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Homélie - Saint Bernard

Par Frère Raffaële
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Homélie pour la fête de saint Bernard


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L'incident eut lieu quelque part sur une route de Champagne. Voilà Bernard, abbé de Clairvaux, une nouvelle fois hors de son monastère, entouré de deux ou trois moines, ses fidèles compagnons de voyage, et qui s'approche de la bonne ville de Reims. Il a rendez-vous avec Thibaut, comte de Champagne, pour des affaires à traiter. Soudain, sortant de la ville, un cortège qui s'avance à sa rencontre : un attroupement de curieux et la soldatesque escortent un célèbre malandrin, condamné à mort et que l'on conduit au gibet. Bernard pose son regard sur le malheureux. Lui détourne le sien. Mais voilà que Bernard intervient : il saisit la corde des mains de l'un des soldats, et entraîne le condamné derrière lui. Au comte Thibaut qui s'étonne, voyant la corde du futur pendu aux mains de Bernard, celui-ci explique que ce malfaiteur, il compte le vouer à un autre gibet, à la croix de Jésus-Christ qu'il lui donnera d'étreindre, sous la bure monastique, à Clairvaux. Constant était le nom du malheureux. Et le récit ajoute que ce frère Constant, grâce à sa constante persévérance comme moine durant plus de trente ans, fut miséricordieusement sauvé (Grand Exorde 2,15)

Ce fut un coup d'audace, mais encore davantage un coup de grâce. Comment cela fut-il possible ? D'où Bernard tirait cette tranquille assurance que Dieu, dans sa grâce, allait à coup sûr sauver ce malheureux ? A cette question, il n'y a qu'une seule réponse possible. Parce que Bernard avait lui-même fait, dans son corps et dans son âme, cette même expérience. Bernard connaissait la douceur de Dieu ; il avait goûté, comme il aime à le dire, la suavité de Dieu. Il avait été lui-même bouleversé par sa miséricorde. Et désormais, il savait que sa grâce particulière était de confesser cette miséricorde, de la crier devant ses frères et devant le monde, lui qui avouait un jour que si, par impossible, la miséricorde avait été un péché, il n'aurait pas pu s'empêcher de le commettre (Ep 70).

Bernard osera même dire davantage encore. Non seulement ce malfaiteur pouvait-il obtenir le pardon, mais, dans un certain sens, il était mieux que quiconque préparé à la rencontre avec Dieu. Couvert de honte, déshonoré aux yeux de tous et à ses propres yeux, n'ayant plus aucune prétention ici-bas, il était mûr pour se laisser toucher par la tendresse de Dieu. Car ce n'est pas tant la vertu qui sauve, elle qui est si souvent entachée d'orgueil, mais bien la blessure de l'humiliation, guérie par la grâce de l'humilité. Bernard l'a plusieurs fois souligné. Parlant de la Vierge Marie, il osera faire remarquer que ce ne fut pas tant sa virginité qui plut à Dieu, mais son humilité (Miss I, 5), car, ajoute-t-il, « mieux vaut être une humble pécheresse qu'une vierge orgueilleuse » (ibid. 8).

Mais l'amour qui pardonne n'est encore qu'un commencement sur un chemin qui un jour peut aboutir à l'amour qui devient communion et unité. Car ceux qui s'aiment aspirent toujours à devenir un seul, répète Bernard à l'envie, usus spiritus, un seul esprit, selon la parole de S. Paul (1 Co 6,17). Cette possible communion avec Dieu dans l'amour, Bernard l'a entrevue aussi pour ce malandrin qu'il vient de sauver de la pendaison et qu'il conduit à Clairvaux. Car ce pauvre-là aussi est destiné à la merveilleuse aventure de l'amour dont Bernard connaît si bien les étapes et les secrets. Bernard sait très bien que l'Esprit de Dieu aime se reposer sur les humbles et sur les pauvres, comme l'évangile nous le rappelait à l'instant. C'est cette conviction audacieuse, née de son expérience, que Bernard proclamera solennellement dans un de ses tout derniers écrits : « Toute âme, déclare-t-il, même chargée de péchés, empêtrée dans le vice, collée à la boue, enfoncée dans la fange..., toute âme, dis-je, même en proie au désespoir, peut constater en elle non seulement de quoi respirer dans l'espoir de la miséricorde, mais encore de quoi oser aspirer aux noces du Verbe, de quoi ne pas hésiter à porter le joug de l'amour avec le Roi des Anges. » (SCt 83,1)

Les noces avec le Verbe... Bernard a lâché le mot, le maître-mot de sa vie et de son message : ce qui a commencé dans l'amour, doit s'achever dans l'amour, à tout jamais. Bernard sait de quoi il parle. Il a été lui-même touché, blessé par cet amour. Il l'a goûté, savouré. « O amour éperdu, s'écrie-t-il, véhément, brûlant, impétueux, qui ne laisses penser à rien sinon à toi, qui t'ennuies du reste, qui méprises tout hors de toi, te contentant de toi-même ! » (SCt 79,1) Car, écrit Bernard, « l'amour se suffit à lui-même, il plaît par lui-même et pour lui-même. Il est à lui-même son mérite, à lui-même sa récompense. L'amour ne cherche hors de lui-même ni sa cause ni son fruit : en jouir, voilà son fruit. J'aime parce que j'aime ; j'aime pour aimer. Grande chose que l'amour, si du moins il remonte à son principe, s'il retourne à son origine, s'il reflue vers sa source. » (SCt 83,4)

Bernard, témoin de la douceur de Dieu et de son amour. Peut-être est-ce d'un tel témoignage que le monde et l'Église ont toujours eu le plus urgent besoin. Que pourrions-nous annoncer de Jésus-Christ si nous n'avions pas auparavant goûté tant soit peu la douceur de son amour ? Hors de la douceur de Dieu personnellement reçue et savourée, hors de l'amour, aucun témoignage ne vaut ni ne tient. Seul l'amour est digne de foi.

 

(SCt = Sermons sur le Cantique des cantiques de saint Bernard)