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Abbaye de Tamié

Accueillir l’autre dans sa vie.

Un chapitre de 2008

Il est facile de dénoncer les agressions d’Israël au Liban, la sauvagerie des tueries au Burundi ou au Rwanda, la guerre en Irak… Mais commençons par nous interroger nous-mêmes. Comment est-ce que je vis ma relation aux autres, à tous les autres, mais en particulier avec ceux qui me sont le plus proches, qui me sont précisément trop proches car ils entrent dans mon domaine de chaque jour ?
Pour poser la question autrement, demandons-nous quelle conception nous nous faisons de la charité. En général nous, les hommes, nous envisageons l’exercice de la charité de façon active : aller vers les autres, leur rendre service, avoir souci de leur santé, de leur fatigue… Et je pourrais citer de nombreux exemples très beaux dans notre communauté : eservices rendus, propositions de se remplacer, effort pour proposer une explication après un malentendu… Mais il est toujours plus facile d’avoir soi-même l’initiative que de se laisser déstabiliser par l’autre. Il est plus facile de donner que de se laisser emprunter ou voler… c’est normal !

Dimanche dernier nous avions comme deuxième lecture ce beau passage de la lettre de saint Paul aux Éphésiens :
« Frères, vous avez reçu la marque du Saint Esprit de Dieu, ne le contristez pas. Faites disparaître de votre vie tout ce qui est amertume, emportement, colère, éclats de voix ou insultes, ainsi que toute espèce de méchanceté. Soyez entre vous pleins de générosité et de tendresse. Pardonnez-vous les uns aux autres, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ. Oui, cherchez à imiter Dieu, puisque vous êtes ses enfants bien-aimés. Vivez dans l’amour, comme le Christ : il nous a aimés et s’est livré pour nous en offrant à Dieu le sacrifice qui pouvait lui plaire. » (Ep 4, 30 à 5, 2)
Comment être pleins de générosité, pleins surtout de tendresse et fuir la colère ?
Imiter Dieu… Vivre dans l’amour comme le Christ… c’est donner au commandement de l’amour fraternel une dimension illimitée, une mesure infinie. Depuis que Jésus a mis sur le même plan les deux commandements de l’amour de Dieu et du prochain, il faut aimer Dieu et le prochain de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces.

L’exhortation apostolique de Jean Paul II, Vita consecrata a raison de nous inviter à dépasser le niveau moral pour nous situer sur le plan théologal.
« Dans la vie de communauté, on doit pouvoir en quelque sorte saisir que la communion fraternelle, avant d'être un moyen pour une mission déterminée, est un lieu théologal où l'on peut faire l'expérience de la présence mystique du Seigneur ressuscité (cf. Mt 18,20). Cela se réalise grâce à l'amour mutuel de ceux qui composent la communauté, amour nourri par la Parole et par l'Eucharistie, purifié par le Sacrement de la Réconciliation, soutenu par la prière pour l'unité, don de l'Esprit à ceux qui se mettent à l'écoute obéissante de l'Évangile. C'est précisément Lui, l'Esprit, qui introduit l'âme dans la communion avec le Père et avec son Fils Jésus Christ (cf. 1 Jn 1,3), communion qui est source de la vie fraternelle. » n. 42

Je lis actuellement le petit livre du P. Rondet, Laissez-vous guider par l’Esprit . Lorsqu’il aborde l’amour fraternel, il renvoie au livre plus volumineux du P. Moingt, L’homme qui venait de Dieu. J’y ai trouvé en effet des développements très intéressants dans le commentaire qu’il donne du dialogue entre Jésus et le légiste pour savoir quel est le plus grand commandement. Je le cite :
« Et qui est mon prochain ? » (Lc 10,29) C’était la vraie question, que dissimulait la première. Il ne pense pas à demander qui est Dieu, croyant le bien savoir : Dieu ne peut être confondu avec personne, il est forcément l’Unique, puisqu’on ne le rencontre nulle part. L’aimer, même de tout son cœur, n’est pas un vrai problème, car aucune mesure connue ne peut nous faire le reproche de ne pas l’aimer suffisamment. Si ce n’est la mesure de l’amour dû au prochain, puisqu’il est « semblable » à l’amour dû à Dieu. Saint Jean en fait la remarque : « Si quelqu’un dit : J’aime Dieu, et qu’il déteste son frère, c’est un menteur : celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas. » (1 Jn 4, 20)… aimer Dieu comme il doit être aimé, c’est aimer son prochain sans mesure…. » (p.482) Et le P. Moingt n’a pas de peine à montrer que pour Jésus, «tout homme est mon prochain… le prochain, c’est l’autre. Au regard de l’amour, l’autre est l’égal de Dieu, car il est le lieu de l’altérité absolue, l’image du Tout-Autre qu’on ne rencontre nulle part si on ne va pas au-devant de n’importe qui. » (p. 483)
Quand le légiste avait dit : « cela vaut mieux que tous les holocaustes », il ne se doutait pas de la nouveauté d’un tel propos. « Jésus dénote dans ce jugement un signe des temps nouveaux : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu » (Mc 12, 33-34). Il n’était pas évident, en effet, de déduire de la primauté de l’amour une conséquence qui relativisait le culte et qui logeait l’amour de Dieu dans le service du prochain de préférence à l’ « office divin » du culte. » (p. 478) Pour souligner le changement qu’apporte dans la religion une telle affirmation, P. Moingt écrit ces lignes qui peuvent éclairer le dialogue interreligieux tout comme la crise de la pratique religieuse aujourd’hui :
« La grande révolution religieuse accomplie par Jésus, c’est d’avoir ouvert aux hommes une autre voie d’accès à Dieu que celle du sacré, la voie profane de la relation au prochain, la relation éthique vécue comme service d’autrui et poussée jusqu’au sacrifice de soi. Il est devenu Sauveur universel pour avoir ouvert cette voie, accessible à tout homme. (P. 485-486) Autrement dit, à tout homme, quelle que soit sa religion. Jésus a payé de sa propre vie ce renversement des valeurs dans le monde religieux : désormais, l’amour du prochain passe avant le culte et le Temple. « Détruisez ce Temple, en trois jours je le relèverai ». Il parlait de son propre corps et donc de son nouveau mode de présence dans l’Église à travers l’amour du prochain. Oui, Jésus a payé de sa vie « le blasphème d’avoir dépossédé le culte du monopole du salut. »
« Jadis, il fallait sans cesse « monter » au lieu saint faire des purifications, des expiations et des prières ; dressé entre ciel et terre, le Temple était le passage obligatoire vers Dieu et vers le salut, il établissait la communication salutaire entre Dieu et le peuple, quand la fumée des sacrifices s’élevait vers le Seigneur maître du ciel et de la terre. Désormais, il est requis et il suffit d’aller à Jésus, et Jésus nous apprend qu’on trouve accès à lui quand on va au secours du plus petit de ses frères, quand on communique fraternellement les uns avec les autres. Son avènement fait basculer les axes de la religion. Dieu ne réside plus, immuable et immobile, au sommet de l’univers, à l’origine des choses, et il n’est plus nécessaire de quitter l’histoire pour aller à lui ; il surgit à l’horizon de l’histoire, il vient à sa rencontre, il vient faire lui-même le salut en établissant entre les hommes son Règne de justice et de liberté, de paix et d’amour. Pour trouver Dieu, le chemin de l’autre remplace la montée au Temple, la route de l’histoire devient le chemin du salut, le retour de l’exil, de l’exil du sacré.
Ce joug nouveau n’est pas moins exigeant que l’ancien, il l’est même davantage… Mais ce joug est « léger », car c’est celui de l’amour fraternel, celui qui construit la vie, et même s’il nous l’enlève pour la donner à d’autres, il nous fait goûter qu’«il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir», selon une « béatitude » de Jésus recueillie par Paul (Ac10, 35) La route du salut a été désacralisée par la sacralisation de la personne de l’autre : voilà la Bonne Nouvelle apportée et réalisée par Jésus, la nouveauté de l’Évangile. » (p. 490-491)
C’est bien à cette lumière qu’il nous essayer de préciser les appels que nous adresse saint Paul d’être pleins de générosité, de tendresse et de fuir la colère.

1) Être pleins de générosité


L’important pour un être vraiment libre est de pouvoir construire sa vie au lieu de la subir. Si je subis des événements sans adhésion intérieure, sans oui profond, je ne crée plus mon histoire. Je perds ma liberté de décision, je ne suis plus capable d’inventer ma vie. J’ai l’impression qu’on m’a volé ma vie, que d’autres ou les événements en ont décidé à ma place. N’est-ce pas ce que nous éprouvons confusément chaque fois que l’autre vient interférer dans notre vie et nous oblige à accueillir sa demande, son ordre, sa remarque, sa façon d’agir ou de se comporter ou tout simplement sa présence ? Or, être pleins de générosité c’est construire sa vie sur le don de soi, sans calcul, sans limites… Cette générosité accepte que l’autre entre dans ma vie puisque ma vie déjà lui appartient, que je la lui ai donnée… Le Cardinal Ratzinger écrivait :
« Mais revenons aux paroles du Christ qui nous dit : C’est quand tu crois que tu dois être ton seul maître et te défendre toi-même que tu te perds. Car tu n’es pas construit comme une île, tu n’es pas un moi qui repose sur lui-même, mais tu es construit pour l’amour et donc pour te donner, pour renoncer, pour être émondé de toi-même. C’est seulement si tu te donnes, si tu te perds, comme le Christ le dit, que tu pourras vivre. » (Cal Ratzinger, Le sel de la terre, p. 163-164)
Là se trouve la grande difficulté : accepter d’être émondé par l’autre, d’être taillé et donc amputé, semble-t-il, de quelque chose de soi, même si c’est d’une branche sans fruit. Alors que c’est seulement si tu te donnes, si tu te perds, comme le Christ le dit, que tu pourras vivre.

2) Être pleins de tendresse

Comment manifester cette tendresse, une tendresse qui sait demeurer virile ? Chacun de nous a un besoin fondamental de se sentir reconnu, apprécié, aimé. C’est dans le regard que je porte sur lui qu’il percevra cette tendresse. Mais plus encore dans le oui avec lequel j’accueille sa demande. Un oui distrait ou donné sans la spontanéité de l’amour ne pourra lui donner cette assurance et le laissera insatisfait, frustré d’affection, frustré d’amitié. Que nos regards ou nos oui soient toujours porteurs de tendresse. "Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande "(Jn 15,14) nous dit Jésus et… si vous le faites avec joie ! Notre oui doit toujours chercher à susciter la vie, éveiller la confiance et l’amour… Si nous ne pouvons toujours accorder ce qui nous est demandé, nous devons toujours répondre par un sourire et une bonne parole, comme saint Benoît le rappelle au cellérier, ajoutant : "Une parole aimable, chargée de tendresse, vaut mieux que le plus beau présent" (RB 3114).

3) Fuir la colère


Qui se fâche se donne toujours tort, même si ce qu’il dit est juste et fondé. Qui se fâche me fait penser à Jonas. Dieu lui demande : "As-tu bien raison de te fâcher, Jonas ?" Cette scène est pleine d’humour et nous invite à regarder avec le même humour sa colère aussi bien que celle des autres. Toute réaction de violence est l’expression d’une peur, d’une insécurité, d’un manque de reconnaissance. Tant que dure cette insécurité il sera bien difficile de gérer et d’humaniser la violence. Aussi avant de chercher comment répondre au frère qui se met en colère, il faut chercher comment lui assurer cette reconnaissance et ce climat de confiance qui le mettra en sécurité. Sur le moment, ce n’est sans doute pas possible mais cela montre l’importance du climat de confiance et de reconnaissance qu’il revient à chacun de créer et de développer en communauté.

4) Réaliser une vraie communion est une mission d’Église.

Jean Paul II soulignait l’importance ecclésiale du témoignage donné par une communauté unie et fraternelle. Le monde d’aujourd’hui a grandement besoin de rencontrer de telles communautés. Si les fidèles apprécient tellement notre liturgie c’est parce qu’elle exprime une vraie communion fraternelle, une joie d’être ensemble, une vraie fraternité. « Toute l'Église compte beaucoup sur le témoignage de communautés riches " de joie et de l'Esprit Saint " (Ac 13, 52). Elle désire présenter au monde l'exemple de communautés dans lesquelles l'attention mutuelle aide à dépasser la solitude, la communication pousse chacun à se sentir coresponsable et le pardon cicatrise les blessures et renforce de la part de tous l'engagement à la communion… Afin de présenter à l'humanité d'aujourd'hui son vrai visage, l'Église a réellement besoin de telles communautés fraternelles qui, par leur existence même, représentent une contribution à la nouvelle évangélisation, parce qu'elles montrent de façon concrète les fruits du "commandement nouveau". Vita consecrata n° 45.
Pour que notre communauté apparaisse telle, il est important que chacun vive ce dynamisme permanent de l’amour fraternel et la conversion constante qu’il exige. L’important me semble être d’accepter pleinement que l’autre entre dans ma vie. Jusqu’où cela peut mener, je l’ignore. Il n’y a pas de limites à mettre a priori. Il s’agit d’une ouverture progressive à l’autre, à la confiance, à l’abandon qui normalement va de pair avec la même attitude vis-à-vis de Dieu dans la prière. Prière et vie fraternelle se correspondent, l’une est toujours le critère d’authenticité de l’autre. Il n’est pas interdit d’ajouter qu’accepter l’autre dans ma vie est un chemin d’humanisation. Certes, l’autre me déstabilise, mais il me sort de moi-même, m’ouvre à la relation, or Dieu est relation. Le plus grave n’est pas quand l’autre me dérange et entre dans ma vie, mais bien lorsqu’il m’ignore ou m’exclut de son champ visuel ou d’action.
Ce chemin de l’amour fraternel est celui-là même qui conduit à l’amour mystique du Verbe dont nous parlait si admirablement saint Bernard, dans la lecture de l'office de vigile cette nuit (La charité ne recherche pas son propre avantage ; elle n’a pas eu de peine à me persuader, depuis longtemps, qu’aucun de mes désirs personnels n’était préférable à votre intérêt. À mon avis, prier, lire, écrire, méditer, et toutes les autres occupations favorables à ma vie spirituelle je les tiens pour dommageables, si elles ne vous sont pas utiles. Sermon 3 sur le Cantique des cantiques). L’un ne va pas sans l’autre.