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Sermon pour le Jeudi saint

De saint Bernard


Sermon de saint Bernard
pour le Jeudi saint


Sur le baptême, sur le sacrement de l'autel et sur le lavement des pieds.

1. Voici des jours que, nous devons observer, des jours pleins de piété et de grâce, pendant lesquels, les hommes, même les plus scélérats, reviennent à des sentiments de, pénitence. Telle est la force des mystères qui se célèbrent ces jours-ci, qu'ils sont capables de fendre des coeurs de pierre et d'attendrir des âmes dures comme le fer. D'ailleurs, ne voyons-nous pas aujourd'hui encore, non-seulement les corps célestes compatir à la passion de Jésus-Christ, mais la terre même trembler dans ses fondements, les rochers se fendre et les sépulcres s'entrouvrir par la confession des péchés des hommes. Mais il en est des aliments de l'âme comme de ceux du corps, les uns font sentir leur goût et leur saveur dès qu'on les mange; les autres, au contraire, ont besoin d'être broyés. Pour ceux qu'il est facile à l'âme de goûter, il n'est pas besoin de notre ministère pour être préparés, mais quant aux aliments qui dérobent leurs propriétés, ils réclament une étude plus attentive. Et, de même qu'une mère ne donne pas une noix entière à son jeune enfant, mais a soin de la casser pour ne lui en donner que les cuisses; ainsi devrais-je faire pour vous, mes Frères bien-aimés, si je le pouvais et vous expliquer les secrets de nos mystères; mais je ne le puis. Prions donc, la sagesse qui est notre mère, de nous rompre à vous et à moi-même ces noix qu'a produites la verge sacerdotale d'Aaron, la verge pleine de force que le Seigneur, a fait pousser sur la montagne de Sion. Nous avons bien des mystères à discuter ensemble, mais le peu de temps dont nous disposons ne nous permet pas de les approfondir tous. Peut-être aussi s'en trouve-t-il plusieurs parmi vous dont l'esprit est trop faible pour aborder de tels sujets. Je me contenterai donc de vous dire ce que Dieu lui-même m'inspirera sur les trois sacrements, que ces jours nous rappellent plus particulièrement.

Note - [Le mot rendu ici par sacrement, est pris dans un sens général et s'applique non-seulement aux sacrements de la loi nouvelle, tels que le Baptême et l'Eucharistie, mais encore aux simples sacramentaux tels que le lavement des pieds que l'abbé Ernald de Bonneval appelle aussi un sacrement dans son sermon sur l'ablution des pieds, qu'on peut lire dans les œuvres cardinales du Christ. Quant au nombre des sacrements proprement dits de l'Eglise, il se trouve exactement tel que maintenant dans les oeuvres de Hugues de Saint-Victor.]

2. On entend par sacrement un signe ou un secret sacré. Il y a bien des choses qu'on fait pour elles-mêmes, il y en a beaucoup aussi qu'on fait pour en signifier d'autres, celles-ci sont appelées et sont en effet des signes. Prenons un exemple : Il peut se faire qu'on donne un anneau à quelqu'un uniquement pour lui donner un anneau : un tel don n'a aucune signification; mais si on le donne comme un titre à un héritage, il devient un signe et celui qui le reçoit peut dire alors L'anneau n'a aucune valeur, il est vrai, mais il représente l'héritage que je désirais avoir. De même, lorsque le Seigneur vit que sa passion approchait, il eut soin d'investir ses disciples de sa force, afin que la grâce invisible fût communiquée par un signe sensible. Voilà pourquoi tous les sacrements ont été institués : telle est la communion eucharistique, telle l'ablution des pieds, tel enfin le baptême lui-même, le premier des sacrements, celui dans lequel nous sommes entés en Jésus-Christ par la ressemblance de sa mort; et la triple immersion qui se fait de nous alors rappelle les trois jours que nous allons célébrer. Mais de même qu'il y a bien des signes extérieurs qui différent les uns des autres, ainsi, pour ne pas sortir de l'exemple que nous avons choisi, y a-t-il plusieurs sortes d'investitures selon les différentes grâces dont nous sommes investis. Ainsi le chanoine est investi par le livre, l'abbé par la crosse et l'évêque par la crosse et l'anneau; et, de même que dans ces différentes cérémonies, les grâces conférées sont différentes, ainsi les signes de leur collation différent aussi entre eux. Or, de quelle grâce sommes-nous investis par le baptême? Nous sommes lavés de nos péchés. Qui est-ce qui peut rendre pur celui qui est né d'un germe impur, sinon Dieu seul, parce que seul il est pur et exempt de tout péché ? Le sacrement qui produisait jadis cet effet était la circoncision, dont le couteau retranchait, de notre chair, la rouille de la faute originelle qui s'était étendue de nos premiers parents jusqu'à nous; mais quand vint le Seigneur, l'agneau plein de douceur et de bonté, dont le joug aussi est doux et le fardeau léger, il se produisit un changement en bien et la rouille invétérée du péché se fondit dans l'eau et l'onction du Saint Esprit, la cruauté du remède disparut.

3. Mais peut-être me dira-t-on et me demandera-t-on, pourquoi si le baptême efface en nous le péché que nous tenons de nos premiers parents, il reste encore dans nos âmes un foyer de cupidité, comme un levain puissant de péché; car nul ne saurait révoquer en doute que cette dure loi du péché ne soit passée de nos premiers parents jusqu'à nous, puisque nous devons tous la vie à une volonté pécheresse, d'où vient que notre volonté à nous est elle-même corrompue et comme remplie d'ulcères et que, même malgré nous, nous ressentons les attraits de la concupiscence et les mouvements désordonnés qu'éprouvent les bêtes elles-mêmes. Je vous l'ai dit bien souvent, mes frères et il ne faut pas le perdre de vue, c'est parce que nous sommes tous tombés en Adam, oui, nous sommes tombés,  mais sur un tas de pierres et dans la boue : voilà pourquoi non seulement nous sommes souillés, mais encore blessés et rompus. Nous laver est l'affaire d'un instant, mais il faut une longue suite de soins pour nous guérir de nos blessures. Or, nous sommes lavés dans le baptême où l'acte de notre damnation se trouve effacé; de plus nous recevons dans ce sacrement la grâce de n'avoir même plus rien à craindre de la concupiscence si nous ne voulons pas céder à ses attraits et nous sommes pour ainsi dire débarrassés du pus infect de nos anciens ulcères, en même temps qu'est effacée notre condamnation, cette réponse de mort qui en découlait auparavant. Mais qui est-ce qui pourra refréner des mouvements si impétueux? Qui est-ce qui pourra supporter les démangeaisons dévorantes de cet antique ulcère? Ne désespérez pas de le pouvoir, car nous avons pour cela aussi une grâce qui nous aide et nous rend parfaitement sûrs du succès : c'est le sacrement où nous recevons le corps et le sang précieux de Notre-Seigneur. Ce sacrement produit deux effets en nous : en premier lieu il affaiblit la concupiscence dans les petites choses, et dans les grandes, il nous empêche d'y consentir. Si donc, il y en a parmi vous qui ressentent moins souvent et moins fort les mouvements de la colère, de l'envie, de la luxure et des autres passions pareilles à celles-là, qu'ils en rendent grâce au corps et au sang de Notre Seigneur, car c'est un effet de la vertu de ce sacrement dans son âme et qu'il se réjouisse en voyant que son dangereux ulcère approche de sa guérison complète.

4. Mais d'où vient que tant que nous sommes dans ce corps de péché et que nous vivons dans ces temps mauvais, nous ne puissions être sans péché? Faut-il donc désespérer de nous? Non. Écoutez saint Jean vous dire : «Si nous prétendons que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes et la vérité n'est pas en nous. Mais si nous confessons nos péchés, Dieu est juste et fidèle, il nous les remettra et nous purifiera de toute iniquité » (1 Jn 1, 8 et 9). En effet, pour que nous ne doutions pas de la rémission de nos fautes quotidiennes, nous avons le sacrement du lavement des pieds. Vous voulez savoir où j'ai appris que c'est là un sacrement pour la rémission des péchés? C'est de la bouche même du Seigneur, quand il dit à Pierre: « Tu ne sais pas maintenant pourquoi je fais ce que je fais, mais tu le sauras plus tard » (Jn 13, 7). Il ne parla pas de sacrement, il se contenta de dire : « Je vous ai donné l'exemple, pour que vous fassiez à vos frères, ce que vous m'avez vu faire à vous-mêmes » (Jn 13, 15). Il avait pourtant bien des choses à leur dire, mais ils ne pouvaient pas encore les porter en ce moment-là. Voilà pourquoi, tout en ne voulant pas les laisser tout à fait dans l'incertitude et le doute, il ne leur dit pourtant pas ce qu'ils n'étaient pas encore en état d'entendre. Mais voulez-vous vous convaincre qu'il n'était pas seulement question là d'un simple exemple, mais bien d'un sacrement? Écoutez ce que Jésus dit à Pierre : « Si je ne te lave pas, tu n'auras pas de part avec moi » (Jn 13, 8). Il y a donc, caché sous cette ablution, quelque chose de nécessaire au salut, puisque, sans elle, Pierre lui-même ne saurait prétendre avoir part au royaume de Jésus Christ et de Dieu. Aussi, voyez si saint Pierre ne fut pas effrayé à cette terrible menace, s'il n'a pas reconnu aussitôt qu'il y avait là un mystère de salut, car il s'est écrié à l'instant même : « Seigneur, lave-moi, non seulement les pieds, mais les mains aussi et la tête » (Jn 13, 9). Mais qui nous dit que cette ablution des pieds a pour but de nous laver des fautes non mortelles dont il est impossible que nous soyons complètement exempts en cette vie? Nous le voyons à la réponse même que fit le Seigneur à Pierre, quand il lui présentait ses mains et sa tête à laver aussi, en effet, il lui dit : « celui qui sort du bain n'a besoin que de se laver les pieds » (Jn 13, 10). Effectivement, celui qui n'a plus de péchés mortels, est comme s'il sortait du bain, sa tête, c'est-à-dire ses intentions, et ses mains, c'est-à-dire ses oeuvres et sa vie tout entière, sont pures; mais ses pieds, qui sont les affections de l'âme, tant que nous marchons sur la poussière de cette vie, ne peuvent pas être complètement exempts de toute souillure; il est impossible que l'esprit ne se laisse pas quelquefois aller au moins à de fugitifs sentiments de vanité, de sensualité ou de curiosité, un peu plus qu'il ne faut; car « nous faisons tous beaucoup de fautes » (Jc 3, 2).

5. Toutefois, que nul de nous ne méprise, ne regarde comme peu de chose ces sortes de fautes, car il est impossible d'être sauvé avec ces péchés-là, impossible même de les effacer, sinon par Jésus Christ et en vertu de ses mérites. Non, je le répète, que nul parmi nous, ne s'endorme dans une fâcheuse sécurité et ne se laisse aller à des paroles de malice, en cherchant à s'excuser de ces sortes de fautes (Ps 140, 4), car, comme il a été dit à saint Pierre par le Sauveur en personne, s'il ne les lave lui-même, nous n'aurons pas de part avec lui. Toutefois, il ne faut pas non plus que nous nous en préoccupions à l'excès, car il nous est facile d'en obtenir le pardon de Dieu, qui ne demande pas mieux que de nous l'accorder; il suffit pour cela que nous les reconnaissions. Dans ces sortes de fautes qui sont à peu près inévitables, si la négligence à la prévenir est coupable, la crainte excessive d'y tomber est un mal. Aussi, dans la prière qu'il nous a enseignée, a-t-il voulu que nous priions tous les jours pour obtenir le pardon de ces fautes quotidiennes (Luc 11, 4). En parlant de la concupiscence, nous avons dit que si le Sauveur nous a arrachés à la damnation, attendu que, selon l'Apôtre, « il n'y a plus maintenant de damnation à craindre pour ceux qui sont en Jésus Christ » (Rm 8, 1), cependant il l'a laissée vivre dans nos coeurs pour nous humilier, nous affliger, nous apprendre tout ce que nous procure la grâce et nous forcer à recourir à lui. Il en est de même de ces fautes légères : s'il n'a pas voulu, par un secret dessein de sa bonté, nous en délivrer entièrement, c'est afin de nous apprendre que, si nous sommes incapables, par nos propres forces, de nous soustraire entièrement même à ces petits péchés, à plus forte raison ne saurions-nous de nous-mêmes éviter ceux qui sont plus grands et qu'ainsi nous craignions constamment de perdre sa grâce, en voyant qu'elle nous est si nécessaire et nous nous tenions sans cesse sur nos gardes contre un pareil malheur.

 lavement des pieds

 

 



Terres cuites de Fr. Antoine Gélineau


Sermon de saint Bernard sur la Passion de Notre Seigneur

1. Que notre cœur veille, mes Frères, pour ne pas laisser infructueux ces jours pleins de mystères. La moisson promet d'être abondante, préparez des vases purs pour la recevoir. Venez recueillir les dons de la grâce avec des âmes pieuses et dévotes, des sens sur leur garde, des affections réglées et des consciences pures : non seulement le genre de vie particulier que nous avons embrassé nous y convie, mais l’usage de l’Église dont vous êtes les enfants, vous presse vivement de le faire. En effet, pour tous les chrétiens cette sainte semaine est l'occasion non pas ordinaire, mais tout à fait exceptionnelle de faire preuve de piété, de modestie, d'humilité et de recueillement, pour compatir en quelque sorte aux souffrances du Christ. Est-il, en effet un homme tellement privé de tout sentiment de religion, qui ne se sente, pendant ces jours, l'âme pénétrée de douleur? Est-il orgueil si grand qui ne s'abaisse ? Est-il ressentiment si tenace qui ne s'adoucisse? Amour, si vif des plaisirs qui ne se prive? Passions si débordées qui ne se contraignent? Coeur si mauvais qui ne s'ouvre à la pénitence? Or, rien de plus juste qu'il en soit ainsi, car nous entrons dans le temps de la passion du Sauveur qui continue jusqu'à présent encore à faire trembler la terre, à fendre les rochers et à forcer les tombeaux à s'ouvrir. De plus, nous approchons du jour de sa résurrection dont vous vous préparez à célébrer la fête sous les yeux du Seigneur de Très-haut. Ah! Plût à Dieu que vos âmes eussent la joie et le bonheur de la célébrer au plus haut des cieux, au sein des merveilles de ses mains. Mais en attendant, il ne pouvait arriver sur la terre rien de meilleur que ce que le Seigneur y a fait pendant ces saints jours et il ne pouvait nous être recommandé rien de préférable à la célébration annuelle du souvenir de ces grandes choses dans le désir de nos âmes, rien de plus agréable que d'attester avec force l'abondance de ses douceurs (Ps 144, 7). Après tout, c'est pour nous que nous le faisons ; c'est ainsi que nous recueillerons les fruits du salut et que nous recouvrerons la vie de l'âme. Ô Seigneur Jésus, que ta passion est admirable, elle a mis en fuite toutes nos passions, elle a expié toutes nos iniquités et il n'est pas de maladie si terrible de l'âme pour laquelle elle ne soit d'une efficacité parfaite. En est-il, en effet, une seule, même mortelle, qui ne soit guérie par sa mort.

2. Or il y a, mes frères, trois choses en particulier à considérer dans la passion : sa manière et sa cause. Dans le fait, nous remarquons, la patience du Sauveur, dans la manière brille son humilité et dans la cause éclate sa charité. Pour sa patience, elle fut unique, car, pendant que les pécheurs frappaient sur lui comme des forgerons frappent sur l’enclume, étendaient si cruellement ses membres sur le bois de la croix qu'on pouvait compter tous ses os, entamaient de tous côtés ce vaillant rempart d'Israël et perçaient ses pieds et ses mains de clous, il fut comme l'agneau que l'on conduit à la boucherie et semblable à la brebis entre les mains de celui qui la dépouille de sa toison, il n'ouvrit même pas la bouche, il ne laissa pas échapper une plainte contre son Père qui l'avait envoyé sur la terre, pas un mot amer contre le genre humain dont il allait, dans son innocence, acquitter les dettes, pas un reproche à l'adresse de ce peuple qui était son peuple et qui le payait de tous ses bienfaits, par de si grands supplices. On voit des hommes qui sont punis pour leurs fautes et qui supportent leur châtiment avec humilité et on leur fait un mérite de leur patience. On en voit d'autres qui sont flagellés beaucoup moins pour expier leurs fautes que pour être mis à l'épreuve et pour être récompensés ensuite et leur patience est tenue pour plus grande et plus exemplaire. Quelle ne sera donc pas à nos yeux, la patience de Jésus Christ qui est mis, on ne peut plus cruellement, à mort comme un voleur dans son propre héritage, par ceux mêmes qu'il était venu sauver, quoiqu'il fut exempt de tout péché tant actuel qu'originel et même de tout germe de péché ? Car en lui, habite la plénitude de la divinité, non pas en figure, mais en réalité; en lui, Dieu le Père se réconcilie le monde; je ne dis pas figurativement mais substantiellement et il est plein de grâce et de vérité, non pas par coopération, mais personnellement, pour accomplir son oeuvre. Isaïe a dit quelque part : « Son oeuvre est loin d'être son oeuvre » (Is 28, 21).  C'est-à-dire cette oeuvre était bien son oeuvre, parce que c'est celle que son Père lui a donnée à faire et ce qui n'était pas son oeuvre, c'est que étant tel qu'il est, il souffrît ce qu'il a souffert. Voilà donc comment il nous est donné de remarquer sa patience dans l'œuvre de sa passion.

3. Mais si vous jetez les yeux sur la manière dont il souffrit la passion, ce n'est pas seulement doux, c'est encore humble de coeur que vous le trouverez. On peut dire que le jugement qu'on a porté de lui dans son abaissement, est nul (Ac 8, 33), puisqu'il ne répondit rien à tant de calomnies et à tous les faux témoignages dirigés contre lui. « Nous l'avons vu, dit le Prophètes, et il avait plus ni éclat ni beauté » (Is 53, 2). Ce n'était plus le plus beau des enfants des hommes, mais c'était un opprobre, une sorte de lépreux, le dernier des hommes, un homme de douleur, un homme touché de la main de Dieu et humilié aux yeux de tous, en sorte qu'il avait perdu toute apparence et toute beauté. Ô homme, en même temps, le dernier et le premier des hommes ! Le plus abaissé et le plus sublime ! L'opprobre des hommes et la gloire des anges ! Il n'y a personne de plus grand que lui et personne non plus de plus abaissé. En un mot, couvert de crachats, abreuvé d'outrages et condamné à la plus honteuse des morts, il est mis au rang des scélérats eux-mêmes. Une humilité qui atteint de pareilles proportions, ou plutôt, qui dépasse ainsi toutes proportions ne méritera-t-elle rien ? Si sa patience fut unique, son humilité fut admirable et l'une et l’autre furent sans exemple.

4. Mais l'une et l'autre se trouvent admirablement complétées par la charité, qui fut la cause de sa passion. En effet, c'est parce que Dieu nous a aimés à l'excès que, pour nous racheter de notre esclavage, le Père n'a pas épargné le Fils et le Fils ne s'est pas épargné lui-même. Oui, il nous a aimés à l'excès, puisque son amour a excédé toute mesure, dépassé toute mesure et a été plus grand que tout. « Personne, a-t-il dit lui-même, personne ne peut avoir un amour plus grand que celui qui va jusqu'à lui faire donner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13) et pourtant, Seigneur, tu en as eu un plus grand encore, puisque tu es mort même pour tes ennemis. En effet, nous étions encore tes ennemis lorsque, par ta mort, tu nous as réconciliés avec toi et avec ton Père. Quel amour donc fut, est ou sera jamais comparable à celui-là? C'est à peine s'il se trouve des hommes qui consentent à mourir pour un innocent et toi, Seigneur, c'est pour des coupables que tu endures la passion; grand que celui qui va jusqu'à lui faire donner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13) et pourtant, Seigneur, tu en as eu un plus grand encore, puisque tu es mort même pour tes ennemis. En effet, nous étions encore tes ennemis lorsque, par votre mort, tu nous as réconciliés avec toi et avec ton Père. Quel amour donc fut, est ou sera jamais comparable à celui-là? C'est à peine s'il se trouve des hommes, qui consentent à mourir pour un innocent et toi, Seigneur, c'est pour des coupables que tu endures la passion, c'est pour nos péchés que tu meurs, c'est sans aucun mérite de leur part que tu viens justifier les pécheurs, prendre des esclaves pour frères, te donner des captifs pour cohéritiers et appeler des exilés à monter sur des trônes. Évidemment, ce qui ajoute encore un lustre unique à son humilité et à sa patience, c'est que, non content de livrer son âme à la mort et de se charger des péchés des hommes, il va de plus jusqu'à prier pour les violateurs de sa loi, de peur qu'ils ne périssent. Il n'est rien de plus certain et de plus digne de foi, c'est qu'il n'a été offert en sacrifice que parce qu'il l'a bien voulu! Ce n'est pas assez de dire : il a consenti à être immolé, mais il n'a été immolé que parce qu'il a voulu l'être; car nul ne pouvait lui enlever la vie malgré lui, aussi nul ne l'a lui a-t-il ôtée; ainsi, il l'a offerte de lui-même. À peine eut-il goûté au vinaigre qu'il s'écria : « Tout est consommé » (Jn 19, 30). En effet, il ne restait plus rien à accomplir, n'attendez donc plus rien de lui à présent. «Et alors ayant penché la tête » celui qui s'est fait obéissant jusqu'à la mort, «rendit l'esprit». Quel homme s'endort ainsi à son gré, dans les bras de la mort? Assurément la mort est la plus grande défaillance de la nature, mais mourir ainsi c'est le comble même de la force, c'est que ce qui semble une défaillance en Dieu, est encore plus fort que ce qui paraît le comble de la force dans les hommes (1 Co 1, 25). Un homme peut porter la folie jusqu'à porter sur lui-même une main criminelle. Mais ce n'est pas là déposer la vie comme un vêtement, c'est se l'arracher avec précipitation et violence bien plutôt que la quitter à sa volonté. Déposer ainsi la vie, comme tu as eu le triste pouvoir de le faire, ô impie Judas, c'est moins la déposer que se pendre; ce n'est pas la tirer soi-même du fond de ses entrailles, c'est l'arracher avec un lacet, enfin ce n'est pas rendre, mais c'est perdre la vie. Il n'y a que celui qui a pu, par sa propre vertu, revenir à la vie, qui a pu aussi la quitter parce qu'il l'a voulu. Seul il a eu le pouvoir de la déposer et de la reprendre ensuite, comme on dépose et comme on reprend un vêtement, parce que seul il a le pouvoir de la vie et de la mort.

5. Combien inestimable n'est donc pas cette charité, combien admirable cette humilité, combien ineffable cette patience! Oui, une hostie aussi sainte, aussi immaculée, aussi agréable était digne d'être agréée. Oui, l'agneau qui a été immolé est digne vraiment de recevoir la puissance (Ap 5, 12), de faire ce pourquoi il est venu, d'ôter les péchés du monde, je veux dire le triple péché qui a établi son règne sur la terre. Peut-être pensez-vous que je veux parler de la concupiscence de la chair, de la concupiscence des yeux et de l'orgueil de la vie; de ce triple lien qu'il est si difficile de rompre que beaucoup traînent derrière eux, ou plutôt dans les noeuds desquels il y en a tant qui sont traînés comme dans les liens de la vanité. Mais les triples liens du Sauveur prévalent dans les élus. En effet, comment le souvenir de sa patience n'éloignerait-il pas de notre âme la volupté, comment celui de son humilité n'écraserait-il pas tout sentiment d'orgueil? Quant à la charité, elle est telle que la pensée seule en occupe tellement notre esprit et s'empare si complètement de notre âme, qu'elle en éloigne, d'un souffle, toute pensée de curiosité. Ainsi, voilà donc des choses contre lesquelles la passion du Sauveur est puissante.

6. Mais il y a encore trois sortes de péchés que la vertu de la croix étouffe, comme j'ai l'intention de vous le dire et peut-être n'est-il pas tout à fait inutile que vous l'entendiez. Le premier c'est le péché originel, le second c'est le péché que j'appellerai personnel et le troisième le péché unique ou singulier. Par péché originel, on entend le plus grand de tous les péchés, celui qui nous vient d'Adam en qui nous avons tous péché et qui est cause que tous nous sommes sujets à la mort. Je dis que c'est le plus grand des péchés, parce qu'il infeste tellement le genre humain tout entier, qu'il règne dans chacun de nous et qu'il n'est personne qui échappe à sa souillure. Il passe du premier homme au dernier et dans chacun, il se répand comme un virus mortel, de la plante des pieds au sommet de la tête. Non seulement cela, mais il infeste tous les âges depuis l'instant où l'homme est conçu dans le sein de sa mère, jusqu'au moment où il rentre dans le sein de notre commune mère à tous. Sinon d'où viendrait ce joug accablant qui pèse sur tous les enfants d'Adam, depuis le jour de leur naissance jusqu'au jour où ils retournent dans les entrailles de la terre? Nous sommes conçus dans la souillure, nous croissons dans les ténèbres et nous venons au jour dans la douleur. À peine conçus nous chargeons d'un lourd fardeau nos malheureuses mères et à notre naissance, nous lui déchirons le sein comme des vipères; mais ce dont je m'étonne c'est que nous ne soyons pas nous-mêmes mis en pièces. Notre premier cri est un cri de douleur. Faut-il en être surpris quand on sait que nous entrons alors dans une vallée de larmes, si bien qu'on peut avec raison nous appliquer ce mot du saint homme Job : « L'homme né de la femme vit très peu de temps et est rempli de beaucoup de misères » (Job 14, 1). Nous avons appris la vérité de ces paroles non par des paroles seulement, mais par les coups mêmes de la misère. « L'homme, dit-il, né de la femme ». Quel sort abject! Mais de peur qu'il ne s'en console, en se flattant que les plaisirs des sens l'en dédommageront au milieu des objets sensibles de ce monde, il lui rappelle sa mort prochaine, en parlant de sa naissance en ces termes : « Il vit très-peu de temps ». Et pour qu'il ne se figure pas que de ce court espace de temps qui sépare son berceau de la tombe, il jouira du moins en pleine liberté, il continue : « Il est rempli de beaucoup de misères ». Oui, de beaucoup de très nombreuses misères, misères du corps et misères de l'âme, misères durant son sommeil, misères durant sa veille, misères enfin de quelque côté qu'il se tourne. Quant à celui qui lui dit un jour : « Seigneur, voici ton fils » (Jn 19, 26), il naquit aussi d'une femme, voire d'une femme qui était vierge et bénie entre toutes les femmes. Néanmoins il vécut bien peu de temps sur la terre et n'en fut pas moins rempli de nombreuses misères, exposé aux embûches pendant sa courte existence, couvert de mépris, froissé par mille injustices, accablé par les supplices et poursuivi de cruelles railleries.

7. Doutez-vous que ce soit assez de cette obéissance pour effacer la tache de notre première prévarication? Je vous répondrai qu'il s'en faut bien qu'il en soit de la grâce comme du péché, car si nous avons été damnés pour une seule faute, nous sommes justifiés par la grâce de Jésus Christ, après bien des péchés (Rm 5, 45 et 46). Sans doute le péché originel était grave, puisqu'il a souillé non seulement la personne d'Adam, mais la nature humaine tout entière; pourtant le péché personnel est plus grave encore, puisque nous le commettons en lâchant la bride à nos sens et en faisant de tous nos membres des instruments d'iniquité, en sorte que nous ne sommes plus seulement dans les chaînes que le péché d'un autre a forgées, mais dans celles dont notre propre péché nous a chargés. Pour ce qui est du péché singulier ou unique, il est d'autant plus grave que tous les autres, qu'il s'est attaqué à la majesté de Dieu même, alors que des hommes impies ont injustement mis le Juste à mort et porté des mains sacrilèges sur le Fils même de Dieu, comme de cruels homicides, disons mieux, s'il est permis de se servir de ce mot, comme de cruels déicides. Quelle différence y a-t-il entre ce troisième péché et ces deux premiers? C'est qu'au moment où il se commit, toute la machine du monde frémit, pâlit même et que peu s'en fallut que l'antique chaos ne reprit partout ses droits. Supposons un prince de la terre qui fait, à main armée, invasion dans les terres de son roi et les met à feu et à sang, supposons-en en outre qui, admis à la table et dans les conseils de son roi, tue le fils de ce dernier par le poignard des traîtres. Le premier ne vous semblera-t-il pas innocent en comparaison du second, ne vous semblera-t-il pas qu'il n'a fait presque aucun mal? Ainsi, en est-il de tout autre péché, comparé à celui dont je parle : or voilà le péché dont est tombé victime, celui qui s'est chargé de tous les péchés des hommes, afin de pouvoir par le péché condamner le péché. Par ce dernier péché, en effet, le péché originel et le péché personnel a été détruit, bien plus ce péché même, ce péché unique et singulier s'est lui-même donné le coup de mort.

8. C'est en raisonnant a maximo que je conclus que les deux moindres péchés sont effacés et voici comment je raisonne. Jésus Christ s'est chargé des péchés de tous les hommes et il a prié pour ses bourreaux afin qu'ils ne périssent pas, car il a dit : «Mon Père, pardonne-les, ils ne savent ce qu'ils font » (Luc 23, 34).  C'est un mot irrévocable que tu as prononcé là, Seigneur et il ne reviendra pas à toi sans avoir produit son effet, il fera ce qu'il avait à faire. Voyez donc maintenant les oeuvres du Seigneur, les merveilles qu'il a faites sur la terre en notre faveur (Ps 45, 8). Il a été battu de verges, couronné d'épines, percé de clous, attaché au gibet et raillé d'opprobres et lui néanmoins, oubliant toutes ses souffrances, s'écrie : « Pardonnez-leur ! » Voilà comment aux misères du corps, répondent les miséricordes du coeur, aux douleurs, les pitiés, comment l'huile de la joie succède aux gouttes de sang qui ont humecté la terre. Les miséricordes sont aussi nombreuses que les misères. Celles-ci l'emporteront-elles sur celles-là, ou bien les premières vaincront-elles les secondes? Ô Seigneur, que tes antiques miséricordes l'emportent et que ta sagesse triomphe de leur malice. L'iniquité de tes bourreaux est grande, mais ta bonté ne l'est-elle pas bien davantage encore, Seigneur ? Oui, elle l'est et elle l'est au-delà de toute mesure. « Est-ce ainsi, dit-il par son prophète, qu'on me rend le mal pour le bien et qu'on creuse une fosse devant mes pas pour m'y faire tomber ? » (Jr 18, 20) Il est bien vrai qu'ils ont creusé une fosse à l'impatience, qu'ils ont donné à la colère des occasions aussi nombreuses que grandes d'éclater. Mais Seigneur, qu'est-ce que la fosse qu'ils peuvent creuser, comparée aux abîmes de ta mansuétude? Ils l'ont creusée en te rendant le mal pour le bien, mais la charité ne s'aigrit pas, n'agit pas avec précipitation, elle ne faiblit pas, elle ne sait ce que c'est que de choir dans la fosse, et au mal qu'on accumule contre elle, elle ne répond que par des bienfaits qu'elle multiplie. Il s'en faut bien Seigneur, que des mouches, condamnées à périr, puissent faire perdre la douceur de son parfum au baume qui coule de ton coeur, de ton sein, où la miséricorde et la rédemption surabondent. Or ces mouches condamnées à périr, ce sont toutes tes misères, Seigneur, ce sont aussi les blasphèmes dont tu es l'objet, ce sont enfin ces outrages dont te charge une génération perverse et irritante.

9. Mais toi, Seigneur, que vas-tu faire? En même temps que tu élèves tes mains vers le ciel et au moment où le sacrifice du matin va devenir l'holocauste du soir, ta voix mêlée à la vertu de l'encens dont la fumée s'élève vers les cieux, ombrageait la terre et rafraîchissait les enfers, fait entendre ce cri digne d'être exaucé à cause de la grandeur de celui qui l'a poussé : « Ô mon Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ! » (Luc 23, 34) Ô Seigneur, quel besoin de pardon il y a en toi ! Combien grande et abondante est ta douceur ! (Ps 30, 20) Quelle distance sépare tes idées des nôtres ! Combien ta miséricorde est constante pour les impies! Ô merveille! D'un côté, Jésus s'écrie : «Pardonne-leur ! » et de 1’autre, j'entends les Juifs crier : «Crucifie-le ! » Les paroles de l'un sont plus douces que l'huile et celles des autres sont aiguës comme des dards. Ô charité patiente, plus que cela, compatissante ! « La charité est patiente » dit l'Apôtre. C'est assez, mais « elle est bienveillante » (1 Co 13, 4) c'est le comble. « Ne vous laissez pas vaincre par le mal. » Voilà ce qui s'appelle une charité abondante. « Mais, de plus, travaillez à vaincre le mal par le bien. » (Rm 12, 21) Voilà qui est une charité surabondante. Ce n'est pas la patience seule de Dieu, mais ce fut aussi sa bonté qui a amené les Juifs à la pénitence, car dans sa bienveillance, la charité aime ceux qu'elle tolère et elle les aime avec toute cette ardeur. Dans sa patience, elle ferme les yeux sur le mal, elle attend, elle supporte le pécheur ; mais dans sa bonté, elle l’attire, elle l'anime, elle le force à s'éloigner de ses voies perdues, et finit par couvrir, comme d'un manteau, la multitude de ses fautes. Ô Juifs, vous êtes de pierre, mais si vous venez vous heurter contre une pierre moins dure que vous, il en sort un son de bonté et l'huile de la charité y bouillonne. Ô Seigneur, de quel torrent de délices inondes-tu ceux qui ont soif de vous, quand tu faits couler comme l'huile, ces flots de miséricorde sur ceux qui te crucifient?

10. Vous voyez donc maintenant que la passion de Notre Seigneur suffit très amplement pour effacer toute espèce de péchés. Mais qui sait si j'y ai quelque part? Oui, tu y as part, ô homme, attendu que nul autre que toi ne saurait y avoir part. Si ce n'est toi, sera-ce l'ange ? Mais il n'en a pas besoin. Sera-ce le démon? Mais il ne peut ressusciter. D'ailleurs, si le Christ n'a pas pris la ressemblance des anges, il s'en faut bien qu'il ait pris celle des démons, mais « c'est aux hommes qu'il s'est fait semblable et il s'est montré homme par tout ce qui a passé en lui » (Ph 2, 7). Il s'est anéanti lui-même et a revêtu la forme de l'esclave ; encore n'est-ce pas simplement d'un esclave  qu'il prit la forme, pour être soumis au joug, mais celle d'un mauvaise esclave pour être maltraité; d'un esclave du péché pour en payer, la dette, bien qu'il ne l'eût pas contractée lui-même. L'Apôtre dit : « Qu'il s'est fait semblable aux hommes ». Non pas à l'homme, attendu que le premier homme ne fut pas créé dans une chair de péché, ni même dans une chair semblable à celle qui est sujette au péché. En effet le Christ s'est plongé au plus épais et au plus profond de la misère générale des hommes pour que le regard subtil du malin esprit ne pût discerner ce grand mystère de charité. Ainsi c'est bien dans son extérieur, mais dans son extérieur tout entier qu'il a été trouvé homme et on ne peut remarquer en lui rien qui le distingue du reste des hommes, en ce qui est de la nature humaine. C'est même parce qu'il fut trouvé homme en toutes choses qu'il a été crucifié. Or il ne s'est révélé qu'à fort peu de personnes, seulement afin qu'il y en eût qui crussent en lui et il demeura caché pour tous les autres « attendu que s'ils l'avaient connu, jamais ils n'eussent crucifié le Seigneur de gloire (1 Co 2, 8) » en sorte qu'à ce péché unique, il unit encore celui d'ignorance, afin qu'il y eût dans l'ignorance de ceux qui le commettaient quelque ombre de justice à leur pardonner leurs fautes.

11. Le premier, l'antique Adam, celui qui fuyait la vue de Dieu, nous a laissé deux choses en héritage, le travail et la douleur. Le travail pour l'agir et la douleur pour le pâtir. Ce n'est pas ce qui lui avait été dit dans le Paradis qu'il avait reçu afin de s'y occuper et de veiller à sa garde, mais de s'y occuper avec plaisir et de le garder avec fidélité pour lui et ses descendants. Le Christ Notre Seigneur considéra le travail et la douleur, mais pour les prendre l'un et l'autre en mains, ou plutôt pour se jeter entre les mains de l'un et de l'autre, pour se plonger dans le limon même de l'abîme, dont les eaux pénétrèrent jusqu'à son âme. Entendez-le dire à son Père : «Jette un regard sur l'abaissement et sur le travail où je me trouve (Ps 24, 18) car je suis dans la pauvreté et dans les travaux dès ma jeunesse » (Ps 84, 6). Il travailla donc avec patience et ses mains se plièrent aux occupations pénibles. Quant à la douleur, écoutez comme il en parle : « Ô vous, qui passez par le chemin, considérez et voyez s'il est douleur semblable à la mienne » (Lm 1, 12). Isaïe continue : « Il a pris véritablement nos langueurs sur lui et il s'est chargé lui-même de nos douleurs » (Is 53, 4) cet homme de douleurs, cet homme pauvre et souffrant, qui connut toutes les tentations, mais sans connaître le péché. Pendant le cours de sa vie, il eut l'action passive et à sa mort, la passion active, alors qu'il opérait notre salut au milieu de la terre. Voilà pourquoi je me rappellerai tant que je vivrai ses travaux en prêchant l'Évangile, ses fatigues dans ses courses, ses tentations dans le jeûne, ses veilles dans la prière, ses larmes dans sa compassion pour ceux qui souffraient. Je me souviendrai de ses fatigues, de ses outrages, de ses crachats, de ses soufflets, de ses moqueries, de ses reproches, de ses clous et du reste qu'il subit en lui ou sur lui. Et maintenant, je puis marcher sur ses traces, j'ai un modèle à suivre, il ne me reste plus qu'à l'imiter et à suivre ses pas. Si je ne le fais pas, on me réclamera le sang du Juste qui a été répandu sur la terre et il ne se trouvera pas que je sois étranger au crime insigne des Juifs, si je me suis montré ingrat envers un amour si excessif, si j'ai fait outrage à l'esprit de la grâce, si j'ai tenu pour un sang méprisable et vil le sang même de l'alliance, si enfin, j'ai foulé aux pieds le Fils de Dieu même (He 10, 29).
12. Il y en a beaucoup qui travaillent et qui souffrent, mais c'est parce qu'ils sont contraints de le faire, ce n'est pas par un libre choix de leur volonté, ceux-là ne sont pas conformes à l'image de Dieu. Il y en a d'autres aussi qui supportent volontairement et le travail et la douleur mais ils n'ont pas de part pour cela dans ce que je dis. Ainsi l'homme adonné à la débauche, veille des nuits entières, non pas seulement avec patience, mais même avec bonheur pour satisfaire sa passion; le ravisseur veille aussi des nuits entières, l'arme au poing, mais c'est pour se saisir de sa proie; le voleur veille également, mais c'est pour s'introduire par quelque ouverture qu'il aura pratiquée dans la maison d'autrui. Mais tous ces hommes-là et ceux qui leur ressemblent sont bien loin du travail et de la douleur que le Seigneur considère. Au contraire, les hommes de bonne volonté qui, par le fait d'une volonté toute chrétienne, échangent les richesses contre la pauvreté, ou seulement dédaignent les richesses qu'ils n'ont pas, de même que s'ils les avaient, renoncent à tout pour Jésus Christ, de même qu'il a tout quitté pour eux, suivent l'Agneau partout où il va, imiter ainsi le Sauveur, c'est pour moi, la preuve la plus convaincante que la passion du Sauveur et sa ressemblance avec nous, ont produit des fruits dans mon âme, car c'est en cela que je reconnais la saveur et le fruit délicieux du travail et de la douleur.12. Il y en a beaucoup qui travaillent et qui souffrent, mais c'est parce qu'ils sont contraints de le faire, ce n'est pas par un libre choix de leur volonté, ceux-là ne sont pas conformes à l'image de Dieu. Il y en a d'autres aussi qui supportent volontairement et le travail et la douleur mais ils n'ont pas de part pour cela dans ce que je dis. Ainsi l'homme adonné à la débauche, veille des nuits entières, non pas seulement avec patience, mais même avec bonheur pour satisfaire sa passion; le ravisseur veille aussi des nuits entières, l'arme au poing, mais c'est pour se saisir de sa proie; le voleur veille également, mais c'est pour s'introduire par quelque ouverture qu'il aura pratiquée dans la maison d'autrui. Mais tous ces hommes-là et ceux qui leur ressemblent sont bien loin du travail et de la douleur que le Seigneur considère. Au contraire, les hommes de bonne volonté qui, par le fait d'une volonté toute chrétienne, échangent les richesses contre la pauvreté, ou seulement dédaignent les richesses qu'ils n'ont pas, de même que s'ils les avaient, renoncent à tout pour Jésus Christ, de même qu'il a tout quitté pour eux, suivent l'Agneau partout où il va, imiter ainsi le Sauveur, c'est pour moi, la preuve la plus convaincante que la passion du Sauveur et sa ressemblance avec nous, ont produit des fruits dans mon âme, car c'est en cela que je reconnais la saveur et le fruit délicieux du travail et de la douleur.

13. Voyez donc, mes frères, quelles grandes choses le Seigneur a faites pour vous. Pour tout ce qui est au ciel et sur la terre, il dit et elles se firent. Or qu'y a-t-il de plus facile que de dire un mot ? Mais n'a-t-il dit qu'un mot lorsqu'il entreprit de te refaire comme il t'avait fait après avoir passé trente-trois ans sur la terre et vécu pendant tout ce temps-là au milieu des hommes, alors il en trouva parmi eux qui attaquèrent ses actions et blâmèrent ses paroles, lui qui n'avait pas même où reposer sa tête. Pourquoi cela? Parce que le Verbe s'était dépouillé de la nature subtile pour revêtir une forme grossière. Car il s'était fait chair et se servait d'organes lourds et grossiers. Mais de même que la pensée se revêt de la parole sensible, sans rien perdre après avoir pris ce vêtement de ce qu'elle était auparavant, ainsi le Fils de Dieu prit un corps sans se confondre avec lui et sans perdre en le prenant, rien de ce qu'il était avant de l'avoir pris. Il était invisible dans le sein de son Père, mais ici-bas nos mains ont pu toucher la vertu même de vie et nos yeux ont pu contempler Celui qui était dès le commencement. Mais comme il ne s'était uni qu'une chair parfaitement pure et une âme parfaitement sainte, le Verbe de Dieu ici-bas réglait tous les mouvements de son corps avec une liberté parfaite, tant à cause qu'il était en même temps la sagesse et la justice même, que parce qu'il n'avait dans ses membres aucune loi qui allât contre la loi de son âme. Mon verbe à moi, n'est ni la sagesse ni la justice, mais pourtant il est capable de l'une et de l'autre. Toutefois, il peut tout aussi bien et même plus facilement en manquer qu'en être doué. Car il nous est bien plus habituel de condescendre à tous les vices de notre chair que de régler ses actions et ses passions, attendu que tout homme est enclin au mal dès son enfance et pense à son plaisir dans les camps et au milieu des glaives, jusque dans les bras même de la mort.

14. Heureux celui dont la pensée, car c'est là notre vertu à nous, dirige toutes ses actions vers la justice, en sorte que ses intentions sont toujours pures et ses actions toujours droites. Heureux celui qui règle toutes les passions de son corps sur la justice, en sorte que tout ce qu'il souffre, c'est pour le Fils de Dieu qu'il le souffre, que tout murmure a fui de son cœur et qu'il n'y a plus sur ses lèvres que des paroles d'actions de grâce et de louanges. Celui qui s'est levé ainsi est bien ce paralytique qui prit son lit sur ses épaules et s'en retourna dans sa maison. Notre lit, notre grabat à nous, c'est notre corps dans lequel nous avons commencé par être étendus languissants, asservis à tous nos désirs et à toutes nos concupiscences. Maintenant nous le portons sur nos épaules lorsque nous sommes contraints d'obéir à l'esprit et en le portant, c'est un mort que nous portons, car notre corps est mort par le péché. Aussi ne faisons-nous que marcher à petits pas, au lieu de courir, car «le corps qui se corrompt appesantit l'âme et cette demeure terrestre abat l'esprit par la multiplicité des soins qu'elle en réclame » (Sg 9, 15). Et c'est aussi pas à pas que nous nous avançons vers notre demeure. De quelle demeure parlé-je ? De notre mère à tous, car «leurs sépulcres, est-il dit, seront leur éternelle demeure » (Ps 40, 12) ou plutôt de celle que nous avons dans les cieux, qui n'est pas faite de main d'homme et qui durera éternellement aussi (2 Co 5, 1). Si nous pouvons encore faire quelques pas sous un tel fardeau, avec quelle rapidité pensez-vous que nous pourrons courir lorsque nous l'aurons déposé? Ne prendrons-nous pas alors notre vol? Oui certainement nous le prendrons et nous nous envolerons sur l'aile même des vents. Le Seigneur Jésus nous a enlacés dans les deux bras du travail et de la douleur et nous, nous l'embrassons à notre tour de nos deux bras aussi, à cause de la justice et pour tendre à la justice : à cause de la justice, en souffrant pour elle, et pour tendre à sa justice, en dirigeant nos actions vers elle. Disons donc aussi avec l'Épouse des Cantiques : « Je le tiens dans mes bras, je ne le laisserai pas aller » (Ct 3, 4). Disons aussi avec le Patriarche : « Je ne vous lâcherai pas que tu ne m'aies donné ta bénédiction » (Gn 32, 26). Que nous reste-t-il maintenant en effet à attendre, sinon sa bénédiction? Que pouvons-nous désirer de lui après les embrassements dont il nous étreint, sinon un baiser? Ah! Si déjà je tenais ainsi Dieu dans mes bras, comment ne m'écrierais-je pas de toute mon âme : « Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche » (Ct 1, 1) ? Mais en attendant, Seigneur, nourrisse-moi d'un pain de larmes et abreuve-moi aussi de l'eau de mes larmes avec abondance (Ps 74, 6).

Sermon pour le mercredi saint

Traduction Charpentier, Paris, 1854, scanné par l’abbaye de Port-Valais.