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Abbaye de Tamié
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Homélie carême 3

Marc Feix
crucifix
Homélie pour le 3ème dimanche de carême

Le Dieu Sauveur se révèle à Moïse (Ex 3, 1-8a.10.13-15)
Lecture du livre de l'Exode
Moïse gardait le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiane. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à l'Horeb, la montagne de Dieu. L'ange du Seigneur lui apparut au milieu d'un feu qui sortait d'un buisson. Moïse regarda : le buisson brûlait sans se consumer. Moïse se dit alors : « Je vais faire un détour pour voir cette chose extraordinaire : pourquoi le buisson ne brûle-t-il pas ? »  Le Seigneur vit qu'il avait fait un détour pour venir regarder, et Dieu l'appela du milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! » Il dit : « Me voici ! » Dieu dit alors : « N'approche pas d'ici ! Retire tes sandales, car le lieu que foulent tes pieds est une terre sainte ! Je suis le Dieu de ton père, Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob. » Moïse se voila le visage car il craignait de porter son regard sur Dieu.
Le Seigneur dit à Moïse : « J'ai vu, oui, j'ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j'ai entendu ses cris sous les coups des chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre spacieuse et fertile, vers une terre ruisselant de lait et de miel, vers le pays de Canaan. Et maintenant, va ! Je t'envoie chez Pharaon : tu feras sortir d'Égypte mon peuple, les fils d'Israël. »
Moïse répondit : « J'irai donc trouver les fils d'Israël, et je leur dirai : 'Le Dieu de vos pères m'a envoyé vers vous.' Ils vont me demander quel est son nom ; que leur répondrai-je ? »
Dieu dit à Moïse : « Je suis celui qui suis. Tu parleras ainsi aux fils d'Israël : 'Celui qui m'a envoyé vers vous, c'est : JE-SUIS.' » Dieu dit encore à Moïse : « Tu parleras ainsi aux fils d'Israël : 'Celui qui m'a envoyé vers vous, c'est YAHVÉ, c'est LE SEIGNEUR, le Dieu de vos pères, Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob.' C'est là mon nom pour toujours, c'est le mémorial par lequel vous me célébrerez, d'âge en âge. »


Sans cesse, Dieu nous invite à nous convertir (Lc 13, 1-9)
Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Un jour, des gens vinrent rapporter à Jésus l'affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer pendant qu'ils offraient un sacrifice. Jésus leur répondit : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ? Eh bien non, je vous le dis ; et si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous comme eux.
Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu'elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Eh bien non, je vous le dis ; et si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière. »

Jésus leur disait encore cette parabole : « Un homme avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint chercher du fruit sur ce figuier, et n'en trouva pas. Il dit alors à son vigneron : 'Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier, et je n'en trouve pas. Coupe-le. À quoi bon le laisser épuiser le sol ?' Mais le vigneron lui répondit : 'Seigneur, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l'avenir. Sinon, tu le couperas.' »


Ouverture

Nous sommes nombreux ici rassemblés ce matin ! Habitant de ce monastère ; retraitants, hôtes de passage ; vacanciers ; voisins et amis...

« Il y a des rencontres qui nous marquent pour la vie. Vous en avez tous sûrement l'expérience, ou si ce n'est pas le cas, je vous la souhaite» ainsi commençait Frère Patrice son homélie, il y a quelques années pour ce dimanche.

Qu'est-ce que ça a dû être pour Qu'est-ce que Moïse ? La première lecture de ce dimanche nous le décrit allant faire l'expérience de la rencontre de Dieu au buisson ardent et qui, chose inouïe pour le peuple juif, va révéler son nom. C'est ce Dieu qui révèle son nom qui nous ressemble ce matin, Celui que nous confessons : Père, Fils et Saint-Esprit. Amen.

Introduction au rite pénitentiel

Rassemblés par Celui qui habite cette maison, qui habite chacune de nos demeures, chacune de nos vies, partageons lui nos joies et nos faiblesses, car il est présent dans nos forces comme dans nos faiblesses. L'eucharistie est un moment privilégié pour poser sur l'autel nos préoccupations.
Reconnaissons que nous avons besoin de son amour pour vivre.

Homélie

Semaine tragique, titre Jacques Sylvestre, dominicain. Les "journaux" (la rumeur ; le bouche-à­oreille) avaient rapporté deux incidents graves, qui n'étaient pas de nature à faire baisser la tension entre l'occupant romain et Israël. La chute de la tour de Siloé avait déjà mis la population sur les dents : les uns redoutaient le sabotage, d'autres la compétence des ingénieurs. Et pour mettre le comble à ce malheur, pour lequel un deuil national avait été décrété, Pilate avait fait massacrer des Galiléens. Même s'ils n'étaient pas Juifs, habitants de la Judée, nul ne pouvait demeurer insensible à cette tuerie. Pilate redoutait sans doute ces "Zélotes" venus célébrer la Pâque à Jérusalem. On se croirait déjà au 21e siècle ! avec son lot d'attentats et de représailles.

Les événements de l'époque de Jésus n'avaient pas tardé à saisir les milieux intellectuels du Temple, docteurs de la Loi, pharisiens et scribes. La question de la responsabilité morale revenait en surface. Il est toujours plus facile d'intenter un procès que de le subir, accuser que d'être accusé, juger et condamner que d'être gracié, suggérait encore Jacques Sylvestre.

Revenons sur ces exemples tirés de l'actualité du temps de Jésus, pour comprendre ce qui est en jeu. Jésus n'a pas vécu une époque politiquement tranquille... On rapporte à Jésus un massacre commis par le gouverneur de Judée. Il s'agit probablement d'une manifestation de zélotes qui essayaient de provoquer un soulèvement messianique contre le Pouvoir romain d'occupation. Au beau milieu de l'office liturgique, au moment même où ils demandaient l'aide de Dieu par un sacrifice, ils avaient été massacrés par la police du Gouverneur de Pilate. Pilate est connu des historiens pour avoir su réprimer les moindres mouvements de foules. Tolérance zéro.

On rapporte ce fait à Jésus pour qu'il prenne parti, évidemment. Va-t-il condamner Pilate et sa police ? Va-t-il condamner ces agitateurs irresponsables qui engagent les foules dans des aventures sans issues ? Ils étaient venus pour faire le procès du Gouverneur Pilate, ou de ses victimes. Et voilà que ce sont eux qui sont mis en cause. « Pensez-vous que les Galiléens étaient plus pécheurs que vous ? » Il ne s'agit plus de débattre sur « les autres ». Jésus les renvoie à leur propre conscience : vous avez à vous convertir ! Vous qui condamnez si facilement la violence de Pilate, regardez donc comment vous participez vous-mêmes à cette même violence. Il faut oser le dire avec Jésus, parce que l'histoire ne cesse de le démontrer : il ne suffit pas de changer les structures de la société (l'injustice et la violence existent dans tous les régimes, hélas !)... c'est le coeur de l'homme qui doit changer, se « convertir », pour que les structures s'améliorent.

Prenant pour exemple ce massacre - qui relève de la responsabilité humaine -, Jésus y ajoute celui d'un accident survenu au pied du rempart sud-est de Jérusalem - où, cette fois, la méchanceté et la volonté de l'homme ne sont pas en cause. Aujourd'hui encore, devant un accident pareil, on cherche les coupables : ces architectes ou ingénieurs incompétents ou soucieux du seul profit ou des pots-de-vin..., ou qui ne respectent pas les normes de sécurité... ou bien ces gens imprudents qui ont été victimes et qui sont "punis" par je ne sais quel destin anonyme, à moins que ce ne soit Dieu le responsable : « S'il y avait un Dieu, de telles catastrophes n'arriveraient pas. » On voudrait savoir... Il y a en nous tant de colères et de révoltes à présenter au Seigneur, comme naguère le psalmiste par exemple.

Jésus affirme, non l'innocence des victimes, mais l'égale culpabilité des survivants, de tous les autres Galiléens ou habitants de Jérusalem dont la vie se poursuit sans encombre. Son propos, en effet, n'est nullement de donner une réponse théologique au problème du mal, mais d'inviter instamment, une fois de plus, à la conversion. Jésus veut obtenir que ses interlocuteurs changent la direction de leur vie ; il n'est pas là pour faire un cours de théologie fondamental.

Les deux types de mort brutale dont il est question doivent servir d'avertissements à ceux qui ne sont pas pressés de changer de comportement et de mettre au rebut leurs opinions et leurs attentes erronées. Tout comme les deux drames rapportés au point de départ ne désignaient pas un péché particulier des victimes, l'absence de drame ne doit surtout pas être interprétée comme le signe de l'innocence des « survivants ». «Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière ». Ni menace, ni punition, mais une mise en garde.

Jésus, comme tous les prophètes bibliques, est d'abord un prédicateur religieux, et non un prêcheur de morale même sous couvert de donner des leçons sociales. Oui, Jésus renvoie chacun à sa conscience : Pilate, bien sûr ! et les Galiléens aussi ! et les mauvais maçons ou architectes ! et tous les autres qui s'imaginaient hors du Jugement ! et moi... ! qui suis sans doute en train de me mettre hors de la menace que Jésus révèle, pour éviter d'avoir à me convertir...

 

Le Christ nous adresse un appel. En réponse regardons notre vie et demandons-lui de changer en profondeur. Le Christ, parce qu'il était unifié et pacifié au plus profond de son être humain, parce qu'il a « aimé jusqu'au bout », transforme tout ce qu'il touche, tous ceux et celles qu'il touche - et peut ouvrir une source en ceux et celles qui acceptent de « demeurer » un moment avec lui et en lui. Si un certain nombre de femmes et d'hommes ont cette capacité de rayonner la paix autour d'eux, s'ils se révèlent capables d'être source pour les autres, c'est à partir de ce chemin vers l'unité intérieure, qu'ils y soient très avancés ou non (et qui peut jamais dire qu'il est arrivé au terme ?), qu'elle soit consciente ou non. Nous-mêmes n'avons-nous pas rencontré au cours de notre existence de telles personnes dont l'influence, ou plutôt la « présence », a été féconde et structurante pour nous ? Tels sont aussi les grands maîtres de vie spirituelle...

Nous touchons là au centre de la façon dont Jésus a été homme, fils de Dieu dans son humanité... Chaque être humain vit quelque chose de cela chaque fois qu'il donne un tant soit peu de ses propres forces, de sa propre substance, pour que d'autres vivent, à commencer par ses enfants, son mari ou sa femme, ses frères et ses soeurs.

 

Soulignons seulement le caractère très concret, charnel de ce don : c'est bien notre corps qu'il s'agit d'engager là, en tant que constitutif et significatif de notre personne tout entière. Il ne s'agit pas en effet de spiritualiser notre vie, de la désincarner. Il ne s'agit pas non plus de nous évader de nos conditions d'existence. Certes, notre condition corporelle est parfois, de fait, si lourde à porter, nous nous sentons si pesants, que nous aimerions à en être délivrés. Il nous faut parfois aussi tant de patience au long des mois et des années vis-à-vis de tel ou tel dans notre entourage, que nous chercherions volontiers ailleurs un peu d'herbe verte. Pourtant c'est dans le désert que Dieu donne à boire à son peuple. C'est de la pierre dure que Moïse fait jaillir la source. Ce sont les terres arides que Dieu transforme en jardins aux eaux vives. C'est surtout du corps du Christ sur la Croix que la lance du soldat fait couler l'eau et le sang. Il ne s'agit pas pour autant de tomber dans le dolorisme : Dieu ne veut « ni offrandes, ni sacrifices », car ni les unes ni les autres, quoi qu'il puisse y paraître, ne peuvent nous tourner le plus réellement vers les autres comme vers Dieu. Non, ce sont des gestes concrets, engageant notre présence, notre corps et le leur (laver les pieds de nos frères et soeurs), qui nous mettent en accord avec la volonté de Dieu - qu'eux et nous « vivions » et vivions en abondance.


Marc Feix
Faculté de théologie catholique - Université de Strasbourg