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Abbaye de Tamié

Homélie TO 17

Homélie de Frère Raffaele

17ème dimanche du temps ordinaire

1ère lecture : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère si j’ose parler encore » (Gn 18, 20-32)
Lecture du livre de la Genèse
En ces jours-là, les trois visiteurs d’Abraham allaient partir pour Sodome. Alors le Seigneur dit : « Comme elle est grande, la clameur au sujet de Sodome et de Gomorrhe ! Et leur faute, comme elle est lourde ! Je veux descendre pour voir si leur conduite correspond à la clameur venue jusqu’à moi. Si c’est faux, je le reconnaîtrai. » Les hommes se dirigèrent vers Sodome, tandis qu’Abraham demeurait devant le Seigneur. Abraham s’approcha et dit : « Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le coupable ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville. Vas-tu vraiment les faire périr ? Ne pardonneras-tu pas à toute la ville à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? Loin de toi de faire une chose pareille ! Faire mourir le juste avec le coupable, traiter le juste de la même manière que le coupable, loin de toi d’agir ainsi ! Celui qui juge toute la terre n’agirait-il pas selon le droit ? » Le Seigneur déclara : « Si je trouve cinquante justes dans Sodome, à cause d’eux je pardonnerai à toute la ville. » Abraham répondit : « J’ose encore parler à mon Seigneur, moi qui suis poussière et cendre. Peut-être, sur les cinquante justes, en manquera-t-il cinq : pour ces cinq-là, vas-tu détruire toute la ville ? » Il déclara : « Non, je ne la détruirai pas, si j’en trouve quarante-cinq. » Abraham insista : « Peut-être s’en trouvera-t-il seulement quarante ? » Le Seigneur déclara : « Pour quarante, je ne le ferai pas. » Abraham dit : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère, si j’ose parler encore. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement trente ? » Il déclara : « Si j’en trouve trente, je ne le ferai pas. » Abraham dit alors : « J’ose encore parler à mon Seigneur. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement vingt ? » Il déclara : « Pour vingt, je ne détruirai pas. » Il dit : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère : je ne parlerai plus qu’une fois. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement dix ? » Et le Seigneur déclara : « Pour dix, je ne détruirai pas. »

 

Psaume : Ps 137 (138)

R/ Le jour où je t’appelle, réponds-moi, Seigneur.

De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce :
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
vers ton temple sacré, je me prosterne.

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité,
car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
Le jour où tu répondis à mon appel,
tu fis grandir en mon âme la force.

Si haut que soit le Seigneur, il voit le plus humble ;
de loin, il reconnaît l’orgueilleux.
Si je marche au milieu des angoisses, tu me fais vivre,
ta main s’abat sur mes ennemis en colère.

Ta droite me rend vainqueur.
Le Seigneur fait tout pour moi !
Seigneur, éternel est ton amour :
n’arrête pas l’œuvre de tes mains.

2ème lecture : « Dieu vous a donné la vie avec le Christ, il nous a pardonné toutes nos fautes » (Col 2, 12-14)
Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens
Frères, Soeurs, dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec le Christ et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l'a ressuscité d’entre les morts. Vous étiez des morts, parce que vous aviez commis des fautes et n’aviez pas reçu de circoncision dans votre chair. Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné toutes nos fautes. Il a effacé le billet de la dette qui nous accablait en raison des prescriptions légales pesant sur nous : il l’a annulé en le clouant à la croix.

 « Demandez, on vous donnera » (Lc 11, 1-13)

Alléluia. Alléluia. Vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; c’est en lui que nous crions « Abba », Père. Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

 Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière. Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda : « Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples. » Il leur répondit : « Quand vous priez, dites : ‘Père, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne. Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous. Et ne nous laisse pas entrer en tentation. » Jésus leur dit encore : « Imaginez que l’un de vous ait un ami et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander : ‘Mon ami, prête-moi trois pains, car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi, et je n’ai rien à lui offrir.’ Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond : ‘Ne viens pas m’importuner ! La porte est déjà fermée ; mes enfants et moi, nous sommes couchés. Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose’. Eh bien ! je vous le dis : même s’il ne se lève pas pour donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il lui faut. Moi, je vous dis : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira. Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! »

© AELF - Paris 2013

Introduction

 Jésus en prière est présenté en quelques tableaux dans les évangiles : à la Transfiguration, la nuit sur la montagne, au jardin de l'Agonie. La prière de Jésus était la joie du Père, le plus beau chant que la Terre pouvait offrir au Ciel. Et notre prière à nous se coule dans celle de Jésus et la prolonge sans fin. Notre prière ainsi fait la joie de Dieu car elle lui permet d'être pleinement Père en faisant miséricorde à ceux qui le prient.

Commençons cette Eucharistie en reconnaissant notre péché et en demandant à Dieu de répandre sur nous sa miséricorde.

Homélie

- Frères et soeurs, aujourd'hui Jésus nous introduit dans le secret de sa vie spirituelle : il nous révèle sa prière, autrement dit, sa relation la plus intime avec Dieu. Pour faire ressortir l'originalité, la nouveauté révolutionnaire de cette prière, je vais rapprocher ce passage de saint Luc d'un autre passage, dans l'évangile de saint Marc, qui nous montre Jésus dans le jardin de Gethsémani. Lisons ce court texte : « Jésus emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean. Et il commença à ressentir frayeur et angoisse. Il leur dit : `Mon âme est triste à en mourir. Demeurez ici et veillez.' Et, allant un peu plus loin, il tombait à terre et priait pour que, si possible, cette heure passât loin de lui. Il disait : `Abba, Père'. » (Mc 14, 33-36)

Abba : c'est le mot-clé des Évangiles. C'est un mot araméen, la langue maternelle de Jésus ; l'une des rarissimes paroles dont nous sommes sûrs qu'elles furent ainsi prononcées par Jésus lui-même, exactement avec ce son et ces syllabes. Par ce mot, les enfants juifs à la maison appelaient leur papa ; c'était le mot le plus confidentiel, le plus affectueux ; ce n'était pas un mot de la langue liturgique. Or, Jésus prononce ce mot dans le jardin de l'agonie, au moment du choix décisif. Pouvoir appeler Dieu : «Abba, papa », au moment où la perspective est celle d'une mort infâme et douloureuse, c'est accepter de faire confiance à Dieu contre vents et marées. C'est proclamer que, au-delà du seuil de la mort, notre vie ne sombrera pas dans le néant, mais dans les bras d'un amour.

« Apprends-nous à prier », avaient demandé les disciples. Cela ne veut pas dire : apprends-nous des phrases, une formule à réciter. Jésus ne nous a pas transmis une formule à répéter, mais bien plutôt une attitude, un style qui nous fait prier comme lui-même a prié. Jésus nous a montré une façon de nous tenir devant Dieu, ainsi qu'une façon d'être avec les autres et de vivre dans le monde : le Notre Père jaillit de cette relation nouvelle avec Dieu et avec les autres.

Relation filiale d'abord, qui devient fraternelle par voie de conséquence, puisque nous sommes tous fils du même Père. La première expérience humaine que nous tous, nous faisons, est celle d'être fils ou filles. Nous existons parce que nous sommes fils ou filles. Fils d'un homme et d'une femme, fils d'une histoire, d'un pays, d'une culture ; fils de Dieu. Notre première expérience est d'être engendrés, par d'autres, à une vie qui n'est pas nôtre, mais qui nous précède et nous dépasse. A une vie qui est don. Personne n'est fils de lui-même. Quand je prie en disant : « Père », je me reçois comme un don qui vient d'ailleurs, de plus loin que moi.

Ainsi commence la prière de Jésus : Père. Un père qui inverse les rôles et qui, contre toutes les règles du patriarcat, court au-devant du fils prodigue qui revient timidement, craintivement, à la maison, et l'embrasse. Un père qui est aussi mère, car, nous disent les prophètes de l'Ancien Testament, il a des entrailles maternelles. Rembrandt l'a magnifiquement exprimé, dans son célèbre tableau Le retour de l'enfant prodigue : les deux mains du père qui se posent sur les épaules de son fils pour l'accueillir sont, l'une, masculine, rugueuse, forte ; l'autre, fine, féminine et délicate. Heureusement pour nous, notre salut est que Dieu nous aime tels que nous sommes, et non parce que nous sommes dignes d'être aimés ou capables d'aimer.

Frères et soeurs, je vois que je me suis longuement arrêté sur le premier mot de la prière de Jésus, et il est déjà temps de conclure mon homélie. Mais dans ce premier mot tout est dit, tout est contenu en germe. Je termine en laissant la parole à un auteur que je considère comme l'un de mes maîtres spirituels, un jésuite, le père Auguste Valensin. Ses méditations sur l'évangile, écrites dans les années 1937-1939, furent publiées en 1954, peu après sa mort, dans un volume intitulé : La joie dans la foi. Ça ne date pas d'aujourd'hui, c'est vrai. Mais c'est un ouvrage classique, et les classiques n'ont pas d'âge. Voici ce qu'il écrit (selon l'usage de l'époque, il s'adresse à Dieu en le vouvoyant) :

« Ainsi, vous me suivez, ô mon Dieu, ô mon Père, indulgent et tendre, comme ayant seulement peur que j'aie peur de vous... C'est tellement beau que je n'arrive pas, je le sens, à en éprouver en moi toute la beauté. Je devrais vivre dans un élan de joie continu... Vivre dans cette atmosphère d'une manière continue ! Père mien, Père infiniment tendre, Père qui m'aimez, moi, moi, tout indigne que je suis (mais je ne veux pas y penser !), aidez-moi à vous être filial ! Que je comprenne qui vous êtes, de plus en plus, et que je sois ardent, habile à faire connaître ton vrai Nom ! »

Avez-vous remarqué que dans cette dernière phrase le P. Valensin, emporté par l'élan de son coeur, est passé, probablement sans s'en apercevoir, du vouvoiement au tutoiement ? « Ton Nom », s'écrie-t-il. Que l'Esprit saint nous donne d'entrer, nous aussi, dans cette même familiarité confiante avec notre Père du ciel ! Amen.