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Abbaye de Tamié

Écouter ses frères pour apprendre à écouter Dieu

Par dom Victor
Dimanche 25 septembre 2005

 


J’ai l’intention ce matin de prolonger la réflexion sur l’écoute, en profitant des conférences de Mère Rosaria [1], mais en élargissant la réflexion. Je commencerai par un regard sur la Règle de saint Benoît.

1. - Écouter :statue ecoute  f. antoine gélineau

"Écoute, ô mon fils... et prête l’oreille de ton coeur !" Ces premiers mots de saint Benoît, fort heureusement illustrés par la statue de Fr. Antoine qui connaît toujours un large succès, sont très révélateurs du contenu de la Règle toute centrée sur l’obéissance du disciple : une obéissance et donc une écoute, qui s’étend non seulement au maître, à l’abbé, mais à chacun des frères, et même à l’hôte, au moine de passage lorsqu’il fait une remarque… Si pourtant, avec l’humilité de la charité, il attire l’attention sur un point et en fait une critique raisonnable, l’abbé se demandera avec lucidité si le Seigneur ne l’a pas envoyé précisément pour cela. (chap. 61, 4)


Oui, le moine de saint Benoît est avant tout quelqu’un qui écoute : il écoute son frère pour écouter Dieu, il obéit à son abbé et à ses frères parce qu’il a décidé d’obéir à Dieu. C’est ce qui l’a amené au monastère, du moins c’est ainsi que le voit Benoît dès les premières lignes du Prologue : "Je m’adresse à toi, qui que tu sois qui renonces à tes volontés propres et prends les armes très puissantes et glorieuses de l’obéissance". Benoît y revient souvent et tout d’abord dans le chapitre 5, tout entier consacré à l’obéissance, mais encore au début du chapitre 7 sur l’humilité. La vocation monastique y est présentée comme le moyen privilégié de pouvoir accomplir pleinement la volonté de Dieu : c’est le 3e échelon. Quand il demande au maître des novices, au chap. 58, de tester le postulant qui se présente, il insiste pour qu’on examine son zèle pour l’œuvre de Dieu et pour l’obéissance. On lui lira à trois reprises la Règle comme pour développer son écoute et pour incliner son oreille à l’obéissance du cœur. La Règle enfin se termine par quelques chapitres additionnels qui étendent cette obéissance à tous les frères.
On s’étonne parfois que saint Benoît présente sa Règle, au chapitre 73, comme un simple commencement, un début de vie monastique, une première ébauche de perfection. Le modèle et le but à atteindre demeure évidemment le Christ, lui qui s’est fait obéissant jusqu’à en mourir. Mais cette façon de parler de la Règle comme d’un manuel pour débutants est aussi une conséquence logique du premier mot Écoute. L’écoute donne en effet à la Règle de saint Benoît une grande ouverture. Elle n’est pas close. Elle est une invitation à accueillir l’inattendu de Dieu, à entendre son appel : "Écoutons d’une oreille attentive la voix puissante de Dieu qui chaque jour nous presse en disant : 'Aujourd’hui si vous entendez ma voix, n’endurcissez pas votre cœur'. Et encore : 'Que celui qui a des oreilles pour entendre écoute ce que l’Esprit dit aux Églises"…" (Prol. 9-11) Le but que se propose Benoît en rédigeant sa Règle est de former le moine à devenir capacité d’accueil. Elle le met en état d’attente, en situation de veilleur attentif qui guette l’arrivée de son maître. Le veilleur regarde, mais la nuit il écoute.

Ces jours-ci se tient à Rome un congrès international de 400 participants pour marquer les 40 ans de la Constitution conciliaire sur la Parole de Dieu Dei Verbum. Les premiers mots de ce texte qui est l’un des plus importants de Vatican II sont : "En écoutant religieusement et en proclamant hardiment la Parole de Dieu, le saint Concile…" Cette formule nous ouvre à une dimension plus large que celle de la vie monastique. C’est toute l’Église, comme n’a pas manqué de le relever le Cardinal Kasper, qui «se définit d’abord comme une Église qui écoute». On rejoint tout à fait saint Benoît qui termine sa Règle en nous disant au chap.73 : "Quelle page en effet, quelle parole d’autorité divine, dans l’Ancien et le Nouveau Testament n’est pas une parfaite norme de vie pour l’homme ?" (73, 3)

2. - Pour savoir écouter, la générosité ne suffit pas
Comment être à l’écoute de ses frères, de chacun de ses frères ? Mère Rosaria fait une remarque très judicieuse qui peut nous éclairer et nous rendre attentifs. On peut être très généreux, dévoué à sa communauté et ne pas développer cette capacité d’écoute. Je la cite :
" Pour grandir dans le dialogue, c'est-à-dire dans une authentique communication, la générosité ne suffit pas. Il y a beaucoup de personnes très généreuses dans le service de la communauté, qui sont des références fortes en son sein, mais la générosité ne coïncide pas tou­jours avec la capacité de dialoguer, je veux dire la capacité de com­muniquer, d'écouter, de collaborer. Si on ne réussit pas vraiment à communiquer ensemble sur certains sujets vitaux, on ne réussira pas non plus à collaborer. Nous pouvons être généreux, mais nous ne savons pas toujours avancer ensemble vers un objectif commun, alors, tant la collaboration que la communication deviennent difficiles."
J’ajouterai que l’on peut aussi rencontrer une obéissance irréprochable mais qui demeure servile parce qu’elle ne s’accompagne pas d’une véritable écoute du cœur. C’est une obéissance d’exécution mais non une obéissance de communion. Où réside alors le secret de l’écoute ?

3. - Écouter l’autre suppose un regard de foi et un véritable amour
Je suis content de constater que Mère Rosaria insiste d’abord sur le regard de foi qu’il nous faut porter sur chacun de nos frères et sur la communauté rassemblée. On écoute son frère, d’abord parce qu’en lui on perçoit un écho de la voix de Dieu. Cette attitude est tout à fait dans la ligne de l’Incarnation. Jésus lui-même a perçu la voix du Père à travers des voix humaines : celle de sa mère et de son père Joseph, celle de Pierre confessant sa divinité : "C’est mon Père qui t’a révélé cela", celle de païens même et, plein d’admiration, il bénit le Père de révéler ces mystères aux petits… Le premier pas pour cette écoute dont nous parlons est donc une démarche de foi. Mais regarder l’autre avec foi n’est-ce pas déjà l’aimer ?
Foi et amour se complètent : la foi nous aide à percevoir la présence de Dieu dans l’autre et l’amour nous ramène très concrètement à la personne de l’autre. Sans cet amour à la fois humain et surnaturel, la foi seule risquerait de nous conduire à une certaine évasion de l’humain, à ne plus regarder la personne très concrète de l’autre et son attente, elle aussi très concrète, très matérielle. Il n’est que de penser à l’écoute d’un malade ou d’un hôte. Notre regard de foi ne doit pas nous faire oublier qu’il a soif, qu’il a faim, qu’il a besoin de dormir ou de prendre une douche… Tout regard de foi sur l’autre doit s’accompagner d’un regard plein de respect, de politesse, d’attention et de cordialité.

Mère Rosaria nous invite au regard de foi lors du dialogue et de l’écoute communautaire et elle exprime à ce sujet quelques réflexions éclairantes :
"Il faut donc avant tout, garder présente cette attitude de foi dont nous avons parlé au sujet du dialogue dans la formation initiale : c’est la même relation sacramentale qui s’étend jusqu’au dernier des frères et des soeurs, justement comme le demande saint Benoît : « Que les frères s’obéissent entre eux » (RB 71, 1). Alors, tout deviendra plus facile et vrai. Sans cette attitude fondamentale de foi, même les dynamiques les plus belles et les plus réussies ne porteront pas de fruit de conversion.
Essentiellement, le dialogue en communauté sera vécu comme un moment sacramental de rencontre :
- où Jésus est vraiment présent : nous nous réunissons en son nom car nous sommes son Église, qui cherche sa pensée et sa volonté pour nous ;
- où nous apprenons à écouter et à communiquer – principalement à construire la vision commune et l’unité, très souvent à travers une démarche de réconciliation;
- où nous apprenons à opérer un discernement sur les situations ou sur les difficultés, pour former la base de notre vision commune."

4. - Être Église pour discerner ensemble les appels de l’Esprit
Enfin cette écoute de foi ne s’approfondit en une prise de conscience que lorsque nous sommes réunis en communauté pour un dialogue ou une écoute mutuelle nous devenons cellule d’Église : "Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux". Avoir conscience d’être Église c’est prendre conscience que les autres aussi sont mus par le même esprit de foi et d’amour que nous-mêmes. Je trouve ici la réflexion de Mère Rosaria assez neuve et stimulante :
"Il est indispensable d’approfondir la conscience vocationnelle : la grâce d’être Église ensemble nous rachète et nous permet de toujours repartir, que ce soit dans les relations ou dans le dialogue. Nous sommes tous bien d’accord que nous devons faire effort pour nous aimer les uns les autres. Ce qui est plus difficile, c’est de reconnaître que si je fais personnellement cet effort, l’autre est aussi en train de faire le même effort. Et la foi dans le Saint Esprit qui m’anime, l’anime lui aussi. Il s’agit de croire en l’amour de l’autre et cela se fonde sur le fait d’être l’Église, le Corps du Seigneur. L’expérience d’accueil dans le dialogue ne peut se limiter au sentiment d’être accepté ou approuvé dans mes propres idées, s’aimer implique quelque chose de plus."
Tout le secret de l’écoute ne résiderait-il pas dans cette foi en l’autre, dans le fait de croire que l’autre est animé du même désir de conversion, du même désir de prière, du même désir d’amour fraternel… que moi ? et sans doute plus que moi! Si j’ai cette foi, mon regard sur lui va changer, mon regard de foi va le transfigurer car je le verrai comme Dieu le voit, je le regarderai à travers le regard que Dieu porte sur lui. L’écoutant avec mon oreille agrandie du cœur je deviens capable de communier à son désir. Une telle communion entre tous permet à la communauté de percevoir une dimension nouvelle de la vérité : "vérité d'une vision plus large, recherche du regard de Dieu, de la pensée du Christ et de son Église, de sa volonté pour notre com­munauté, notre Ordre, en ce moment de l'histoire de l'Église et du monde."

Conclusion
"Voilà pourquoi il faut un coeur ouvert et simple, un coeur dispo­nible, qui sache se laisser renouveler par la recherche de la vérité menée ensemble. Si c'est le Seigneur qui nous forme par son Esprit, l'unique souci que nous devrions avoir est de devenir disciples, c'est-à-dire d'écouter, d'ouvrir notre coeur. Le véritable moine, l'homme mûr et pacifié, dont la conscience chrétienne est véritablement for­mée, est celui qui, devant tout ce qui arrive et devant tous, est capable d'écouter, de s'émerveiller, d'apprendre.
Alors seulement nous deviendrons pères et mères, comme Marie, qui s'est seulement préoccupée d'accueillir la Parole et qui, de ce fait, plus que toute autre, est devenue Mère."

[1] La conférence de dom Victor : L’écoute mutuelle, facteur de croissance communautaire.