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Abbaye de Tamié

Homélie pour le Jeudi Saint

Par Père Dominique Peccoud sj
lavement des pieds
Terre cuite de Fr. Antoine Gélineau

Homélie pour le Jeudi Saint

Le lavement des pieds - Jn 13, 1-15)

« C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »

Un exemple de quoi ? A quoi nous invite le Christ ? Pour tenter de répondre à cette question, je vous propose de regarder qui, en dehors du Christ bien sûr, est le protagoniste de cette scène. Souvent on s’arrête sur Pierre qui doit dépasser sa pudeur, pleine de crainte révérencielle, qui ne veut pas se laisser laver les pieds par le Christ. Est-ce pour cette conversion que Jésus prend son initiative ? Il ne semble pas que ce soit son premier objectif puisqu’il dit de Pierre et du collège des disciples : « Vous-mêmes, vous êtes tous purs… » En revanche, c’est dans les mots qui suivent les points de suspension qu’il faut chercher le souci majeur de Jésus à cette heure : « Vous êtes tous purs… mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. » Il semble bien que la question qui l’obsède est celle de la trahison de Judas. N’est-ce pas pour laver les pieds de Judas qu’il accomplit ce geste de purification collective des disciples ? Pour répondre à cette question et savoir quelle est son intention dans sa relation à Judas, je voudrais parcourir avec vous ce que Jean nous dit, dans son Evangile, de la relation de Jésus à Judas.

Lisons tout d’abord Jn 6, 68-71. Après le discours de Jésus sur le Pain de Vie, beaucoup trouvent intolérable l’idée de manger son corps et ne veulent donc plus le suivre,

67  Jésus dit aux Douze : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » 68 Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, à qui irons-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. 69 Nous, nous croyons, et nous avons reconnu que tu es le Saint de Dieu. » 70 Jésus leur répondit : « N'est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous, les Douze ? Et l'un d'entre vous est un diable. » 71 Il parlait de Judas, fils de Simon Iscariote ; c'est lui en effet qui devait le livrer, lui, l'un des Douze.

Comme dans notre récit du lavement des pieds, Judas est posé en contrepoint de l’amour fougueux de Pierre pour Jésus. Jean nous souligne ici la connaissance intime que Jésus possède de Judas et qui, pourtant, ne le fait pas hésiter à le choisir. N’est-ce pas pour nous faire comprendre que Jésus est parfaitement lucide sur la mission qu’il a reçue de son Père : combattre frontalement la puissance du mal, désignée ici sous son aspect de force de division dans les relations : le dia-bolon, le diabolique tend à diviser les hommes entre eux, par la jalousie, la défiance, l’orgueil,…, tandis que le sum-bolon, le symbolique, exprime le déjà-là de liens entre les hommes et favorise leur développement, par l’admiration (les applaudissements), la confiance (la bague des fiançailles), l’humilité heureuse du service (le lavement des pieds)… Jésus aime Judas, tel qu’il est et le choisit, précisément pour le sauver de la puissance du diable. Le choix de Judas n’est pas une erreur de casting d’un Jésus qui manquerait de clairvoyance, il est le choix délibéré d’un compagnon qu’il aime et veut sauver du mal.

Son amour n’est pas un demi-amour dans lequel il se méfierait de lui. Non. Bien au contraire, il va lui confier la gestion des finances de la petite équipe des disciples, posant un acte de confiance à son égard, même au risque de le voir mésuser de cette confiance, ce qu’il fera d’ailleurs. Jean nous l’exprime clairement après l’épisode de l’onction de Béthanie, Jn 124-6 :

4 Mais Judas l'Iscariote, l'un de ses disciples, celui qui allait le livrer, dit : 5 « Pourquoi ce parfum n'a-t-il pas été vendu trois cents deniers qu'on aurait donnés à des pauvres ? » 6 Mais il dit cela non par souci des pauvres, mais parce qu'il était voleur et que, tenant la bourse, il dérobait ce qu'on y mettait.

Les deux mentions suivantes concernant Judas sont précisément dans le texte du lavement des pieds que nous venons de lire, juste après l’échec de la conversion au bien de Judas dans la gestion des finances.

Jésus tente une autre démarche, celle d’un rite de purification au début d’un repas, dans lequel Judas sera pris avec les autres disciples dans l’amour du « Maître et Seigneur » pour les siens, Jn 13 :

2 Au cours d'un repas, alors que déjà le diable avait déjà inspiré à Judas Iscariote, fils de Simon, le dessein de le livrer,9 Simon-Pierre lui dit : « Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » 10 Jésus lui dit : « Qui s'est baigné n'a pas besoin de se laver ; il est pur tout entier. Vous aussi, vous êtes purs ; mais pas tous. » 11 Il connaissait en effet celui qui le livrait ; voilà pourquoi il dit : « Vous n'êtes pas tous purs. »

Là encore, Judas est posé en contrepoint de la confiance spontanée et jaillissante de Pierre, comme si Jésus espérait qu’elle serait contagieuse pour Judas, qu’il appelle, plus encore que tous les autres disciples dans le symbole du lavement des pieds. Mais ce sera de nouveau un échec retentissant pour Jésus. Il le perçoit, aussitôt après le passage d’Evangile que nous avons lu : Judas continue à le considérer comme un ennemi de sa cause dont il lui faut se débarrasser en le livrant au Sanhédrin. Il ne s’appelait pas Iscariote par hasard. Ce mot viendrait du mot « sicaire » (du latin sicarius, le porteur de dagues) et les sicaires étaient un autre surnom pour désigner les Zélotes dont l’objectif était de chasser les Romains hors de la Terre Sainte. En plus d’une occasion, Jésus l’a déçu, semblant même avoir une tendance de collaborateur à l’égard de cette puissance d’occupation.

Jésus donc, voyant la faille entre Judas et lui s’élargir va, au cours du repas qui suit, faire de nouvelles tentatives. Dès après le verset où s’arrête notre Evangile de ce jour, il va essayer de lui exprimer qu’il ne lui en veut nullement de ce désir de le trahir qui est inscrit dans l’histoire du combat que lui, Jésus, mène contre le mal, en fidélité à son Père et en s’auto-désignant comme Yahvé, Je SUIS, mot qu’il reprendra lors de son arrestation.

16 En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n'est pas plus grand que son maître, ni l'envoyé plus grand que celui qui l'a envoyé. 17 Sachant cela, heureux êtes-vous, si vous le faites. 18 Ce n'est pas de vous tous que je parle ; je connais ceux que j'ai choisis ; mais il faut que l'Écriture s'accomplisse : Celui qui mange mon pain a levé contre moi son talon. 19 Je vous le dis, dès à présent, avant que la chose n'arrive, pour qu'une fois celle-ci arrivée, vous croyiez que Moi, Je Suis.

Lors du repas qui suit, Jésus continuera par deux fois à solliciter Judas pour qu’il comprenne de quel amour il l’aime :

23 Un de ses disciples était installé tout contre Jésus : celui qu'aimait Jésus. 24 Simon-Pierre lui fait signe et lui dit : « Demande quel est celui dont il parle. » 25 Celui-ci, se penchant alors vers la poitrine de Jésus, lui dit : « Seigneur, qui est-ce ? » 26 Jésus répond : « C'est celui à qui je donnerai la bouchée que je vais tremper. » Trempant alors la bouchée, il la prend et la donne à Judas, fils de Simon Iscariote.

Donner la première bouchée d’un repas à quelqu’un, dans un repas juif, c’est lui exprimé qu’il est l’hôte préféré du repas, c’est l’honorer plus que tous les autres. C’est bien ce que Jésus veut exprimer à Judas. Ce sera alors un nouvel échec, retentissant :

27 Après la bouchée, alors Satan entra en lui.

Ce n’est plus le diable qui entre en lui mais Satan, cette facette du mal qui fait de manière  incessante procès à Dieu de ne pas vouloir une créature libre mais qu’il veut au contraire asservir, éventuellement même en la séduisant, comme dans le début du livre de Job. On a l’impression que Judas dit à Jésus : « Assez ! Arrête tes entreprises de séduction à mon égard ».

Jésus stoppe net et adressera alors sa dernière parole à Judas dans l’Evangile de Jean :

23bJésus lui dit donc : « Ce que tu fais, fais-le vite. » 28 Mais cela, aucun parmi les convives ne comprit pourquoi il le lui disait. 29 Comme Judas tenait la bourse, certains pensaient que Jésus voulait lui dire : « Achète ce dont nous avons besoin pour la fête », ou qu'il donnât quelque chose aux pauvres. 30 Aussitôt la bouchée prise, il sortit ; c'était la nuit

En donnant l’ordre à Judas de le trahir, il l’absout en quelque sorte de sa faute, puisqu’il agira désormais comme accomplissant un ordre du Maître et Seigneur. C’est ce que Jean a bien compris, bien qu’il ne sût pas alors, pas plus que les autres disciples, la nature de ce que Judas devait faire. La Rédemption est accomplie : la vie du Fils n’est pas prise, c’est lui qui la donne, qui la remet totalement dans les mains de son Père. C’est la nuit pour Judas qui va trahir, c’est la lumière de la gloire pour Jésus qui vient d’accomplir sa mission de salut universel.

31 Quand donc il fut sorti, Jésus dit : « Maintenant le Fils de l'homme a été glorifié et Dieu a été glorifié en lui. 32 Si Dieu a été glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera en lui-même et c'est aussitôt qu'il le glorifiera.

Mais Judas, est-il pris dans ce salut universel ? Il vaque à ses affaires, il n’aura pas le discours après la cène. Il conduit jusqu’au bout son complot. Pourtant il va encore un fois être question de lui dans l’Évangile de Jean lors de l’arrestation en Jn 18.

1 Ayant dit cela, Jésus s'en alla avec ses disciples de l'autre côté du torrent du Cédron. Il y avait là un jardin dans lequel il entra, ainsi que ses disciples. 2 Or Judas, qui le livrait, connaissait aussi ce lieu, parce que bien des fois Jésus et ses disciples s'y étaient réunis. 3 Judas donc, menant la cohorte et des gardes détachés par les grands prêtres et les Pharisiens, vient là avec des lanternes, des torches et des armes. 4 Alors Jésus, sachant tout ce qui allait lui advenir, sortit et leur dit : « Qui cherchez-vous ? » 5 Ils lui répondirent : « Jésus le Nazaréen. » Il leur dit : « Je SUIS » Or Judas, qui le livrait, se tenait là, lui aussi, avec eux. 6 Quand Jésus leur eut dit : « Je SUIS », ils reculèrent et tombèrent à terre. 7 De nouveau il leur demanda : « Qui cherchez-vous ? » Ils dirent : « Jésus le Nazaréen. » 8 Jésus répondit : « Je vous ai dit que Je SUIS. Si donc c'est moi que vous cherchez, laissez ceux-là s'en aller », 9 afin que s'accomplît la parole qu'il avait dite : « Ceux que tu m'as donnés, je n'en ai pas perdu un seul. » 10 Alors Simon-Pierre, qui portait un glaive, le tira, frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l'oreille droite. Ce serviteur avait nom Malchus. 11 Jésus dit à Pierre : « Rentre le glaive dans le fourreau. La coupe que m'a donnée le Père, ne la boirai-je pas ? »

Cette arrestation est une nouvelle révélation de Dieu, semblable, termes pour termes, à celle faite à Moïse dans l’épisode du buisson ardent. Par trois fois, Jésus se désigne comme Yahvé, Je SUIS. Et là, devant le Christ en gloire qui  se désigne comme Yahvé,  Judas, avec les autres venus arrêter Jésus, recule et tombe à terre. Il est sauvé puisque, dans le discours après le repas auquel il n’a pas assisté, Jean met sur les lèvres de Jésus (Jn 173)

« La Vie éternelle c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé Jésus Christ »

De nouveau Judas est Pierre sont tous deux présents, mais ici c’est Judas qui es sauvé et Pierre réprimandé, en route vers sa propre trahison qui sera pardonnée, elle aussi, après la résurrection. Jean ne mentionnera pas le suicide de Juda : il est sauvé.

Nous comprenons maintenant le sens de la phrase de Jésus à la fin du lavement des pieds : « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. ». Nous ne sommes pas seulement appelés à un humble service caritatif, nous sommes appelés à l’amour de nos ennemis dans la confiance que leur salut, comme le nôtre, a été acquis une fois pour toute quand le Christ a pris sur lui le péché du monde, et chargé de tout son poids, n’a jamais douté ni de son Père, ni de Judas, ni de qui que ce soit.

L’amour des ennemis jusqu’à donner notre vie pour eux, c’est le seul message original de l’Évangile dans le spectre des religions. « Fais à ton prochain ce que tu voudrais que l’on te fît » est la forme positive de la Règle d’or énoncée dans toute les religions, soit ainsi, positivement, soit sous sa forme négative : « Ne fais pas à ton prochain ce que tu ne voudrais pas que l’on te fît ». En revanche l’originalité de l’Évangile du Christ tient dans ce triple commandement que nous voyons mis en œuvre ici à l’égard de Judas : « Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent, bénissez ceux qui vous maudissent ».

Nous en sommes incapables, tant nous redoutons jalousie, médisances, calomnies…, trop soucieux de notre image et pas assez confiants dans l’Amour que nous porte notre Père. Jésus seul, Fils du Père dans l’Esprit de toute éternité, peut vivre jusqu’au bout cet amour des ennemis, sûr que l’histoire de la création va vers la réconciliation dans l’achèvement du Royaume.

Accueillir le récit du lavement des pieds le jour de la fête de l’institution de l’eucharistie, c’est célébrer la possibilité que nous avons d’entrer dans cette dynamique de réconciliation toujours possible, en nous laissant toujours davantage saisir par le Christ, chaque fois que nous viendrons communier à son corps et à son sang.