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Abbaye de Tamié

St Augustin-Argent trompeur

Sur l'argent trompeur
 arcabas - tamié
Sermon de saint Augustin
L'argent trompeur (Lc 16, 1-13)
Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé parce qu'il gaspillait ses biens. Il le convoqua et lui dit : 'Qu'est-ce que j'entends dire de toi ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.' Le gérant pensa : 'Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance ? Travailler la terre ? Je n'ai pas la force. Mendier ? J'aurais honte. Je sais ce que je vais faire, pour qu'une fois renvoyé de ma gérance, je trouve des gens pour m'accueillir.' Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : 'Combien dois-tu à mon maître ? - Cent barils d'huile.' Le gérant lui dit : 'Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.' Puis il demanda à un autre : 'Et toi, combien dois-tu ? - Cent sacs de blé.' Le gérant lui dit : 'Voici ton reçu, écris quatre-vingts.' Ce gérant trompeur, le maître fit son éloge : effectivement, il s'était montré habile, car les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. Eh bien moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l'Argent trompeur, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles. Celui qui est digne de confiance dans une toute petite affaire est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est trompeur dans une petite affaire est trompeur aussi dans une grande. Si vous n'avez pas été dignes de confiance avec l'Argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable ? Et si vous n'avez pas été dignes de confiance pour des biens étrangers, le vôtre, qui vous le donnera ? Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera le premier, et aimera le second ; ou bien il s'attachera au premier, et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent. »

© AELF - Paris - 1980 - Tous droits réservés".

Sermon de saint Augustin
sur les richesses d'iniquité (Luc 16, 9)

 Les pauvres dont on doit se faire des amis avec les richesses d'iniquité pour être reçu par eux dans les tabernacles éternels sont les serviteurs du Christ qui ont tout abandonné pour l'amour de lui. Mais quelles sont ces richesses d'iniquité avec lesquelles on doit se faire des amis? Ce ne sont pas, comme se l'imaginent quelques-uns, les biens que l'on ravit injustement pour faire l'aumône, car pour ceux-là on est obligé à les restituer comme Zachée; ce sont les biens que l'iniquité appelle richesses, quoiqu'elles soient pleines de pauvreté, car les vraies richesses sont dans l'amour de Dieu, qui peut seul nous rendre heureux.

 

1. Nous vous devons les avertissements qui s'adressent à nous. Dans la lecture de l'Évangile qui vient d'être faite, on nous presse de nous faire des amis avec les richesses d'iniquité, afin que ces amis nous reçoivent un jour dans les tentes éternelles.

Mais qui aura des tentes éternelles, sinon les saints de Dieu? Et quels sont ceux qu'ils y recevront, sinon ceux qui pourvoient à leurs besoins et leur donnent avec joie ce qui leur est nécessaire? Rappelons-nous le jugement suprême; à ceux qui seront à sa droite le Seigneur dira en effet : « J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger, » et le reste, que vous savez. Et comme ils lui demanderont à quel moment ils ont pu lui rendre ces services : « Chaque fois, leur répondra-t-il, que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait. » Ce sont ces plus petits qui reçoivent dans les tentes éternelles, et le Seigneur le fait entendre soit aux hommes de sa, droite qui ont pratiqué la charité, soit aux hommes de sa gauche qui ont refusé d'en accomplir les devoirs.

Qu'ont obtenu cependant ou plutôt qu'obtiendront les hommes de la droite qui s'y sont montrés fidèles? « Venez, bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès la formation du monde. Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger. - Chaque fois que vous n l'avez l'ait pour l'un de ces .plus petits d'entre les miens, vous l'avez fait à moi-même (Mt 25, 46-40). » Ainsi donc, quels sont les plus petits du Christ? Ce sont ceux qui ont tout abandonné, qui l'ont suivi, et qui ont distribué aux pauvres tout ce qu'ils avaient, afin de servir Dieu sans aucune des entraves du siècle et de prendre leur essor sans être arrêtés par aucune des charges que porte le monde et comme s'ils avaient des ailes. Voilà ceux que le Christ appelle ses plus petits. Pourquoi ce nom? Parce qu'ils sont humbles, parce qu'ils ne sont ni fiers ni orgueilleux. Pèse néanmoins ces petits; quel poids de mérites !

2. Pourquoi dire encore qu'il faut s'en faire des amis avec les richesses d'iniquité ? Que signifie richesses d'iniquité, mammona iniquitatis? Mammona est une expression qui n'est pas latine, mais hébraïque, et l'hébreu touche à la langue punique, ces deux idiomes ont beaucoup d'analogies. Le mot punique mammon signifie gain, et le mot hébreu mammona veut dire richesses, en sorte que la pensée de Notre-Seigneur Jésus-Christ est bien celle-ci : « Faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité. »

Il en est qui comprennent mal ce précepte; ils ravissent le bien d'autrui pour en donner quelque partie et s'imaginent obéir ainsi à Jésus-Christ. Voici leur raisonnement : Le bien pris à autrui est un bien d'iniquité; en donner surtout aux saints dans l'indigence, c'est se faire des amis avec ce bien d'iniquité. — Redressez une telle interprétation, ou plutôt effacez-la complètement de votre coeur. Gardez-vous, gardez-vous de comprendre ainsi. Faites l'aumône du juste fruit de vos travaux, donnez de ce que vous possédez légitimement. Prétendez-vous corrompre votre juge, corrompre le Christ et obtenir qu'il ne vous cite pas à son tribunal avec les pauvres que vous dépouillez? Suppose qu'il t'arrive d'abuser de ta force et de ta puissance pour ruiner un homme faible; suppose que cet homme comparaisse avec toi devant un juge quelconque de la terre, devant un homme revêtu de quelque puissance judicaire et qu'il veuille soutenir sa cause contre toi: si pour obtenir une sentence favorable, tu donnais au juge une portion de la dépouille enlevée à ce pauvre, franchement l'estimerais-tu? Il aurait prononcé dans ton intérêt; telle est toutefois la puissance de la justice que tu le mépriserais toi-même. Garde-toi donc de te représenter Dieu sous ces traits, de placer dans le sanctuaire de ton coeur une idole semblable. Ton Dieu n'est pas ce qu'il t'est interdit d'être toi-même. Tu ne voudrais pas juger de la sorte, tu veux que la justice préside à tes arrêts; malgré ces bons sentiments ton Dieu est encore meilleur que toi, il ne té cède en rien, il est plus juste, il est la source même de la justice. Si tu as tait du bien, c'est à lui que tu le dois; si tu as répandu de bonnes idées, tu les as puisées en lui. Quoi ! Tu estimes le vase à cause de ce qu'il contient, et tu méprises la source où il se remplit !

Gardez-vous donc de faire des aumônes avec les exactions et l'usure. Je parle ici à des fidèles, je m'adresse à ceux qui reçoivent de nous le corps du Christ. Craignez et corrigez-vous, ne m'obligez pas à dire bientôt : C'est toi et c'est toi le coupable. Si pourtant je dénonce ainsi, vous ne devrez pas, je crois, vous irriter contre moi, mais contre vous, pour vous corriger. C'est ainsi qu'on doit entendre ce passage d'un psaume : « Fâchez-vous, et gardez-vous de pécher (Ps 4, 5). » Je consens que vous vous fâchiez, mais pour éviter le péché. Contre qui en effet vous fâcher pour éviter le péché, sinon contre vous? Et quel est le vrai pénitent, sinon l'homme irrité contre soi ? Pour obtenir son pardon, il se châtie lui-même et il peut dire à Dieu : « Détournez vos yeux de mes péchés, car je reconnais mon crime (Ps 1, 11, 5). » Si tu le connais, lui l'oublie. - Vous donc qui agissiez de la sorte, ne continuez pas, cette pratique est coupable.

3. Si pourtant l'iniquité est commise, si vous avez acquis des richesses par ces moyens injustes, si vous en avez rempli vos bourses et vos trésors, votre fortune vient d'une source mauvaise; n'ajoutez pas le mal au mal et faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité. La fortune de Zachée était-elle pure ? Lisez et voyez. C'était un chef de publicains, et les publicains percevaient les impôts publics. C'est là qu'il s'était enrichi. En pressurant et en dépouillant un grand nombre de malheureux, il avait acquis beaucoup de biens. Le Christ entra dans sa maison, et le salut avec lui, car le Sauveur, dit expressément : «Aujourd'hui cette maison a reçu le salut». Voyez en quoi consiste ce salut. D'abord, cet homme désirait voir le Christ, et comme il était de petite taille et que la foule l'empêchait, il monta sur un sycomore et vit passer Jésus. Jésus le regarda : « Zachée, lui dit-il, descends ; il faut qu'aujourd'hui je loge dans ta maison. » Je te vois comme suspendu, mais je ne te tiens pas en suspens; je ne t'ajourne pas; tu voulais me voir passer, et aujourd'hui même tu me trouveras en repos chez toi. Le Seigneur entra donc, et tout transporté de joie : « Je donne aux pauvres moitié de mes biens, » dit Zachée. Voyez comme il s'empresse de se faire des amis avec les richesses d'iniquité! Dans la crainte d'avoir encore autre chose à se reprocher : « Si j'ai fait tort à quelqu'un, je lui rends quatre fois autant (Luc 19, 2-9). » C'était se condamner, pour n'être pas damné.

Vous aussi qui avez du bien mal acquis, faites en de bonnes oeuvres; et vous qui n'en avez point, gardez-vous d'en avoir jamais. Mais toi qui fais du bien avec le bien mai acquis, veille à être bon toi-même; dès que tu te mets à changer le mal en bien, ne reste pas mauvais. Tes deniers s'épurent, et tu demeures souillé !

4. On peut encore donner un autre sens aux paroles du Sauveur; je ne le tairai point. Les richesses d'iniquité sont toutes les richesses de ce inonde, quel qu'en soit d'ailleurs le principe. D'où qu'elles proviennent effectivement, ce sont des richesses d'iniquité. Qu'est-ce à dire des richesses d'iniquité? C'est de l'argent décoré par l'iniquité du nom de richesses. Ah 1 si tu cherches les richesses véritables, cherche-les ailleurs. Job les possédait en abondance, lorsque dépouillé de tout il s'attachait de tout son coeur à Dieu, lorsqu'après avoir tout perdu il comblait Dieu de bénédictions plus précieuses que les plus riches pierreries (Job 1, 21). —Où les aurait-il puisées, s'il n'avait eu encore un trésor ? C'étaient là les vraies richesses et il n'y a que l'iniquité pour donner ce nom à celles de la terre. Tu as de celles-ci, je ne t'en blâme pas; tu as hérité, ton hère était riche et il t'a laissé sa fortune. Tu as fait de légitimes acquisitions, ta maison est remplie du fruit légitime de tes travaux; je ne t'en fais pas un crime. Garde-toi néanmoins d'appeler cela richesses. En les appelant ainsi tu t'y affectionneras, et en t'y affectionnant; tu te perdras avec elles. Perds donc pour ne pas te perdre; donne pour acquérir; sème pour moissonner. Ne leur donne pas le nom de richesses; car elles ne sont pas des richesses véritables; mais, remplies de pauvreté, toujours elles sont sujettes à mille accidents. Quelles richesses en effet que celles qui te font craindre les larrons et trembler que ton serviteur même ne te mette à mort pour les enlever et s'enfuir? Ah! Si elles étaient réellement des richesses, elles te donneraient la tranquillité.

5. Les vraies richesses sont donc celles que nous ne saurions perdre, une fois que nous les avons acquises. Tu n'auras pas à redouter pour elles le voleur, car elles seront à l'abri de tout coup de main. Écoute ton Seigneur: « Amassez-vous des trésors dans le ciel, car le voleur ne saurait en approcher (Mt 6, 20). » Ainsi tes richesses ne deviendront richesses que si tu les places ailleurs; elles ne sont pas des richesses tant qu'elles restent sur la terre. Le monde, il est vrai, l'iniquité les nomme richesses, et c'est pour cela même que Dieu les appelle richesses d'iniquité, mammona iniquitatis. Écoute le psaume : « Délivrez-moi, Seigneur, de la main des fils de l'étranger : leur bouche parle le mensonge; leur droite est la droite de l'iniquité; leurs enfants sont comme de jeunes arbres bien affermis sur leurs racines; leurs filles sont préparées et ornées comme des temples; leurs celliers sont remplis et regorgent les uns dans les autres; leurs boeufs sont gras, et leurs brebis fécondes se multiplient en courant; il n'y a dans leurs murailles ni brèche ni ouverture, ni de clameurs sur leurs places publiques. » Quelle félicité décrite dans ce psaume! Tu la vois en quelque sorte; mais remarque bien le caractère des enfants d'iniquité dont il est ici question. « Leur bouche parle la vanité et leur droite est la droite de l'iniquité. » Voilà ceux dont parle l'auteur sacré et il ne montre en eux qu'une félicité terrestre. Qu'ajoute-t-il enfin ? « Ils ont proclamé heureux le peuple qui possède ces choses. Quels sont ceux qui l'ont proclamé heureux? Les fils de l'étranger, ceux quine sont pas de la race d'Abraham : ce sont eux qui ont proclamé heureux le peuple qui possède ces choses. » Que sont-ils? « Leur bouche parle la vanité. » Il est donc vain de proclamer heureux- ceux qui possèdent ces choses. Aussi ce bonheur n'est célébré que par ceux dont la bouche est une bouche de vanité; ce sont eux qui donnent le nom de richesses à ce qui n'est que richesses de vanité.

7. Et toi, ajouterez-vous, qu'en penses-tu? Ce sont, dis-tu, les fils de l'étranger, ceux dont la bouche profère le mensonge qui proclament heureux le peuple possesseur de ces biens, mais toi, qu'en penses-tu? Si ces richesses sont fausses, fais-moi connaître les véritables; tu méprisés ces sortes de bien, montre-moi les biens dignes d'estime.

Tu veux que je dédaigne les premiers; indique moi quels sont les seconds que je dois préférer. - Notre psaume le dira lui-même; car après ces mots : « Ils ont proclamé heureux le peuple possesseur de ces choses» il semble supposer que nous lui disons: Tu nous dépouilles de ces biens, mais que nous donnes-tu en place? Oui, oui, nous les méprisons, mais de quoi vivrons-nous ? Qui nous rendra heureux? Ceux qui viennent de parler trouvent en eux-mêmes à quoi s'en tenir et ils publient que le bonheur est dans les richesses; mais-toi que dis-tu?

A cette question supposée le psaume répond : Je dis, moi: « Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu (Ps 143, 11-15). » Ainsi les vraies richesses consistent à se faire des amis avec les richesses d'iniquité; et le bonheur à avoir le. Seigneur pour son Dieu.

Il nous arrive parfois en longeant la route, de voir de magnifiques et riches domaines: nous demandons, a qui cette propriété? A un tel, nous répond-on. Si nous ajoutons : Il est bienheureux, c'est un langage menteur, comme aussi quand nous disons : Heureux le propriétaire de cette maison, de ce domaine, de ce troupeau, de ce serviteur, de cette famille. Loin de toi ce langage faux, si tu veux connaître la vérité, car « heureux est celui dont le Seigneur est le Dieu. » Non l'homme heureux n'est pas celui à qui appartient cette terre, mais celui dont le Seigneur est le Dieu. Pour montrer clairement que le bonheur consiste dans ces choses terrestres, tu prétends que ton domaine te rend heureux; pourquoi ? Parce qu'il te fait vivre. Lors en effet que tu le vantes, tu as soin de répéter : C'est lui qui me nourrit, c'est lui qui me fait vivre. Mais considère donc quel est celui qui te fait vivre. N'est-ce pas Celui à qui tu dis : « En vous est la source de la vie (Ps 35, 10)».

« Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu: » O Seigneur mon Dieu, ô Seigneur mon Dieu, pour nous attirer à vous, rendez-nous 'heureux- par vous. Nous ne voulons chercher le bonheur ni dans l'or, ni dans l'argent, ni dans les domaines, ni dans aucun des biens terrestres, biens si vains et qui échappent si promptement à cette fragile vie; nous ne voulons pas permettre à notre bouche un langage menteur. Rendez-nous heureux par vous-même, car nous pouvons ne pas vous perdre, et en vous possédant nous ne vous perdrons ni ne nous perdrons nous-mêmes. Faites-nous jouir de vous, car « heureux est le peuple dont le Seigneur est le Dieu. »

Se fâcherait-il si nous l'appelions notre domaine ? Mais nous lisons : « Le Seigneur est ma part d'héritage (Ps 15, 5). » Chose merveilleuse, mes frères, nous sommes en même temps l'héritage de Dieu et il est notre héritage; car si nous lui rendons un culte, il nous cultive à son tour. Il n'y a pas d'outrage à dire qu'il nous cultive : si nous lui rendons un culte comme à notre Dieu, il nous cultive comme son champ. Pour vous en convaincre, écoutez celui qui nous est venu de sa part : « de suis la vigne, dit-il, vous en êtes les branches, et mon Père est le vigneron (Jean 15, 1,5) ». Il nous cultive donc, et il ouvre son grenier si nous produisons du fruit; mais si nonobstant des soins comme ceux qu'il nous donne, nous voulons demeurer stériles, si au lieu de froment nous présentons des épines, je me refuse à dire ce qui nous attend; terminons sur une pensée consolante.