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Abbaye de Tamié
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Amour de Dieu 7-11

Taité de saint Bernard
Traité de l'Amour de Dieu
De saint Bernard
(Extrait N° 7-10)

7. Les fidèles, au contraire, savent combien ils ont besoin de Jésus crucifié, mais tout en admirant et en recevant l'amour qu'il a pour nous, lequel surpasse toute connaissance, ils n’éprouvent aucune confusion à ne donner rien de plus qu’eux-mêmes, quelque peu que ce soit en retour d'une charité et d'une condescendance si grandes, mais il leur est d'autant plus facile d'aimer plus, qu'ils se sentent eux-mêmes aimés davantage, car celui à qui on donne moins d'amour en ressent aussi beaucoup moins lui-même. Les Juifs non plus que les païens ne se sentent pas excités par les mêmes aiguillons de l'amour qui pressent l'Église et lui font dire : «J'ai été blessée par l'amour » (Si 27,22). Ou bien encore : « Soutiens-moi avec des fleurs, fortifie-moi avec des fruits, car je languis d'amour » (Ct 2,5). Elle voit Salomon portant sur sa tête le diadème dont sa mère l'a couronnée ; elle voit le Fils unique du Père chargé de sa croix, le Dieu de toute majesté meurtri de coups et couvert de crachats, l'auteur de la vie et de la gloire attaché par des clous, percé d'une lance, rassasié d'opprobres, donnant pour ses amis son âme bien-aimée. En voyant tout cela, elle sent le glaive de l’amour pénétrer plus avant dans son coeur et elle s'écrie: « Soutiens-moi avec des fleurs, ranime mes forces avec des fruits, car je languis d’amour ». Les grenades que l'épouse, introduite dans le jardin de son bien-aimé, se plaît à cueillir sur l'arbre de vie, ont le goût du pain du ciel et la couleur du sang du Christ. Puis elle voit la mort frappée à mort et celui qui l'a faite, grossir le cortège de son vainqueur. Elle voit encore ce dernier remonter triomphant, des enfers sur la terre et de la terre dans les cieux, suivi d'une grande multitude de captifs, en sorte qu'au seul nom de Jésus, tout genou fléchit dans les cieux, sur la terre et dans les enfers (Ph 2,10). La terre, sous l'antique malédiction, ne produisait que des ronces et des épines; rajeunie maintenant par une bénédiction nouvelle, elle se couvre de fleurs. Alors l'épouse, se rappelant ce verset : « Ma chair a repris de la vigueur, je le louerai de toute l'étendue de ma volonté » (Ps 27,7) ranime ses forces avec les fruits de la passion qu'elle a cueillis sur l'arbre de la croix, et avec les fleurs de la résurrection dont le parfum délicieux invite son bien-aimé à redoubler ses visites.

8. Enfin elle s'écrie : « Que tu es beau, mon Bien-aimé, que tu as de grâce, notre petit lit est couvert de fleurs » (Ct 1,15).  En parlant de ce lit, elle fait assez comprendre ce qu'elle désire et en ajoutant qu'il est couvert de fleurs, elle indique sur quoi elle fonde ses espérances, ce n'est pas sur les avantages de sa personne, mais sur l'attrait que les fleurs, cueillies dans un champ béni de Dieu, ont pour son bien-aimé, car elles en ont un grand pour le Christ qui voulut être conçu et nourri à Nazareth. Cet époux céleste, attiré par les parfums qu'elles répandent, se plaît à venir dans la chambre du coeur, quand il la trouve remplie de fruits et embaumée par les fleurs. Aussi vient-il avec empressement et se plaît-il à demeurer dans l'âme qu'il voit dans la méditation, soigneusement appliquée à recueillir les fruits de sa passion et à cultiver les fleurs de sa résurrection. Or ces fruits de la récolte dernière, c'est-à-dire de tous les siècles qui se sont écoulés sous l'empire de la mort et du péché et qui ont mûri dans la plénitude des temps, ce sont les souvenirs de sa passion. Mais c'est dans l'éclat de sa résurrection qu'il faut voir les fleurs nouvelles des temps nouveaux que la grâce fait refleurir pour un second été ; à la fin des temps, à la résurrection générale, elles donneront des fruits sans nombre « car l'hiver est déjà passé, dit l'épouse, les pluies ont cessé, les nuages se sont entièrement dissipés et les fleurs se montrent dans nos contrées » (Ct 2,11-12). Elle veut dire, en s'exprimant ainsi, que l'été a paru avec Celui qui fit fondre les glaces de la mort pour renaître à la température printanière d'une nouvelle vie, en disant : « Voici que je vais faire toutes choses nouvelles » (Ap 21,5). Son corps, semé dans la mort, a refleuri dans la résurrection et à l'odeur qu'il répand, on vit bientôt dans nos vallons et dans nos plaines, ce qui était aride, mort ou glacé, se couvrir de verdure, renaître à la vie et reprendre de la chaleur.

9. La fraîcheur de ces fleurs, la nouveauté de ces fruits et la beauté de ce champ, d'où s'exhalent les plus doux parfums, charment aussi le Père dont le Fils a fait toutes choses nouvelles et lui inspirent cette exclamation : « L'odeur qui sort de mon fils est semblable à celle d'un champ plein de fleurs que le Seigneur a comblé de ses bénédictions » (Gn 27,27). Oui, plein de fleurs, car c'est de sa plénitude que nous avons tous reçu ce que nous avons. Mais l'Épouse, quand il lui plaît, vient y cueillir familièrement des fleurs et des fruits pour en orner la demeure intime de sa conscience afin qu'à l'arrivée de l'Époux, le petit lit de son coeur répande les plus suaves odeurs. De même, si nous voulons que le Christ fasse souvent en nous sa demeure, il faut que nos coeurs soient remplis du fidèle souvenir de la miséricorde et de la puissance dont il nous a donné des preuves dans sa mort et dans sa résurrection. C'est la pensée de David quand il dit : «J'ai entendu ces deux choses : la souveraine puissance appartient essentiellement à Dieu et tu es, Seigneur rempli de miséricorde » (Ps 61,12-13). Le Christ l'a surabondamment prouvé, car après être mort pour expier nos péchés, il ressuscite pour nous justifier, monte au ciel pour nous protéger et nous envoie le Saint Esprit pour nous consoler et plus tard, il reviendra pour consommer notre salut. Or je vois dans sa mort la preuve de sa miséricorde, dans sa résurrection celle de sa puissance et dans le reste je les retrouve toutes les deux réunies.

10. Si l’Épouse demande qu'on la soutienne par des fleurs aromatiques et qu'on la fortifie avec des fruits odoriférants, je pense que c'est parce qu'elle sent que l'amour peut perdre de sa chaleur et de sa force, mais elle n'a recours à ces excitants que jusqu'à ce qu'elle soit introduite dans la chambre de son bien-aimé, se sente couverte de ses baisers longtemps désirés et puisse s'écrier : « Il a placé sa main gauche sous ma tète et de sa droite, il me tient embrassée » (Ct 2,6). Mais alors elle sentira et verra par elle-même combien ces preuves d'amour que l'Époux lui donnait de la main gauche, pour ainsi dire, car il les lui prodiguait aux jours de son premier avènement, le cèdent en douceur aux embrassements de sa droite et leur sont inférieurs et elle comprendra ces paroles : « la chair ne sert de rien, c'est l'esprit qui vivifie » (Jn 6,64) et elle pénétrera le sens de ces mots : « Mon esprit est plus doux que le miel et mon héritage plus agréable que le miel dans ses rayons » (Si 24,27). S'il est dit ensuite : « La mémoire de mon nom passera de siècle en siècle » (Si 24,28) c'est pour montrer que les élus qui ne sont pas encore rassasiés par la présence de l'Époux, ont du moins son souvenir, pour se consoler tant que durera le siècle présent pendant lequel les générations passent et se succèdent. S'il est écrit : « Ils attesteront avec force ton inépuisable douceur » (Ps 144,7) cela doit certainement s'entendre de ceux dont le Psalmiste avait dit précédemment : « Toutes les générations publieront tes louanges » (Ps 144,4). Ainsi ceux qui vivent sur la terre n'ont pour eux que le souvenir de l'Époux et ceux qui règnent dans les cieux jouissent de sa présence, celle-ci fait la gloire des élus qui déjà sont arrivés au port du salut, l'autre est la consolation de ceux qui ne sont pas encore au terme du voyage.

Traduction : Charpentier - 1867
OCR - Tamié