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Homélie - 5ème dimanche de Carême

Par Frère Raffaële
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Homélie pour le 5ème dimanche de carême

( Jean 8, 1-11) - Jésus et la femme adultère


    L'évangile de la femme adultère est étrange, il présente bien des énigmes et même les exégètes les plus chevronnés risquent d'y perdre leur latin.
    D'entrée de jeu, cette page nous surprend. "Les scribes et les pharisiens amènent à Jésus une femme qu'on avait surprise en train de commettre un adultère." Voici un mot qui est tombé en désuétude, aujourd'hui du moins dans notre société occidentale si permissive, même si nous savons que dans certains pays heureusement peu nombreux, l'adultère est toujours considéré comme un délit passible de lapidation. Nous, en Europe, nous parlerions plutôt aujourd'hui d'une petite aventure, d'une escapade, avec peut-être un sourire. La Parole de Dieu, elle n'emploie pas de complicité, elle appelle chat un chat, sans mâcher ses mots.
    Cependant, voici justement une première énigme, et elle est de taille. La Loi de Moïse, dont les scribes et les pharisiens se réclament ici ordonnait, en cas d'adultère, de mettre à mort les deux coupables : "L'homme qui commet l'adultère avec la femme de son prochain devra mourir, lui et sa complice" dit le livre des Lévites (Lv 20, 10). Et le livre du Deutéronome : "Si l'on prend sur le fait un homme couchant avec une femme mariée, tous deux mourront" (Dt 22, 22). Or, ici l'homme a disparu sans laisser de traces, la femme est restée toute seule à porter le poids de la faute. Que s'est-il passé ? L'homme a-t-il réussi à s'échapper ? Dans ce cas, la femme a fait preuve de courage et de magnanimité en ne dévoilant pas le nom de son compagnon. Ou bien les cribes l'ont-ils laissé discrètement s'éclipser, au nom d'une connivence masculite inavouée ? Nous n'en savons rien.
    Quoi qu'il en soit, nous voici en présence d'une scène de jugement et de deux attitudes très différentes devant le péché, clairement identifié comme tel. D'un côté, les scribes et les pharisiens, de l'autre Jésus. Essayons de considérer et de caractériser ces deux attitudes si radicalement diverses.
    L'attitude des scribes et des pharisiens est impitoyable dans sa logique : cette femme a péché, elle doit payer, sans recours possible. Ils enferment la femme dans son péché, ils l'identifient à lui, ils la figent dans sa faute passée, car le péché n'a pas droit de cité dans la Terre Promise, dans le peuple de Dieu, sous peine d'attirer sur celui-ci la colère et le châtiment divins : " Tu feras disparaître le mal du milieu de toi", décrète la Loi (Dt 22, 24). Aussi la femme est-elle réduite à jouer le rôle de bouc émissaire pour tout le monde. Le péché d'autrui nous rassure, nous fait sentir justes, nous décharge de notre responsabilité et de notre culpabilité propres. La satisfaction de lancer la pierre sur autrui nous fait oublier que nous ne sommes pas meilleurs car cette femme est bien l'image de toute l'humanité qui s'est détournée de son Créateur. Cette femme est l'image des scribes et des pharisiens eux-mêmes : ils la condamnent sans voir qu'ils sont adultères eux aussi, selon la parole des prophètes. Car quel est le vrai motif qui les anime ? Ce n'est ni le souci de la gloire de Dieu, ni le respect de la Loi de Moïse. L'évangéliste est clair sur la pureté d'intention de leur démarche : ils "veulent mettre Jésus à l'épreuve, afin de pouvoir l'accuser".
    Or, quelle est l'attitude de Jésus face à la femme et à ses accusateurs ? Elle est d'abord très déroutante : "Jésus s'était baissé et, du doigt, il traçait des traits sur le sol". Qu'écrivait-ils ? Voici une nouvelle énigme, encore plus intrigante que la première. Les exégètes se sont bien creusé la cervelle pour essayer de la déchiffrer. Nous n'avons pas le temps d'énumérer leurs explications, parfois fort ingénieuses, contentons-nous de l'humble et sage conclusion de la Bible de Jérusalem dans la note à ce passage : "Le sens de ce geste reste obscur". En revanche, ce qui est lumineux et limpide, c'est la réponse de Jésus, dans sa netteté fulgurante : "Celui d'entre vous qui est sans péché, qu'il soit le premier à lui jeter la pierre". Les scribes et les pharisiens comprennent tout de suite et ils se retirent. La parole de Jésus leur a ouvert les yeux. Avant d'exiger la sainteté des autres, commençons par balayer devant notre porte.
    Et quelle est l'attitude de Jésus face au péché de la femme ? Lui qui est sans péché, il pourrait jeter la pierre : il en aurait le droit. Il ne le fait pas. Saint Augustin évoque la scène en quelques mots admirables : "Ils se retirent, l'un après l'autre, tous écrit-il. Il ne reste plus que deux : la misère et la miséricorde". (In Jn Tr 33, 5)
    "Moi non plus, je ne te condamne pas. Va et désormais ne pèche plus." Quel horizon merveilleux d'espérance, quel espace de liberté cette parole de Jésus ouvre devant la femme ! Grâce à Jésus, par lui, avec lui et en lui, l'avenir est toujours ouvert, toujours possible. Jésus refuse d'enfermer la personne dans sa faute, dans son passé. "Le Seigneur a condamné le péché, non le pécheur, dit toujours saint Augustin (Ibid 6). Et les fautes sont condamnables, mais aux yeux du Christ, la personne vaut mieux que les actes qu'elle a commis ; si les actes commis appartiennent au passé, la personne reste promise à un avenir d'espérance et de salut. Voilà pourquoi le Christ rend libre. "Va et désormais ne pèche plus !" Jésus offre une nouvelle chance à la femme adultère, il la croit capable d'autre chose.
    La justice de Dieu, c'est une nouvelle création, comme celle qu'évoquait la première lecture tirée du prophète Isaïe : "Ne songez plus au passé. Voici que je fais un monde nouveau : il germe déjà, ne le voyez-vous pas ? [...]  Les bêtes sauvages me rendront gloire - les chacals et les autruches -  parce que j'aurai fait couler de l'eau dans le désert, des fleuves dans les lieux arides" (Is 43,19). Oui, le pardon reçu de Dieu est comme un nouveau baptême. Il nous refait à neuf, pour une vie nouvelle.