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Abbaye de Tamié

8e dimanche du temps de l’Église

26 février 2017

Isaïe 49, 14-15 ;
Psaume 61 (62), 2-3, 8, 9 ;
1 Corinthiens 4, 1-5 ;
Matthieu 6, 24-34

L’évangile de ce dimanche porte un enseignement sans équivoque sur le rôle de l’argent, utile pour réguler les échanges, mais qui peut tout dévorer. Je pense que Jésus a dû essuyer la même critique que l’on adresse à l’Église lorsqu’elle s’exprime en matière sociale : tantôt on trouve qu’elle reste trop abstraite, fournissant des principes très généraux, et l’on regrette qu’elle reste « au-dessus de la mêlée » ; tantôt on estime que l’Église sort de sa compétence quand elle porte des jugements sur des situations concrètes, prenant ainsi des positions perçues comme « partisanes » sur des points controversés, y compris parmi les chrétiens

Le pape François semble plus sensible au premier reproche qu’au second comme il l’affirme dans son exhortation apostolique La joie de l’Évangile : « Nous ne pouvons éviter d’être concrets – sans prétendre entrer dans les détails – pour que les grands principes sociaux ne restent pas de simples indications générales qui n’interpellent personne » (EG, § 182) [1]. Pour lui – il l’a déjà dit en bien d’autres occasions – mieux vaut une Église qui s’engage, au risque de prendre des coups, voire de se tromper, qu’une Église « malade » par manque de vigueur et de courage. Mais il suscite une critique avec les vieux thèmes de l’engagement et des « mains sales » d’un côté et du cantonnement de l’Église à la sacristie, bienvenue pour parler de Dieu, inconvenante quand elle traite des choses humaines, de l’autre. Sans revendiquer une expertise l’autorisant à détailler ces changements, le pape en suggère quelques lignes directrices en des formules particulièrement vigoureuses – celles qui l’ont fait traiter de « marxiste » dans les milieux libéraux américains et allemands [2] ! Rappelons-en quelques-unes toujours tirées de l’exhortation apostolique La joie de l’Évangile :

« De même que le commandement de ne pas tuer pose une limite claire pour assurer la valeur de la vie humaine, aujourd’hui, nous devons dire non à une économie de l’exclusion et de la disparité sociale. Une telle économie tue » (§ 53).
« Pour pouvoir soutenir un style de vie qui exclut les autres, ou pour pouvoir s’enthousiasmer avec cet idéal égoïste, on a développé une mondialisation de l’indifférence » (§ 54).
« Une réforme financière qui n’ignore pas l’éthique demanderait un changement vigoureux d’attitude de la part des dirigeants politiques, que j’exhorte à affronter ce défi avec détermination et avec clairvoyance, sans ignorer, naturellement, la spécificité de chaque contexte. L’argent doit servir et non pas gouverner ! » (§ 58).

Le pape François poursuivra cette ligne dans l’encyclique Laudato si’ sur la sauvegarde de la maison commune [3]. Il en appelle à la conscience que trop de moyens sont mis en œuvre pour des résultats limités et rachitiques (LS, § 203). Il invite à faire des choix critiques en donnant la préférence au qualitatif plutôt qu’au seul quantitatif (LS, § 109). La croissance seule mène dans le mur. Les impasses visibles sont bien l’inégalité du partage des richesses disponibles et la « culture du déchet ».

Le pape François sollicite par conséquent la créativité individuelle et collective pour changer le modèle (LS, § 192) et en appelle au politique et à la mise en œuvre des capacités tout en mesurant les limites. Les contraintes doivent être dépassées. Un seul secteur vertueux ne suffit pas, il est nécessaire de transformer tous les secteurs concernés : « Si la politique n’est pas capable de rompre une logique perverse, et de plus reste enfermée dans des discours appauvris, nous continuerons à ne pas faire face aux grands problèmes de l’humanité. Une stratégie de changement réel exige de repenser la totalité des processus, puisqu’il ne suffit pas d’inclure des considérations écologiques superficielles pendant qu’on ne remet pas en cause la logique sous-jacente à la culture actuelle. Une saine politique devrait être capable d’assumer ces défis. La politique et l’économie ont tendance à s’accuser mutuellement en ce qui concerne la pauvreté et la dégradation de l’environnement. Mais il faut espérer qu’elles reconnaîtront leurs propres erreurs et trouveront des formes d’interaction orientées vers le bien commun. Pendant que les uns sont obnubilés uniquement par le profit économique et que d’autres ont pour seule obsession la conservation ou l’accroissement de leur pouvoir, ce que nous avons ce sont des guerres, ou bien des accords fallacieux où préserver l’environnement et protéger les plus faibles est ce qui intéresse le moins les deux parties. Là aussi vaut le principe : l’unité est supérieure au conflit » (LS, § 197-198).

Comme le colibri apporte sa part pour éteindre l’incendie, opérons les choix qui conviennent pour que tous vivent.

Marc Feix, faculté de théologie catholique, Université de Strasbourg

 

[1]     Voir à ce propos Marc Feix, « Vers une nouvelle économie ? À propos de l’exhortation apostolique du pape François La joie de l’Évangile », Revue d’éthique et de théologie morale 285, septembre 2015, Paris, Éd. du Cerf, p. 89-110.

[2]     Voir à ce propos notre contribution « Vers une nouvelle économie... », op. cit., et celle de Gaël Giraud et Philippe Orliange, « Laudato si’ et les objectifs de développement durable : une convergence ? », Études 4234, janvier 2017, p. 19-30 (ici p. 25-26).

[3]     Voir aussi Marc Feix, « Propos sur l’encyclique Laudato si’ du pape François », Id. [dir.], L’argumentation éthique. Hommage à René Heyer, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2016, 182 p. (ici p. 109-120).