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Sermon pour l'Avent - 1

De saint Bernard
Sermon 1 de saint Bernard
pour le temps de l'Avent
(Extrait)

6. Vous connaissez donc, mes frères, celui qui vient; considérez maintenant d'où il vient, et où il va. Il vient du coeur de Dieu le Père dans le sein d'une Vierge-Mère, il vient des hauteurs du ciel dans les régions inférieures de la terre. Eh quoi ! Ne nous faut-il pas vivre sur cette terre? Oui, s'il y demeure lui-même. Car où serons-nous bien sans lui? Et où serons-nous mal avec lui? Qu'y a-t-il pour moi au ciel, et qu'ai-je voulu sur la terre, sinon vous, le Dieu de mon coeur et mon partage à jamais ? (Ps 72, 25-26) Je marcherais dans les ombres de la mort, que je ne craindrais pas, si vous êtes avec moi (Ps 22, 4). Maintenant, je le vois, c'est jusqu'à la terre, c'est jusqu'à l'enfer même qu'il est descendu, sans être enchaîné pourtant et en restant libre entre les morts, pareil à la lumière qui luit clans les ténèbres, bien que les ténèbres ne la comprennent pas. Mais son âme ne reste pas dans cet enfer, et son corps sacré ne connaît pas la corruption du sépulcre. Car le Christ qui est descendu est aussi celui qui est monté pour tout accomplir, et de lui il est écrit : Il a passé en faisant le bien et en guérissant tous ceux qui étaient sous l'oppression du Démon (Ac 10, 38) ;et ailleurs : Il s'est élancé comme un géant dans sa carrière, il est parti de l'extrémité du ciel, et il est allé jusqu'à l'autre extrémité (Ps 18, 6-7). L'apôtre a clone raison de nous crier : Cherchez les choses d'en haut où le Christ est assis à la droite de Dieu (Col 3, 1). Vainement il s'efforcerait d'élever ainsi nos coeurs, s'il ne nous montrait l'auteur de notre salut élevé lui-même au ciel. Mais voyons la suite. Car si infinie et si abondante que soit cette matière, le temps interdit à notre discours trop de longueur. En considérant qui vient à nous, nous avons vu que c'était une grande et ineffable Majesté. Et en considérant d'où il vient, nous avons vu se dérouler une large route, selon ce témoignage du prophète : Voici que le nom du Seigneur vient de loin (Is 30, 27). Et en cherchant où il vient, nous l'avons vu, par une condescendance inimaginable et incompréhensible, abaisser sa souveraine grandeur jusqu'à l'horreur de ce cachot.

7. Maintenant qui peut en douter ? Il fallait qu'un grand intérêt fût en cause pour qu'une majesté aussi haute daignât descendre de si loin en un séjour si indigne d'elle. Oui, il y avait là un grand objet, puisque la miséricorde, la bonté, la charité se sont montrées dans une large et abondante mesure. Pourquoi en effet Jésus-Christ est-il venu? C'est ce qu'il nous faut chercher, selon l'ordre que nous nous sommes tracé. Cette recherche nous est aisée, puisque ses paroles et ses oeuvres nous dévoilent clairement la raison de sa venue. Il est venu en toute hâte des montagnes pour chercher la centième brebis perdue, et afin que sa miséricorde éclatât davantage, avec sa merveilleuse conduite à l'égard des enfants des hommes, il est venu pour nous. Admirable condescendance du Dieu qui cherche ! Dignité admirable aussi de l'homme ainsi cherché ! Il peut s'en glorifier sans folie, non que de lui-même il soit quelque chose; mais celui qui l'a fait l'a estimé à un si haut prix ! En comparaison de cette gloire, les richesses, la gloire du monde, tout ce qu'on y peut ambitionner salit ou plutôt n'est rien. Qu'est-ce que l'homme, Seigneur, pour que vous l'éleviez ainsi et pourquoi y attachez-vous votre coeur ?

8. Je voudrais bien savoir pourtant pourquoi il est venu à nous, et pourquoi nous ne sommes pas plutôt allés à lui ; car notre intérêt était en cause. Mais ce n'est pas l'usage que les riches aillent vers les pauvres, même pour leur être utiles. C'était donc à nous à aller vers Jésus Christ; mais un double obstacle nous arrêtait. Nos yeux étaient fermés, et lui habite la lumière inaccessible (Tm 6, 16). Paralytiques gisant sur notre grabat, nous étions incapables d'atteindre jusqu'à la grandeur divine, c'est pourquoi le très bon Sauveur et médecin des âmes est descendu de son élévation, et a adouci pour nos yeux malades l'éclat de sa lumière. Il s'est recouvert d'un vêtement sombre, de ce corps glorieux et sans tâche qu'il a pris. C'est là cette nuée légère et brillante sur laquelle le prophète avait prédit qu'il monterait pour descendre en Égypte (Is 19, 1).

9. Il est temps de considérer maintenant l'époque à laquelle le Sauveur est venu. Il n'est pas venu au commencement, ni au milieu, mais à la fin des temps. Ce n'est pas sans motif, mais sagement, qu'il a réglé de ne secourir l'homme qu'au moment nécessaire ; il n'ignorait pas combien les enfants d'Adam sont portés à l'ingratitude. Le jour baissait, et déclinait vers le soir; le soleil de justice s'était retiré, en sorte qu'il ne restait sur la terre que peu de lumière et de chaleur. La lumière de la connaissance de Dieu était faible, et l'abondance de l'iniquité avait refroidi la charité. L'Ange n'apparaissait plus, le prophète se taisait, désespérés, vaincus tous les deux par la dureté excessive et l'obstination des hommes. Mais moi, dit le Fils de Dieu, j'ai dit alors, me voici; je viens (Ps 39, 8). Et ainsi, pendant le silence universel, pendant que la nuit poursuivait sa course, votre parole toute-puissante, Seigneur, est venue de sa royale demeure (Sg 18, 16). Ce que l'apôtre insinuait en disant : Quand la plénitude des temps fut venue, Dieu envoya son fils (Ga 4, 4). La plénitude et l'abondance des choses temporelles avaient engendré l'oubli et la disette des choses éternelles. L'éternité vint donc à point quand le temps prévalait. Car, pour taire le reste, la paix temporelle elle-même était si grande à cette époque que l'édit porté par un seul homme suffit pour que le dénombrement du monde s'accomplit (Luc 2, 1).

10. Vous connaissez donc et la personne de celui qui vient, et le double lieu d'où il vient, et où il arrive; vous savez à qui il vient. Reste à vous dire la route par laquelle il vient ; ce qu'il faut chercher soigneusement afin d'aller à sa rencontre. De même que pour opérer notre salut sur la terre, il est venu une fois visiblement et dans la chair, ainsi tous les jours, pour sauver nos âmes, il vient en esprit et invisible, selon qu'il est écrit : Le Christ Seigneur est un esprit devant nous. Et afin que vous sachiez que cet avènement est caché et spirituel, sous son ombre, est-il dit, nous vivrons au milieu des nations (Lm 4, 20). Si donc le malade est incapable de s'avancer loin à la rencontre de ce grand médecin, au moins doit-il s'efforcer de redresser la tête, et de se soulever un peu à son arrivée. La route qu'on vous montre n'est pas longue ; ô hommes! Vous n'avez ni à franchir les mers, ni à pénétrer les nues, ni à gravir les montagnes. C'est en vous-mêmes que vous irez à la rencontre de votre Dieu. Sa parole est près de vous, dans votre bouche, dans votre coeur (Rm 10, 8). Avancez au-devant de lui, jusqu'à la componction et à l'aveu, afin de sortir au moins de la l'ange d'une conscience misérable où l'auteur de la pureté ne peut entrer. Voilà pour l'avènement par lequel Jésus Christ daigne éclairer nos âmes de sa présence invisible.

11. Considérons aussi la route de son avènement visible, car ses voies sont belles, et ses sentiers pacifiques (Pr 3, 17). Voilà, dit l'Épouse, voilà qu'il vient, bondissant à travers les montagnes et franchissant les collines (Ct 2, 8). Vous le voyez venir, ô vous qui êtes belle ; mais vous ne pouviez le voir auparavant, il était couché. Et vous disiez: Ô toi que mon coeur aime, indique-moi où tu fais paître ton troupeaux et où tu reposes (Ct 1, 6). Dans son repos éternel il nourrit les Anges, les rassasiant de la vue de son éternité et de son immutabilité. Mais ne vous méconnaissez pas vous-même, ô vous si riche de beauté! Cette vision merveilleuse est trop forte pour vous ; vous ne pouvez encore y atteindre. Mais le voilà sorti de son sanctuaire; Celui qui nourrit les anges, pour nous guérir, a un commencement: il vient, il est nourri lui-même, lui qui ne pouvait être vu tant qu'il était en son repos et alimentait les Anges. Le voilà, il vient à travers les montagnes, il franchit les collines. Par montagnes et collines entendez les patriarches et les prophètes. Comment est-il venu bondissant et franchissant? Lisez-le au livre de la généalogie : Abraham a engendré Isaac; Isaac a engendré Jacob (Mt 1, 2) etc., etc. C'est de ces montagnes qu'est sorti le rejeton de Jessé, duquel, au dire du prophète, a surgi un rameau qui a produit une fleur sur laquelle s'est reposé l'Esprit aux sept dons (Is 11, 1-3). C'est ce que nous a plus clairement dévoilé ce même prophète en un autre endroit : Voilà qu'une Vierge concevra et enfantera un fils, et il s'appellera Emmanuel, ce qui s'interprète Dieu avec nous (Is 7, I 4). Celui qu'il appelait d'abord une fleur, il le nomme Emmanuel, et celle qu'il avait ap­pelée rejeton, il la désigne plus expressément sous le nom de vierge. Mais il faut renvoyer à un autre jour l'étude de ce profond mystère; elle mérite un discours spécial, surtout quand celui d'aujourd'hui s'est tant prolongé.

Traduction M. Armand Ravelet - 1867
OCR Tamié