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Homélie - Ste Trinité

Par Frère Raffaële

logo tamiéHomélie pour la sainte Trinité

Jean 16, 12-15

En marge de leurs cartes, les géographes de l'antiquité traçaient ces mots: Terra incognita. La solennité de la sainte Trinité nous place à la lisière de cette terre inconnue.
Pendant des siècles l'Ancien Testament s'était efforcé de présenter Dieu comme l'Unique, face à la multitude des divinités païennes. Et maintenant, nous apprenons que le Père, le Fils et l'Esprit sont trois personnes divines distinctes. Et même, c'est là) la pierre de touche de la foi chrétienne, la différence fondamentale par rapport aux autres conceptions de Dieu. Il y a de quoi se poser des questions !

Pourtant, si nous y réfléchissons un peu, force nous est de reconnaître que notre Dieu n'aura jamais fini de nous surprendre, de nous déconcerter. Deus semper major : Dieu toujours plus grand, disait saint Augustin. Il est le Tout-Puissant et il a un infini respect de notre liberté ; il est l'immuable et pourtant il se fait homme et entre dans l'histoire ; il est l'Impassible et il souffre une passion d'amour ; il est le Très-Haut et il s'abaisse jusqu'à l'ignominie de la Croix ; il est l'Au-Delà de tout et il est le Tout-Proche ; il est l'Unique et il est Trinité de personnes. Quels paradoxes ne nous a-t-il pas épargnés, notre Dieu ? Attention ! Je dis bien paradoxes, et non contradictions. Il n'y a ni contradiction ni dissonance en Dieu. Comme nous le disait la première lecture, tirée du livre des Proverbes, Dieu est Sagesse suprême, le sens de l'Harmonie de l'univers, même si sa logique dépasse la nôtre. Un grand théologien du XVe siècle le cardinal Nicolas de Cuse, parlait de la "coïncidence des contraires" en Dieu. En lui, les contraires s'accordent en une harmonie supérieure: divine musique. J'irai jusqu'à dire que le mystère de la Trinité est profondément logique, presque nécessaire, bien qu'il ne se laisse pas enfermer dans les cadres de la logique d'Aristote si admirable soit-elle. C'est là d'ailleurs, une preuve entre autres, de la souveraine transcendance de Dieu.

Le mystère de la Trinité s'inscrit dans la logique d'une affirmation centrale de notre foi: Dieu est Amour. Oui, Dieu est unique, mais non solitaire. Si Dieu n'était pas Trinité, sa situation ne serait guère enviable, me semble-t-il. Dieu serait en quelque sorte condamné à s'aimer lui-même de façon purement solitaire, un peu comme Narcisse se regardant dans une pièce d'eau comme dans un miroir.

Je vais employer une comparaison peut-être un peu risquée et certainement bien imparfaite. Si Dieu n'était pas trinité de personnes, il serait dans la situation d'Adam au Paradis terrestre avant la création d'Ève, sa femme. Il fallait à l'homme, nous dit la Bible, "une aide qui soit comme son vis-à-vis" (Gn 2, 18) un partenaire à la fois égale et distinct, autre que lui. Cela seulement a permis à l'amour humain de se déployer en toutes ses dimensions : amour conjugal, amour d'amitié, amour paternel, maternel et filial. (Aujourd'hui, fête des Mères, l'amour maternel est un reflet lumineux de l'amour trinitaire.) Il en va de même pour Dieu. De toute éternité, Dieu est famille, communion, don de soi, échange d'amour. Dans l'inimité de Dieu se déploie une vie mystérieuse que nous exprimons par ce mot : Trinité. Jésus seul pouvait nous révéler ce mystère, car il est le Fils de Dieu fait homme. Jésus nous a révélé que le Dieu unique est Père, Fils et Saint Esprit. Il y a en Dieu une relation d'amour qui constitue les trois Personnes divines. De toute éternité, le Père engendre un Fils, il s'exprime en une Parole, son Verbe ; il lui communique son être, sa vie, son amour, sans rien garder pour soi. Et le Père trouve toute sa joie dans ce don total de lui-même.

Le Fils lui, est l'accueil du don du Père de son amour. Mais le fleure reflue vers sa source, l'amour du Fils rebondit vers le Père dans un immense élan d'action de grâce : éternelle eucharistie, dont nos eucharistie d'ici-bas sont l'image. Or, cet amour mutuel du Père et du Fils jaillit entre eux comme une troisième Personne : c'est le 4epsit Saint, le témoin et le fruit de l'amour éternel du Père et du Fils, un peu comme l'enfant dans l'amour humain.

Mais alors la Trinité serait-elle trois Dieux ? Non pas, car entre les trois Personnes divines tout est commun, tout est indivisible. En Dieu il y a distinction sans séparation. "Tout ce qui appartient au Père est à moi ; et l'Esprit reprendra ce qui vient de mou pour vous le faire connaître", nous disait Jésus dans l'évangile de ce jour.

N'empêche qu'ici nous sommes affrontés au mystère qui nous dépasse de toutes parts. Mystère non pas obscur à cause de la nuit, mais aveuglant mystère à cause de la lumière. Ce mystère fera notre joie et notre bonheur éternels. Car les trois Personnes divines nous invitent à partager leur amour, leur bonheur. Dans la seconde lecture saint Paul nous disait  que : "l'Amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné" (Rm 5, 5) : à titre de prémices, bien sûr, en attenant la rencontre face à face.

Frères et soeurs, au fond de notre coeur il y a le désir, la nostalgie de ces réalités spirituelles, mais trop souvent une vie pressée, surmenée, fébrile nous empêche de prêter attention à Dieu, à sa présence aimable. Seul le silence de la prière et de l'adoration, nourries de la Parole de Dieu nous permettra d'aller plus loin dans la contemplation du mystère de la Trinité. Aussi nous est-il bon de conclure par la belle prière d'une jeune carmélite de Dijon, la bienheureuse Élisabeth de la Trinité :


 

Ô mon Dieu, Trinité que j’adore, aidez-moi à m’oublier entièrement pour m’établir en Vous, immobile et paisible, comme si déjà mon âme était dans l’éternité ! Que rien ne puisse troubler ma paix ni me faire sortir de Vous, ô mon Immuable, mais que chaque minute m’emporte plus loin dans la profondeur de votre Mystère !

Pacifiez mon âme, faites-en votre ciel, votre demeure aimée et le lieu de votre repos, que je ne Vous y laisse jamais seul, mais que je sois là tout entière, tout éveillée en ma foi, tout adorante, toute livrée à votre action créatrice.

 

Ô mon Christ aimé, crucifié par amour, je voudrais être une épouse pour votre Coeur ; je voudrais Vous couvrir de gloire, je voudrais Vous aimer... jusqu’à en mourir ! Mais je sens mon impuissance et je vous demande de me revêtir de Vous-même, d’identifier mon âme à tous les mouvements de Votre Âme, de me submerger, de m’envahir, de Vous substituer à moi, afin que ma vie ne soit qu’un rayonnement de votre Vie. Venez en moi comme Adorateur, comme Réparateur et comme Sauveur.

Ô Verbe éternel, Parole de mon Dieu, je veux passer ma vie à Vous écouter, je veux me faire tout enseignable afin d’apprendre tout de Vous ; puis, à travers toutes les nuits, tous les vides, toutes les impuissances, je veux Vous fixer toujours et demeurer sous votre grande lumière. Ô mon Astre aimé, fascinez-moi pour que je ne puisse plus sortir de votre rayonnement.

 

Ô Feu consumant, Esprit d’amour, survenez en moi afin qu’il se fasse en mon âme comme une incarnation du Verbe ; que je Lui sois une humanité de surcroît en laquelle il renouvelle tout son Mystère.

 

Et vous, ô Père, penchez-Vous vers votre pauvre petite créature, couvrez-la de votre ombre, ne voyez en elle que le Bien-Aimé en lequel Vous avez mis toutes vos complaisances.

 

Ô mes Trois, mon Tout, ma Béatitude, Solitude infinie, Immensité où je me perds, je me livre à Vous comme une proie ; ensevelissez-Vous en moi, pour que je m’ensevelisse en Vous, en attendant d’aller contempler en votre lumière l’abîme de vos grandeurs.

Le 9 novembre 1906, au Carmel de Dijon, décès de la Bienheureuse Élisabeth de la Trinité à l’âge de 26 ans. Pénétrée de la présence en elle des Trois Divines Personnes, elle voulut être éternellement leur « louange de gloire ». Son texte du 21 novembre 1904