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Sermon de saint Bernard

S 84 sur le Cantique
croix - arcabas
Sermon 84 de saint Bernard
sur le Cantique des cantiques

Traduction de l'abbé Charpentier - 1865 

Les oeuvres complètes de saint Bernard et d’autres à l’adresse :
http://www.abbaye-saint-benoit.ch/frame.html

 

Sermon 84 - L’âme qui cherche Dieu est prévenue de lui, en quoi consiste cette recherche où elle a été prévenue de Dieu.

1. « J’ai cherché dans mon petit lit durant toutes les nuits celui qu’aime mon âme (Ct 3, 1). » C’est un grand bien que de chercher Dieu. Je crois que c’est le premier des dons de Dieu et le dernier progrès de l’âme. Il ne s’ajoute à aucune vertu et ne cède à aucune. À quelle vertu serait-il ajouté, puisque aucune ne le précède ? À quelle vertu céderait-il, puisque c’est la consommation de toutes les vertus ? Car quelle vertu peut avoir celui qui ne cherche point Dieu, ou quel terme peut-on prescrire à celui qui le cherche ? « Cherchez toujours son visage » (Ps 104, 4) dit le Prophète. Je crois que lors même qu’on l’aura trouvé, on ne cessera point de le chercher. Dieu ne se cherche pas par le mouvement des pieds, mais par les désirs. Et quand on a été assez heureux pour le trouver, bien loin que cela diminue le désir qu’on a de lui, cela ne fait au contraire que le redoubler. La consommation de la joie est-elle l’extinction du désir ? C’est plutôt comme de l’huile qu’on jette sur le feu, car le désir même est un feu. Il en est ainsi. La joie sera comblée, mais on ne cessera point de désirer, non plus que de chercher. Or pensez, si vous le pouvez, une recherche sans indigence et un désir sans peine d’esprit. La présence sans doute bannit l’un et l’entière possession exclut l’autre.

2. Écoutez maintenant à quel sujet je vous ai dit ceci, c’est afin que quiconque de vous cherchera Dieu, sache qu’il a été prévenu et cherché avant qu’il le cherche. Car sans cette connaissance nous pourrions convertir un grand bien eu un grand mal, si remplis des biens du Seigneur, nous ne nous servions des dons que nous en avons reçus comme si nous ne les avions point reçus et n’en rendions point gloire à Dieu. C’est sans doute comme cela qu’il arrive que ceux qui paraissent très grands à cause des grâces qu’ils ont reçues, sont très petits devant Dieu, parce qu’ils ne les connaissent point. J’ai trop peu dit en disant qu’ils deviennent très petits de grands qu’ils étaient. J’ai voulu vous épargner en ne vous exposant pas ma pensée dans toute sa force. J’aurais dû dire que de très bons qu’ils étaient, ils deviennent très méchants. Car c’est une chose certaine et indubitable que celui-là est d’autant plus méchant qu’il paraît meilleur s’il s’attribue ce qui le fait paraître si bon et c’est un des plus grands crimes qu’on puisse commettre. Quelqu’un dira peut-être : « À Dieu ne plaise que je sois dans ce sentiment ; je reconnais que c’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis ! » Mais si, en attendant, il tâche d’acquérir de la gloire par le moyen de cette grâce qu’il a reçue, n’est-ce pas un voleur et un larron ? Que celui qui agit de la sorte écoute cette parole : « Je te juge par ta propre bouche, méchant serviteur ! » (Luc X19, 22). Qu’y a-t-il de plus criminel qu’un serviteur qui usurpe la gloire de son maître ?

3. « J’ai cherché dans mon petit lit durant les nuits, celui qu’aime mon âme. » Mon âme cherche le Verbe, mais il l’a cherchée auparavant. Autrement, une fois sortie ou chassée de la présence du Verbe, elle ne retournera plus pour jouir des biens qu’elle a perdus si le Verbe ne la cherche. Notre âme, laissée à elle-même, est un esprit qui s’en va et qui ne revient point. Écoutez les plaintes et la prière d’une âme errante et vagabonde : « J’ai erré, dit-elle, comme une brebis égarée. Viens chercher ton serviteur ! » (Ps 118, 176). « Ô homme, tu veux revenir, mais si cela dépend de ta volonté, pourquoi demandez-tu de l’aide et du secours ? Pourquoi mendies-tu ailleurs ce que tu trouves en toi avec abondance ? Il est manifeste qu’il veut et qu’il ne peut. Mais c’est un esprit qui s’en va et ne revient point, quoique celui qui ne veut pas même revenir soit encore bien plus éloigné du salut. Je ne voudrais pas dire que cette âme qui désire de retourner à Dieu et d’être cherchée de lui, soit entièrement exposée et abandonnée. Car d’où lui vient cette volonté ? C’est sans doute de ce que le Verbe l’a déjà visitée et cherchée et cette recherche n’a pas été inutile puisqu’elle a opéré la volonté sans laquelle le retour était impossible. Mais il ne suffit pas d’être cherché une fois, tant la langueur de l’âme est grande et tant elle a de peine à revenir. Elle le veut, il est vrai. Mais que sert la volonté sans la puissance ? « Je veux faire le bien, dit l’Apôtre, mais je ne vois point comment je le puis faire » (Rm 7, 18). Qu’est-ce donc que demande le Prophète ? Il ne demande autre chose que d’être cherché ; ce qu’il ne demanderait pas, s’il ne l’avait déjà été, ou s’il l’avait assez été. « Viens chercher ton serviteur ! » dit-il (Ps 118, 176). Et que celui qui m’a donné la volonté de bien faire, m’en donne encore la force, selon son bon plaisir.

4. Je ne crois pas néanmoins que les paroles de l’Épouse puissent convenir à une âme qui n’a pas encore reçu la seconde grâce et qui veut, mais qui ne peut approcher de celui qu’elle aime. Car comment ce qui suit pourrait-il s’appliquer à elle ? se lever, faire le tour de la ville, chercher son bien-aimé, par les rues et par les places publiques (Ct 3, 2) « puisqu’elle même a besoin d’être cherchée, que celle qui peut faire cela le fasse. Qu’elle se souvienne seulement qu’elle a été cherchée et aimée la première et que c’est ce qui fait qu’elle cherche et qu’elle aime. Prions, mes frères, que ces miséricordes nous préviennent bientôt, parce que nous sommes extrêmement pauvres.

5. « J’ai cherché, dit l’Épouse, celui qu’aime mon âme. » C’est à quoi te provoque la bonté de celui qui t’a prévenue, en te cherchant et en t’aimant le premier. Tu ne le chercherais et tu ne l’aimerais point, ô âme, si tu n’en avais été cherchée et aimée auparavant. Tu n’as pas été prévenue d’une seule bénédiction, mais de deux, de l’amour et de la recherche. L’amour est la cause de sa recherche et sa recherche est le fruit et le gage assuré de son amour. Tu as été aimée afin que tu ne craignes pas qu’on te cherche pour te punir. Tu as été cherchée afin que tu ne te plaignes pas d’avoir été aimée inutilement. L’une et l’autre de ces deux grandes faveurs t’ont donné de la hardiesse et ont banni la honte, elles t’ont persuadé de revenir et ont ému ton affection. C’est de là que procèdent ce zèle et cette ardeur de chercher celui qu’aime ton âme parce qu’infailliblement tu ne le pourrais pas chercher s’il ne t’eût cherchée et tu ne pourrais pas maintenant ne pas le chercher après qu’il t’a cherchée.

6. Mais n’oublie pas d’où tu es arrivée là et pour me faire à moi-même l’application de ce que je dis là, car ce procédé est plus sûr, n’est-ce pas toi, ô mon âme qui, ayant quitté ton premier époux avec qui il vous était si avantageux de demeurer avec lui, tu as violé la foi que tu lui devais pour aller après tes amants? Et maintenant que tu as commis avec eux autant d’adultères qu’il t’a plu et que peut-être tu en as été méprisée, tu as l’impudence et l’effronterie de vouloir retourner à celui que tu as méprisé avec tant d’insolence. Quoi ? Lorsque tu ne devrais songer qu’à te cacher, tu cherches la lumière et tu coures à ton époux lorsque tu mérites plutôt de lui des coups que des baisers? N’as-tu pas peur qu’au lieu d’un époux qui te caresse, tu ne trouves un juge qui te condamne ? Heureux celui qui entendra son âme répondre ainsi à ces reproches : « Je ne crains pas, parce que j’aime. Et je n’aime pas seulement, mais je suis aimée. Car si je n’étais aimée, je n’aimerais point ». Que peut appréhender celle qui est aimée. Que celles qui n’aiment point appréhendent, parce qu’elles n’ont pas sujet de croire qu’on les aime. Mais pour moi qui aime, je ne doute pas plus que je sois aimée, que je ne doute que j’aime. Je ne puis redouter la présence de celui dont j’ai ressenti l’amour. Me demandez-vous en quoi je l’ai ressenti ? En ce qui étant aussi misérable que je suis, non seulement il m’a cherchée, mais encore il m’a donné le désir de le chercher et par conséquent la certitude de le trouver dans ma recherche. Pourquoi ne correspondrais-je pas à sa recherche, puisque je corresponds à son amour ? Se mettra-t-il en colère lorsque je le chercherai, lui qui ne s’y est point mis lorsque je l’ai méprisé ? Il m’a cherché quand je le méprisais, pourquoi me repousserait-il maintenant que je le cherche ? L’esprit du Verbe est doux et bienveillant, il me fait entendre sa bonté extrême, le zèle et l’affection qu’il a pour moi. Et il ne peut pas ignorer ces choses, puisqu’il sonde les plus hauts secrets de Dieu et sait que ces pensées ne sont que des pensées de paix et non pas d’indignation. Comment ne serais-je pas animée à le chercher, moi qui ai éprouvé sa clémence et qui suis persuadé de ma réconciliation avec lui ?

7. Je crois que nous avons assez expliqué ce que c’est que d’être cherché par le Verbe et quel besoin l’âme a d’en être cherchée, quoique celle qui l’a éprouvé le connaisse encore plus parfaitement et plus heureusement. Il reste à montrer dans le discours suivant que les âmes altérées de la grâce cherchent celui dont elles ont été cherchées, ou plutôt apprenons-le de celle dont il est question ici et qui cherche celui qu’aime son âme, l’époux de l’âme, Jésus Christ Notre-Seigneur qui étant Dieu et élevé au dessus de tout, est béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.