de commun entre toi et moi? » C'est ainsi que dans un autre endroit, quelqu'un lui disant tout bas que sa mère était à la porte avec ses frères et l'attendait pour lui parler, il reprit : « Qui est ma Mère et qui sont mes frères (Mt 12, 48)? » Où sont après cela ceux qui se montrent aussi remplis d’une vaine et charnelle sollicitude pour leurs proches selon la chair, que s'ils vivaient encore eux-mêmes au sein de leur famille.

6. Mais voyons la suite. « Or, il y avait là, dit l'Évangéliste, six grandes urnes de pierre, pour servir aux purifications qui étaient en usage chez les Juifs. » Ces mots vous indiquent manifestement qu'on n'en est encore qu'aux préparatifs des noces, puisqu'on a encore besoin de purifications. Ce repas de noces n'est donc réellement que le festin des fiançailles, non pas encore celui de l'union nuptiale, car il s'en faut bien que nous croyions qu'on aura besoin des vases destinés aux purifications, lorsque le Christ fera paraître à ses yeux, une Église pleine de gloire, sans tache, sans vide ou quoi que ce soit de semblable. En effet, quel besoin de purification là où il n'y a plus de souillure? Le temps des purifications est celui de la vie présente, il est évident, en effet, que s'il y a nécessité de se purifier quelque part, c'est bien là où personne n'est exempt de souillure, pas même l'enfant qui n'a encore passé qu'un jour sur la terre. C'est donc maintenant que l'épouse se purifie, afin de pouvoir se présenter sans tache à son époux le jour des noces célestes. Recherchons donc ces six urnes, où nous puissions pratiquer la purification des Juifs, c'est-à-dire de ceux qui confessent leurs péchés; car si nous prétendons être sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes et la vérité n'est point en nous, la vérité  qui seule nous affranchit, seule nous sauve et seule nous purifie. Si nous confessons nos péchés, nous serons les vrais Juifs et les urnes de la purification ne nous manqueront pas; car Dieu est fidèle, il nous remettra donc nos péchés et nous purifiera de toute iniquité.

7. Pour moi, ces six urnes ne sont autre chose que six pratiques que nos pères ont établies pour purifier le coeur de ceux qui confessent leurs péchés et si je ne me trompe, nous allons pouvoir les trouver toutes ici. Ainsi, la première de ces urnes est la continence dont la chasteté efface toutes les souillures de la luxure. La seconde est le jeûne qui lave dans l'abstinence les taches que l'excès du boire et du manger a faites à l'âme. La paresse et l'oisiveté, qui sont ennemies de l'âme, nous ont fait contracter aussi bien des souillures, alors que, nonobstant le précepte divin, au lieu de manger notre pain à la sueur de notre front, c'est à la sueur du front d'autrui que nous l'avons mangé. La troisième urne est donc celle du travail des mains qui enlève ces souillures. Il y a bien des fautes aussi que nous commettons pendant le demi-sommeil de la nuit et des heures de ténèbres, pour elles, se trouve disposée là la quatrième urne, je veux parler de la pratique des veilles qui nous fait nous lever la nuit pour chanter les louanges de Dieu et pour racheter les nuits mauvaises du temps passé. Qui ne sait aussi combien de souillures la langue aussi a été la source pour nous, dans ces vains entretiens, dans ces adulations, dans ces mensonges, dans ces paroles de malice ou d'orgueil ? Pour toutes ces taches, il nous faut une cinquième urne, c'est celle du silence qui est le gardien de la vie religieuse et qui fait notre force. La sixième urne est la discipline qui ne nous permet plus de vivre à notre gré, mais nous astreint à la volonté d'autrui, afin de nous purifier de tous les péchés que nous avons commis en vivant sans règle et sans discipline. Toutes ces urnes sont de pierre, c'est-à-dire sont dures, mais nous n'en sommes pas moins obligés de nous y purifier si nous ne voulons pas que, à cause de nos souillures, le Seigneur ne nous donne un billet de divorce. Pourtant, si l'Évangéliste nous dit qu'elles étaient de pierre, c'est bien moins pour nous faire comprendre qu'elles sont dures, que pour nous faire entendre qu’elles sont solides, c'est, qu'en effet, toutes ces observances ne purifient qu'à condition qu'elles seront stables.

8. Le Seigneur dit donc à ceux qui servaient : « Emplissez d'eau ces urnes.» Que dis-tu là Seigneur ? Les serviteurs sont en peine pour se procurer du vin et tu leur ordonnes de remplir d'eau ces urnes? N'est-ce pas ainsi que Laban donnait Lia au lieu de Rachel, à Jacob qui soupirait après la possession de cette dernière (Gn 29) ? C'est à nous, mes frères, à nous qui sommes vos domestiques et vos serviteurs, que Jésus Christ ordonne de remplir les urnes d'eau toutes les fois que le vin manque. C'est comme s'il nous disait : ils n'ont plus de dévotion, ils manquent de vin, ils demandent la ferveur, mais mon heure n'est point encore venue, remplissez d'eau les urnes. Or, quelle est l'eau de la sagesse, cette eau salutaire, sinon douce, sinon la crainte du Seigneur, qui est la source de la vie et le commencement de la sagesse? Il dit donc aux serviteurs : inspirez la crainte, emplissez de cette eau, non pas tant les vases que les coeurs, attendu que, pour arriver à la charité, il faut qu'ils commencent par la crainte afin de pouvoir dire avec le Prophète : « Nous avons conçu dans ta crainte, Seigneur, et nous avons enfanté un esprit de salut ( Is 26, 18). » Mais comment les remplira-t-on ces urnes? L'Évangéliste nous a déjà prévenus que « les unes tiennent deux mesures, et les autres trois? Or, qu'est-ce qu'il faut entendre par ces deux mesures et quelle est la troisième? Je vous réponds, il y a deux sortes de craintes communes et connues de tous; il en est une troisième moins commune et moins connue. La première est celle des tourments de l'enfer; la seconde est l'appréhension d'être privé de la vue de Dieu et exclu de sa gloire inestimable; la troisième est celle qui remplit l'âme timide de toutes sortes d'appréhensions d'être un jour abandonnée de la grâce.

9. Or, toute crainte du Seigneur éteint la concupiscence du péché comme l'eau éteint le feu. Mais cela est tout particulièrement vrai de la crainte qui s'élève dans une âme au premier souffle de la tentation et lui fait appréhender le malheur de perdre la grâce et d'en venir à cet état où l'homme abandonné tombe tous les jours d'un mal dans un pire, d'une faute moindre dans une plus grande, absolument comme on voit les personnes qui, une fois dans la malpropreté, se souillent encore davantage. Avec cette crainte, il n'y a pas de danger que l'âme se flatte elle-même, en se disant que la faute est légère, ou qu'elle s'en corrigera plus tard, car ce sont les deux prétextes qui paralysent le plus ordinairement les deux premières craintes. Eh bien ! Voilà l'eau dont le Seigneur nous ordonne d'emplir les urnes, car elles sont vides quelquefois, ou ne sont remplies que d'air, ce qui arrive, par exemple, lorsque quelqu'un est tellement insensé que, chez lui, l'amour de la vanité rend vides de mérites éternels, les observances dont je vous ai parlé tout à l’heure et les fait ressembler aux vierges folles qui n'avaient pas d'huile dans leur lampe. Il peut se faire aussi quelquefois que ces urnes soient pleines, mais pleines de poison, c'est-à-dire remplies par l'envie, par les murmures, par la rancune et par les détractions. Voilà pourquoi, de peur que tous ces vices ne viennent à les remplir quand elles sont vides de vin, le Seigneur nous ordonne de les remplir d'eau, c'est-à-dire de la crainte qui fait observer les commandements de Dieu. Cette eau se trouve changée en vin lorsque la crainte cède la place à la charité et que tout s'accomplit avec un esprit de ferveur, de plaisir et de dévotion.


Deuxième sermon pour le premier dimanche après l'octave de l'Épiphanie
Traduction Charpentier, 1867
Scanné par les Bénédictins de Port-Valais
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