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Abbaye de Tamié

Augustin commente 1 Jn (S8,1-3)

De saint Augustin

Commentaire de la première lettre de saint Jean
Par saint Augustin - Sermon 8, n° 1-3

1. En paroles, la charité est chose bien douce ; en pratique, elle est chose plus douce encore. Nous ne pouvons pas en parler sans cesse; car nous travaillons beaucoup; la multiplicité de nos occupations se partage notre attention, en sorte qu'il n'est pas loisible à notre langue de toujours parler de la charité, elle ne saurait pourtant mieux faire. Mais s'il nous est impossible de nous en entretenir sans relâche, nous pouvons, du moins, la conserver toujours dans nos coeurs. Ainsi, nous chantons maintenant l'Alléluia, mais sommes-nous à même de le chanter perpétuellement? C'est à peine si nous le chantons, je ne dirai pas, pendant toute la durée d'une heure, mais même pendant la moindre petite partie d'une seule heure; puis, nous vaquons à autre chose. Alléluia, vous le savez, signifie : « Louez Dieu ». Louer Dieu verbalement, sans interruption, c'est impossible ; mais on peut le louer toujours par une conduite régulière. Les oeuvres de miséricorde, les affectueux sentiments de la charité, une piété sainte, une chasteté à l'abri de toute souillure , une sobriété pleine de modestie sont à pratiquer toujours; que nous soyons sur la place publique ou dans notre maison, sous les regards de nos semblables ou dans le secret de nos demeures, que nous parlions ou que nous gardions le silence, que nous agissions ou que nous nous tenions en repos, nous ne devons jamais négliger de faire ces actes de vertu que je viens d'énumérer, parce qu'ils n'exigent pas d'autres efforts que ceux de l'âme. Toutefois, pourrait-on nommer tous ces actes intérieurs? Ils forment comme une armée, l'armée du prince qui habite en ton âme, au fonds de ton coeur. De même qu'un prince occupe ses soldats à ce qui lui plaît; ainsi, quand Notre Seigneur Jésus Christ commence à demeurer par la foi dans notre homme intérieur (Ep 3, 17), c'est-à-dire dans notre âme, il emploie toutes ces vertus comme des ministres soumis à ses ordres. Ces vertus ne peuvent se voir des yeux du corps et cependant il suffit de les nommer pour en faire l'éloge ; mais on ne les louerait pas sans les aimer et sans les voir, on ne les aimerait pas et puisqu'on ne peut les aimer si on ne les voit pas, on les voit donc avec d'autres yeux, c'est-à-dire avec les yeux intérieurs de l'âme. Ces vertus invisibles communiquent aux membres du corps un mouvement visible; sous leur influence les pieds marchent, pour où aller? Là où les conduira la bonne volonté qui se trouve au service du bon prince. Les mains travaillent, mais que font-elles? Ce que commande la charité, intérieurement inspirée par l'Esprit Saint. On voit agir les membres, sans voir le moteur caché qui leur commande de remuer. Qui est-ce qui les pousse à agir? Il n'y a guère pour le savoir que celui qui commande et intérieurement, celui qui reçoit les ordres.

2. Voilà mes frères, ce que dit le Sauveur : «Prenez garde de faire vos bonnes oeuvres devant les hommes, afin qu'ils vous voient » (Mt 6, 1). A-t-il voulu dire que tout ce que nous faisons de bon, nous devons le dérober aux regards des hommes et craindre qu'on le voie? Si tu redoutes d'avoir des témoins, tu n'auras pas d'imitateurs; il faut donc qu'on t'aperçoive; mais ce n'est pas dans le dessein de te faire voir que tu dois agir. Ni le motif, ni le but de ta joie ne doivent être d'avoir été aperçu, d'avoir reçu des éloges, comme si tes bonnes actions ne devaient pas avoir d'autre résultat. Tout cela n'est rien. Méprise les louanges qu'on te donne ; qu'en toi soit loué celui qui se sert de toi pour agir. Quand tu fais le bien, ne travaille donc pas pour ta propre gloire, mais pour la gloire de Celui qui te donne la grâce de bien faire. De ton chef vient le pouvoir de mal agir; de Dieu vient celui de bien faire. Les méchants considèrent les choses d'une tout autre façon ; voyez comme ils raisonnent à rebours. Ce qu'ils font de bien, ils prétendent se l'attribuer; s'ils font mal, c'est à Dieu qu'ils s'en prennent. Retourne ce je ne sais quoi de tordu et de fait à contre-sens; cette manière de procéder, mets-lui en quelque sorte la tête en bas ; ce qui est en haut, fais-le descendre; ce qui est en bas, place-le en haut. Veux-tu placer Dieu au dernier échelon, pour te placer au premier? Au lieu de t’élever, tu tombes à terre, car Dieu est toujours au-dessus. Serais-tu donc bien, tandis que Dieu serait mal? Si tu veux parler plus vrai, dis plutôt : Je suis mal, Dieu est bien ; et ce que je suis en bien vient de lui, parce que tout ce que je fais de moi-même est mal. Cet aveu affermit le coeur; il constitue le fondement de la charité. En effet, si c'est pour nous un devoir de cacher le bien que nous faisons, afin que personne ne s'en aperçoive, que deviendra la leçon faite par le Sauveur dans son discours sur la montagne? Un peu avant de nous recommander l'humilité dans les bonnes œuvres, il a dit : « Que vos bonnes oeuvres paraissent aux regards des hommes ». Il ne s'est pas arrêté là; il n'a pas terminé là sa recommandation, car il a ajouté : «Afin qu'ils glorifient votre Père, qui est dans les cieux (Mt 5, 16) ». Que dit aussi l'Apôtre : «Les églises de Judée, qui sont dans le Christ, ne me connaissaient pas de figure; seulement, elles entendaient dire : « Celui qui nous persécutait jadis, prêche maintenant la foi qu'il cherchait précédemment à détruire; et en moi elles glorifiaient Dieu (Ga 1, 22-24) ». Il avait cette belle réputation. Voyez, néanmoins, comment il l'a fait tourner, non point à sa propre gloire, mais à la gloire de Dieu. Autant que cela dépend de lui, ce destructeur de l'Église, ce persécuteur jaloux et méchant avoue lui-même ce qu'il a été ; ne lui jetons pas la pierre. Paul aime à nous entendre rappeler ses fautes, afin que celui qui a guéri de telles faiblesses, soit glorifié, car la main du médecin a sondé la profondeur de ses plaies et les a cicatrisée. La voix de Dieu descendue des cieux a jeté par terre un persécuteur et fait lever un prédicateur; elle a tué Saul et communiqué la vie à Paul (Ac 9). [Le roi] Saül avait persécuté un saint homme [David] (1 R 19). De là le nom que portait Saul, quand il persécutait les Chrétiens. Plus tard, de Saul il est devenu Paul (Ac 13, 9). Que veut dire le mot Paul? Petit. Quand c'était Saul, c'était un homme superbe, bouffi d'orgueil; quand ce fut Paul, ce fut un homme humble, petit. Aussi quand nous disons : Je vous verrai bientôt après, paulo post, c'est comme s'il y avait post modicum , après un petit intervalle. Que Paul soit devenu petit, en voici la preuve : « Car je suis le moindre des Apôtres (1 Co 15,9) » ; il dit encore ailleurs : « Moi, le plus petit d'entre les saints » (Ep 3, 8). Ainsi était-il, parmi les Apôtres, comme l'extrémité basse de la robe. Mais pareille à la femme qu'affligeait une perte de sang, l'Église des Gentils le toucha et fut guérie (Mt 9, 20-22).

3. Aussi, mes frères, je vous l'ai dit, je le répète et si je le pouvais, je le redirais sans cesse : Occupez-vous et que vos oeuvres soient, tantôt d'une nature, tantôt d'une autre, selon le temps, les heures et les jours. Est-il possible de toujours parler, de toujours se taire, de toujours réparer ses forces, de toujours jeûne, de toujours donner du pain aux malheureux, de toujours vêtir ceux qui sont nus, de toujours visiter les malades, de toujours rétablir l'accord entre les dissidents, de toujours ensevelir les morts ? A ce moment-ci, une occupation, à ce moment-là, une autre. Nos actions commencent et finissent, mais le maître, qui les inspire, ne commence ni ne doit cesser d'agir. La charité ne doit pas avoir en vous d'intermittence, les oeuvres qui en découlent doivent se montrer au moment opportun, donc, comme il est écrit, «que la charité fraternelle demeure toujours en vous » (He 13, 1).