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Abbaye de Tamié
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Augustin commente 1 Jn S3

Par saint Augustin

 

Troisième sermon

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Depuis les paroles : « Mes petits enfants, voici la dernière heure », jusqu’à ces autres : « Son onction vous enseigne tout ». (1 Jean 2, 18-27)

L’antichrist 

Puisque nous avons trouvé en Jésus Christ une nouvelle vie, nous devons aussi prendre en lui de l'accroissement, c'est-à-dire apprendre à le connaître, non seulement comme homme, mais aussi comme Dieu. Efforçons-nous d'acquérir cette science, car il y a au milieu de nous des antichrists qui pourraient nous séduire par leurs paroles et surtout par leurs exemples, qui nient la divinité du Sauveur soit doctrinalement soit en pratique. Si nous tenons ferme à ce que la foi nous enseigne relativement au Christ, nous aurons à lutter, mais nous recevrons, pour récompense, la vie éternelle.

1. « Mes petits enfants, voici la dernière heure ». Dans cette leçon, l'Apôtre s'adresse à ses disciples, comme à de petits enfants, qu'il exhorte à grandir vite, parce que la dernière heure approche. Le développement du corps est indépendant de la volonté humaine ; aussi ne grandit pas corporellement qui veut, comme on ne vient pas au monde au gré de sa volonté ; mais quand on est libre de naître, on peut aussi librement prendre de l'accroissement. Aucun homme ne puise la vie dans l'eau et l'Esprit-Saint, à moins qu'il n'y consente ; d'où il suit que croître et décroître dépendent de sa volonté. Qu'est-ce que croître ? C'est avancer. Et décroître? C'est reculer. Quiconque sait qu'il a pris naissance, doit savoir qu'il est un enfant, et même un enfant en bas âge ; qu'il suce évidemment les mamelles de sa mère, et aussitôt il grandira ; sa mère, c'est l'Église, et les mamelles de sa mère ne sont autres que les deux Testaments des divines Écritures. Voilà où il nous faut puiser le lait de toutes les merveilles opérées dans le temps pour notre salut, afin que, nourris et fortifiés, nous parvenions à recevoir le nutritif aliment dont il est dit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (1 Jn, 1, 1) » . Le Christ abaissé, voilà notre lait ; le même Christ égal au Père, voilà notre aliment solide. Il te donne d'abord du lait, afin de pouvoir, un jour, te donner du pain ; car toucher par le coeur et spirituellement Jésus, c'est apprendre qu'il est égal au Père.

2. Aussi le Sauveur empêchait-il Marie de le toucher, et lui disait-il : « Ne me touche point, car je ne suis pas encore remonté vers mon Père ». Eh quoi ! il avait permis à ses Apôtres de le toucher, et il empêche Marie d'en faire autant ? N'est-il pas celui-là même qui a dit au disciple incrédule : « Mets tes doigts, et touche mes plaies (Jn 20, 17, 27) » ? Alors était-il déjà remonté vers son Père ? Pourquoi donc arrêter Marie et lui dire : « Ne me touche point, car je ne suis pas encore remonté vers mon Père ? » Dirons-nous qu'il n'a pas craint le contact des hommes, mais qu'il a redouté celui des femmes ? Pour n'importe qui, le toucher, c'est se purifier. A-t-il craint de se laisser toucher par ceux qu'il a voulu rendre les premiers témoins de sa résurrection ? Ne l'a-t-il pas fait connaître aux hommes par l'intermédiaire des femmes, afin de vaincre le serpent par un procédé tout différent du sien? En effet, comme une femme a donné au premier homme la nouvelle de la mort, ainsi une autre femme a-t-elle donné aux hommes la nouvelle de la vie. Si donc le Christ n'a point permis à Madeleine de le toucher, n'est-ce pas évidemment parce qu'il voulait faire allusion à son contact spirituel ? Un tel contact vient d'un coeur pur, et celui-là touche le Christ, avec un coeur pur, qui le regarde comme égal au Père. Pour l'homme qui n'a pas encore l'idée de la divinité du Christ, il est près de l'humanité du Sauveur, mais il se trouve encore loin de sa divinité. Est-ce chose merveilleuse de parvenir où sont parvenus les bourreaux qui l'ont crucifié ? Voici qui est admirable ; comprendre que le Verbe Dieu était en Dieu au commencement, et qu'il a fait toutes choses ; avoir de lui l'idée qu'il voulait en donner, lorsqu'il disait à Philippe: «Philippe, je suis avec vous depuis si longtemps, et « vous ne me connaissez pas encore ? Celui qui me voit, voit aussi mon Père (Jn 14, 9) ».

3. Pour qu'aucun d'entre vous ne soit lent à marcher, écoutez bien ceci : « Mes petits enfants, voici la dernière heure ». Marchez, courez, grandissez ; voici la dernière heure. Cette dernière heure est de longue durée, mais enfin elle est la dernière. Sous le nom d'heure, Jean désigne les derniers temps, car c'est dans les derniers temps que viendra Notre-Seigneur Jésus Christ. Mais, dira quelqu'un, comment sont-ce les derniers temps ? comment est-ce la dernière heure ? Il est sûr que d'abord l'antichrist viendra, et qu'alors luira le jour du jugement. L'Apôtre a prévu cette objection ; afin de ne pas laisser les hommes dans une trompeuse sécurité, pour ne pas les laisser croire que l'heure présente n'est pas la dernière heure, sous prétexte que l'antichrist viendra auparavant, il leur dit : « Et comme vous avez ouï dire que l’antichrist doit venir, maintenant aussi il y a plusieurs antichrists ». Pourrait-il y avoir beaucoup d'antichrists, si la dernière heure n'était pas déjà venue ?

4. A qui Jean donne-t-il le nom d'antichrist ? Il continue et s'explique : « Ce qui nous fait connaître que voici la dernière heure ». Qu'est-ce qui nous le fait connaître? C'est que plusieurs sont devenus des antichrists : « Ils sont sortis du milieu de nous ». Nous déplorons ce malheur. Mais voici le motif, de nous consoler : « Mais ils n'étaient pas des nôtres ». Tous les hérétiques, tous les schismatiques sont sortis du milieu de nous ; c'est-à-dire ils sortent de l'Église, mais ils n'en sortiraient pas s'ils étaient des nôtres. Donc, avant d'en sortir, ils n'étaient déjà pas des nôtres ; et si, avant d'en sortir, ils n'étaient pas des nôtres, il y en a plusieurs dans nos rangs qui n'en sont pas sortis et qui sont néanmoins des antichrists. Nous osons tenir ce langage ; pourquoi ? Sinon afin qu'aucun de ceux qui se trouvent parmi nous ne soit un antichrist ? L'Apôtre décrira le caractère des antichrists, et les désignera clairement, et alors nous les connaîtrons. Et chacun de nous doit interroger sa conscience, et se demander s'il est un antichrist. En latin, ce mot veut dire : adversaire du Christ. Quelques-uns lui attribuent un sens différent, et tirent son étymologie de ce qu'il doit précéder le Christ, et de ce que le Christ viendra après lui ; mais ce mot ne doit ni s'interpréter, ni s'écrire en ce sens, mais bien en celui-ci : antichrists, c'est-à-dire ennemi du Christ. Quel est l'ennemi du Christ? D'après les signes qu'en donne l'Apôtre, vous le voyez, et vous comprenez que l'Antichrist seul peut sortir de nos rangs ; quant à ceux qui ne sont point opposés au Christ, ils ne peuvent nullement le faire. Quiconque n'est pas l'adversaire du Christ, ne fait qu'un avec son corps et compte parmi ses membres, et jamais les membres ne sont opposés l'un à l'autre ; l'ensemble du corps se compose d'eux tous. Que dit l'Apôtre de leur mutuelle union? «Dès qu'un membre souffre, tous les autres souffrent avec lui, et si un membre reçoit de l'honneur, tous les autres se réjouissent avec lui (1 Co 12, 26) ». Si tous les membres se réjouissent, lorsqu'un d'entre eux reçoit de l'honneur, et si tous partagent les douleurs de celui qui souffre, ils sont entre eux si intimement unis, qu'on n'y remarque aucun antichrist. Il en est qui se trouvent dans l'intérieur du corps de Jésus Christ ; car son corps est encore sujet à l'infirmité, et il ne jouira d'une santé parfaite qu'à la résurrection des morts ; il en est, dis-je, qui se trouvent dans l'inférieur du corps de Jésus Christ, comme de mauvaises humeurs. Quand le corps les évacue, il se porte mieux ; de même en est-il des méchants : lorsque l'Église les rejette de son sein, elle se voit plus robuste. Au moment où le corps se débarrasse de ces humeurs malsaines et les rejette au loin, le corps tient ce langage : Elles sont sorties de mon sein, mais elles ne faisaient point partie de moi. Qu'est-ce à dire : Elles ne faisaient point partie de moi ? Elles n'ont pas été retranchées de mon corps, mais elles me serraient la poitrine, lorsqu'elles s'y trouvaient.

5. « Ils sont sortis du milieu de nous, mais n, ne vous attristez pas, ils n'étaient point de nous ». La preuve ? « Car s'ils avaient été de nous, ils seraient demeurés avec nous». Que votre charité le remarque donc : il y en a plusieurs qui ne sont pas de nous et qui, néanmoins, reçoivent avec nous les sacrements, le Baptême, ce que les fidèles savent recevoir, la Bénédiction, l'Eucharistie, et tout ce qui se trouve dans les saints sacrements ; ils entrent, avec nous, en participation de l'autel lui-même, et ils ne sont pas d'avec nous. Qu'ils ne soient pas d'avec nous, il est facile d'en trouver la preuve au moment où la tentation les éprouve. Quand elle fond sur eux, ils s'envolent au dehors, comme si le vent les emportait, parce qu'ils ne sont pas du grain. Nous devons le leur répéter souvent, ils s'envoleront tous, lorsque au jour du jugement le Seigneur viendra vanner ce que renferme son aire. «Ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n'étaient point de nous ; s'ils avaient été de nous, ils seraient demeurés avec nous ». Voulez-vous, mes très-chers, vous convaincre de l'indubitable certitude avec laquelle on peut vous dire que ceux qui sont sortis de nos rangs pour y rentrer ensuite, ne sont ni des antichrists, ni, par conséquent, des adversaires du Sauveur ? Il est impossible à ceux qui ne sont pas des antichrists de rester loin de nous. C'est par un effet de sa volonté propre que chacun de nous est contre le Christ ou pour le Christ ; nous sommes du nombre de ses membres, ou nous faisons partie des mauvaises humeurs de son corps. Quiconque devient meilleur est un de ses membres, mais l'on se transforme en humeurs mauvaise:, en persévérant dans le mal, et sitôt que l'on s'écarte du corps, ceux que l'on gênait se trouvent soulagés. «Ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n'étaient point de nous ; s'ils avaient été de nous, ils seraient demeurés avec nous ; mais c'est afin qu'on reconnaisse que tous ne sont pas de nous ». Jean ajoute « Afin qu'on reconnaisse que tous ne sont pas de nous » ; car ils ont beau se trouver dans nos rangs, ils ne sont pas de nous ; tant qu'ils y restent, on ne les connaît pas, ruais on les connaît dès qu'ils en sortent. « Pour vous, vous avez reçu l'onction du Saint, afin devons connaître parfaitement les uns les autres ». L'onction spirituelle n'est autre que le Saint-Esprit, et son sacrement consiste dans l'onction extérieure. Suivant l'Apôtre, tous ceux qui ont reçu cette onction du Christ connaissent les boas et les méchants ; pas n'est besoin pour eux qu'on les instruise à ce sujet ; ils trouvent dans l'onction la source même de la science.

6. « Je ne vous écris pas comme à des hommes qui ignorent la vérité, mais comme à des hommes qui la connaissent et qui savent que nul mensonge ne peut venir de la vérité ». Nous sommes avertis : voilà comment nous reconnaissons l'antichrist. Qu'est le Christ ? La vérité ; car il a dit lui-même : « Je suis la Vérité (Jn 14, 6) ». Or, « nul mensonge ne peut venir de la vérité ». Aussi, tous ceux qui mentent n'appartiennent-ils pas encore au Christ. Jean ne dit point: Quelque mensonge vient de la vérité ; il y a quelques mensonges qui ne viennent pas de la vérité. Remarquez bien la portée de ses paroles : ne vous caressez pas, ne vous flattez pas, ne vous trompez pas, ne vous laissez pas tomber dans l'illusion : « Nul mensonge ne peut venir de la vérité. Comme il y a des mensonges de plus d'une sorte », voyons comment les antichrists peuvent mentir. « Qui est menteur, sinon celui qui nie que Jésus soit le Christ ? » Autre est la signification du mot Jésus, autre celle du mot Christ : quoique notre Sauveur Jésus Christ ne soit qu'une seule personne, le nom de Jésus lui appartient néanmoins en propre. Comme Moïse, Elie, Abraham, ont eu leur nom particulier, ainsi Notre-Seigneur a-t-il en propre celui de Jésus : celui de Christ s'applique à une chose mystérieuse. De même qu'on dit un prophète, un prêtre ; de même, en prononçant le mot Christ, c'est comme si l'on disait : Un homme oint, qui doit sauver tout le peuple d'Israël. La nation juive attendait la venue de ce Christ ; et parce qu'il est venu sans apparat, elle ne l'a pas reconnu ; parce qu'il était une petite pierre, elle s'est buttée contre lui, et brisée. La pierre a grossi, elle est devenue une montagne immense (Dn 2, 35). Que dit à son sujet l'Écriture ? « Quiconque heurtera cette pierre, s'y brisera, et elle écrasera celui sur qui elle tombera (Luc 20, 18) ». Remarquez bien ces paroles : La pierre brisera celui qui se buttera contre elle, et elle écrasera celui sur qui elle tombera. Pour commencer, et parce que le Sauveur avait apparu tout petit, les hommes l'ont heurté : plus tard, il viendra dans l'éclat de sa grandeur, pour juger le monde, et alors il écrasera celui sur qui il tombera. A son second avènement, il n'écrasera pas celui qu'il n'aura pas brisé lors de sa première venue. Quiconque ne l'aura pas heurté au temps de son humiliation, ne le redoutera pas au temps de sa grandeur. Le Christ est une pierre de scandale pour tous les méchants : quoi qu'il dise, ses paroles leur déplaisent.

7. Écoutez-moi, je vous en donnerai la preuve. Évidemment, tous ceux qui sortent de l'Église, qui sont retranchés de l'unité de l'Église, sont des antichrists ; personne ne peut en douter : Jean en a fait la déclaration formelle : « Ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n'étaient pas de nous ; car, s'ils avaient été de nous, ils seraient demeurés avec nous ». Tous ceux qui ne demeurent pas avec nous, mais qui sortent du milieu de nous, sont donc des antichrists. Et où se trouve la preuve qu'ils sont des antichrists ? Dans leur mensonge. « Qui est menteur, si« non celui qui nie que Jésus soit le Christ? » Interrogeons les hérétiques : lequel d'entre eux nie que Jésus soit le Christ ? Que votre charité remarque un grand mystère. Faites attention à ce que le Seigneur Dieu nous aura inspiré, à ce que je voudrais vous faire comprendre. Il en est qui sont sortis de nous, pour devenir les Donatistes. Nous leur demandons si Jésus est le Christ, et aussitôt ils avouent que Jésus est le Christ. Si, pour être antichrist, il faut nier que Jésus soit le Christ, les Donatistes ne peuvent nous regarder comme des antichrists, et il nous est tout aussi impossible de formuler contre eux pareille accusation, parce que nous sommes les uns et les autres unanimes à déclarer que Jésus est le Christ. S'ils ne nous désignent pas sous le nom d'antichrists, et si nous ne leur donnons pas davantage cette épithète, ils ne se sont donc pas plus éloignés de nous, que nous ne nous sommes éloignés d'eux. Et puisque nous ne sommes point séparés les uns des autres, nous sommes en communauté de croyances ; dès lors, à quoi bon deux autels dans cette ville ? Pourquoi les familles et les ménages sont-ils divisés? Pourquoi un lit commun et deux Christs ? L'Apôtre nous avertit ; il veut que nous confessions la vérité. Ou bien les Donatistes sont sortis de nos rangs, ou bien nous sommes sortis des leurs. Mais non, nous ne venons pas d'eux, car nous possédons le titre de l'hérédité du Sauveur : nous le lisons, et nous nous y trouvons désignés : « Je te donnerai les nations pour héritage, et la terre pour empire (Ps 2, 8) ». On voit chez nous l'héritage du Christ ; on ne le voit pas chez les Donatistes : ils ne sont pas en communion avec l'univers, avec tous ceux que le Sauveur a rachetés au prix de son sang. Nous avons pour nous Notre-Seigneur lui-même, car après sa résurrection, ses disciples étant plongés dans le doute, il se montra à eux et leur donna la facilité de le toucher ; et comme leur doute ne se dissipait point, il leur dit : « Il fallait que le Christ souffrît, et qu'il ressuscitât le troisième jour, et qu'on prêchât en son nom la pénitente et la rémission des péchés ». En quel endroit? Par où? À qui? « À toutes les nations, en commençant par Jérusalem (Luc 24, 46, 47) ». Nous sommes tranquilles : l'unité de l'héritage nous appartient. Quiconque n'est pas en communion avec cet héritage, en est sorti.

8. Mais ne nous affligeons pas : « Ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n'étaient pas de nous, car s'ils avaient été de nous, ils seraient demeurés avec nous ». S'ils nous ont quittés, ils sont donc des antichrists ; s'ils sont des antichrists, ils sont des menteurs ; s'ils sont des menteurs, ils nient que Jésus soit le Christ. Nous revenons de nouveau à la difficulté proposée. Interroge-les tous, les uns après les autres : en Jésus, ils reconnaissent le Christ. Les termes dont Jean se sert, ne nous laissent pas le champ libre ; ils sont trop précis pour cela. Vous apercevez certainement la difficulté : pour nous comme pour eux, elle est un. sujet de trouble, si nous n'en avons pas une idée claire. Ou c'est nous qui sommes des antichrists, ou ce sont les Donatistes : ils nous appliquent cette dénomination, et disent que nous nous sommes séparés d'eux : de notre côté, nous agissons de même à leur égard ; mais l'épître indique le caractère distinctif des antichrists. Celui-là en est un, qui nie que Jésus soit le Christ. Cherchons donc à savoir qui lui refuse ce titre : ne nous arrêtons pas aux mots : allons droit aux faits. Car, interrogeons-les tous, et tous d'une seule voix, ils nous répondront que Jésus est le Christ. Laissons, pour un moment, leurs langues en paix, examinons leurs couvres. Si nous parvenons à nous assurer de ce que dit l'Écriture, à savoir qu'on peut nier une chose, non-seulement par parole, mais encore par action, nous constaterons, de manière à n'en pas douter, que beaucoup d'antichrists confessent de bouche le Christ, tandis que, par leur conduite, ils le renient. En quel endroit de l'Écriture trouvons-nous cette sentence? Écoute l'apôtre Paul ; en parlant de tels hommes, il a dit : « Ils font profession de connaître Dieu, mais ils le renoncent par leurs œuvres (Ti 1, 16) ». Nous voyons qu'ils sont eux-mêmes des antichrists, car quiconque renonce le Christ par sa conduite, en est un. Je n'entends pas ce qu'il dit, mais je vois ce qu'il fait. Ses oeuvres parlent, et nous lui demandons des paroles? Où est, en effet, le méchant qui ne cherche pas à dire de belles choses ? Mais qu'est-ce que le Seigneur dit à des gens de ce caractère ? « Hypocrites, comment pourriez-vous dire de bonnes choses, puisque vous êtes méchants (Mt 12, 31) ? » Vous faites retentir à mes oreilles les accents de votre voix ; moi, j'examine vos pensées secrètes ; j'aperçois en vous des intentions perverses et vous me faites voir des fruits trompeurs. Je sais quelle récolte vous me préparez ; on ne cueille point de figues sur des chardons, et les épines n'ont jamais produit de raisins: on reconnaît tous les arbres à leurs fruits (Mt 7, 16). Plus menteur est l'antichrist, qui fait profession de reconnaître le Christ en Jésus, et qui, par ses actes, refuse de le croire. Il est un menteur, puisqu'il parle d'une manière et agit d'une autre.

9. Par conséquent, mes frères, si nous examinons la conduite des hommes, nous remarquons non-seulement qu'un grand nombre d'antichrists sont déjà sortis de nos rangs, mais aussi que beaucoup sont encore inconnus, parce qu'ils sont restés, jusqu'à présent, au milieu de nous ; car, tout ce qu'il y a dans l'Église de parjures, de fraudeurs, de scélérats, d'amateurs de sortilèges, d'adultères, d'ivrognes, d'usuriers, d'embaucheurs, de personnes mauvaises qu'il nous est impossible d'énumérer , est opposé à la doctrine du Christ, à la parole de Dieu ; or, le Verbe de Dieu, c'est le Christ, et tout ce qui est opposé au Verbe de Dieu appartient à l'antichrist, puisque l'antichrist est l'adversaire du Christ. Et voulez-vous savoir combien ouvertement les méchants résistent au Christ ? Il arrive parfois qu'ils agissent contrairement à leurs devoirs, et que leurs fautes attirent une réprimande : n'osant blasphémer contre le Christ, ils blasphèment contre ses ministres, qui les reprennent de leurs péchés. Montre-leur que tu leur parles au nom du Christ, et non pas au tien ; ils s'efforcent, autant que possible, de te prouver que tes reproches viennent de toi, et non du Christ ; mais si tu parviens à leur démontrer que le Christ lui-même les condamne, ils s'en vont même contre lui, et commencent à le gourmander ; ils s'écrient: Comment et pourquoi nous a-t-il ainsi bâtis? Ne tiennent-ils pas, tous les jours, ce langage, les hommes condamnés par leur conduite ? Pervertis par le seul fait de leur mauvais vouloir, ils en rejettent la faute sur leur auteur. Du haut du ciel, le Créateur (car celui qui a réparé notre être nous l'a aussi donnée), leur crie : Que t'ai-je fait? J'ai fait l'homme, et non pas l'avarice ; j'ai fait l'homme, et non le brigandage ; j'ai fait l'homme, et non l'adultère. Tu l'as entendu : mes oeuvres chantent ma gloire ; de la bouche des trois enfants sortait la louange de celui qui les préservait des flammes (Dn 3, 24-90). Les couvres du Seigneur publient ses louanges ; le ciel, la terre, la mer les publient, comme aussi tout ce qui est dans le ciel ; les anges, les étoiles, le soleil et la lune, les poissons, les oiseaux, les animaux, les reptiles, tous les êtres louent le Seigneur. Mais as-tu jamais entendu dire que l'avarice chante la gloire de Dieu, que l'ivrognerie, la luxure, le badinage soient un hymne en son honneur ? Rien de ce que tu n'entends pas louer le Tout-Puissant, n'a été fait par lui. Corrige le fruit de tes oeuvres, et tu sauveras l'oeuvre de Dieu en toi. Si tu n'y veux consentir, si tu aimes tes défauts et que tu t'y abandonnes, tu es opposé au Christ. Que ce soit intérieurement, que ce soit à l'extérieur, peu importe, tu n'en es pas moins un antichrist : que tu sois de la paille manifestement ou d'une manière occulte, tu es toujours de la paille. Pourquoi ne l'es-tu pas ouvertement ? Parce que la tempête ne s'est pas élevée pour le faire voir.

10. Tout cela, mes frères, est clair comme le jour. Voici maintenant pour nous empêcher de dire : Je n'adore pas le Christ, mais j'adore Dieu, son Père : « Quiconque nie le Fils, ne reconnaît ni le Fils, ni le Père ; et qui confesse le Fils, reconnaît et le Père et le Fils ». Vous, qui êtes froment, c'est à vous qu'il s'adresse : puissent ceux qui sont paille, l'entendre et devenir eux-mêmes froment. Que quiconque, en examinant sa conscience, se reconnaît comme amateur du monde, se convertisse ; qu'il devienne un amateur du Christ, pour ne pas être un antichrist. Si l'on dit à un amateur du monde qu'il est un antichrist, il se met en colère et regarde comme une injure à lui faite ce qu'on lui dit ; peut-être va-t-il jusqu'à menacer de faire inscrire la personne qui conteste avec lui et l'appelle antichrist. Le Christ lui dit Sois patient ; si ce qu'on te reproche est faux, réjouis-toi avec moi, car j'ai été moi-même calomnié par des antichrists : si, au contraire, ce que tu as entendu est vrai, attaque ta conscience ; tu redoutes les accusations, crains davantage encore de les mériter.

11. « Que tout ce que vous avez appris dès le commencement demeure donc toujours en vous. Et si ce que vous avez appris dès le commencement demeure en vous, vous demeurerez aussi dans le Fils et dans le Père. C'est ce que lui-même nous a promis ». Peut-être chercherais-tu une récompense et dirais-tu : Je garde soigneusement en moi le dépôt de ce que j'ai entendu dès le commencement, je m'y conforme ; les périls, les peines, les tentations, je supporte tout pour le conserver intact. Quel bénéfice, quelle récompense en aurai-je? Qu'est-ce que Dieu me donnera plus tard pour avoir supporté ici-bas tant d'épreuves? Je ne vois pas qu'il y ait sur la terre la moindre tranquillité :le corps appesantit l'âme et cette enveloppe corrompue l'entraîne à des choses indignes d'elle ; mais je supporte tout, afin que demeure en moi ce que j'ai entendu dès le commencement, et que je puisse dire à mon Dieu : « A cause des paroles sorties de votre bouche, j'ai suivi des voies difficiles (Ps 16, 4)». Pour quelle récompense? Écoute et ne perds pas courage. Si la tribulation t'énervait, que, du moins, la récompense promise te rende ton courage. Celui qui travaille dans une vigne perd-il jamais le souvenir du salaire final.

Fais en sorte qu'il n'y pense plus ; et par là même tu lui casseras les bras. Le souvenir de la rémunération promise donne le courage de persévérer dans le travail, et, pourtant, celui qui te l'a promise est un homme ; il peut manquer à sa parole. Combien plus courageux tu dois être à cultiver le champ du Seigneur, puisque tu as reçu la parole de la vérité même, qui ne peut avoir de remplaçant, qui est incapable de mourir ou de tromper ceux à qui elle a fait une promesse ? Et qu'est-ce qui t'a été promis? Voyons : quel est l'objet de ses promesses? Est-ce de cet or que les hommes aiment si vivement, ou de l'argent? Sont-ce des propriétés pour l'acquisition desquelles les hommes sacrifient leur or, quoiqu'ils l'aiment tant? Sont-ce d'agréables prairies, de vastes habitations, des esclaves en grand nombre, des troupeaux immenses ? Ce n'est point là la digne récompense qu'il nous promet pour nous faire persévérer dans le travail. Quel est son nom? La vie éternelle. Vous l'avez entendu et vous avez jeté un cri d'allégresse: portez vos affections sur ce qu'on vient de vous nommer, et tirez-vous de vos épreuves pour vous reposer dans la quiétude de l'éternelle vie. Voilà donc ce que Dieu a promis, une vie qui ne finira jamais. Voici ce dont il nous menace : un feu qui ne s'éteindra pas. Que dira-t-il aux hommes placés à sa droite ? « Venez, bénis de mon Père , entrez en possession du royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde ». Et, aux hommes placés à sa gauche? « Allez au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges (Mt 25, 31, 41) ». Tu n'aimes pas encore le royaume des élus, crains du moins le séjour des damnés.

12. Souvenez-vous donc, mes frères, que le Christ nous a promis la vie éternelle. Voilà, nous dit l'Apôtre, « ce qu'il nous a lui-même promis en nous annonçant la vie éternelle. J'ai cru devoir vous écrire ceci à l'égard de ceux qui vous séduisent ». Que personne ne vous séduise pour vous faire mourir ; désirez voir s'accomplir pour vous la promesse de la vie éternelle. Que peut vous promettre le monde? Qu'il vous promette ce qu'il voudra, ne mourrez-vous pas peut-être demain? De quel front oseras-tu paraître en présence de l'Eternel? Mais on me fait des menaces ; c'est un homme puissant qui veut me faire du mal. De quoi te menace-t-il ? De la prison, des chaînes, du feu, des tourments, des bêtes? Te menacerait-il du feu éternel? Tremble plutôt en présence des menaces du Tout-Puissant ; aime ce qu'il te promet ; et, alors, le monde entier te semblera méprisable, soit qu'il veuille te flatter, soit qu'il cherche à t'inspirer de l'effroi. « J'ai cru devoir vous écrire ceci à l'égard de ceux qui vous séduisent, afin que vous sachiez que vous avez reçu l'onction, et que nous conservions en nous cette onction que nous avons reçue ». C'est le sacrement de l'onction, dont la vertu cachée est l'onction invisible, l'Esprit-Saint : et l'onction invisible n'est autre que la charité ; n'importe en qui elle se trouve, elle y est comme une racine que ne peuvent dessécher même les plus ardents rayons du soleil ; tout ce qui est bien enraciné puise, non pas un élément de destruction, mais un principe de vie dans la chaleur du soleil.

13. « Et vous n'avez pas besoin que quelqu'un vous instruise, parce que son onction vous enseigne tout ». Que faisons-nous donc, mes frères, en vous instruisant? Si l'onction de Dieu vous enseigne tout, ne semblons-nous pas travailler inutilement? Pourquoi tant crier? Abandonnons-nous donc à son onction, et qu'elle vous instruise elle-même. Mais maintenant je me fais une question, et je l'adresse aussi à l'Apôtre puisse-t-il écouter un enfant qui l'interroge. Je dis donc à Jean : Ceux à qui vous parliez avaient-ils l'onction ? Vous avez dit : « Parce que son onction vous enseigne tout». Pourquoi avez-vous écrit cette épître? Pourquoi instruisiez-vous ceux à qui vous l'adressiez? Pourquoi les enseigner? Pourquoi les édifier? Remarquez ici, mes frères, une grande et mystérieuse chose. Le bruit de nos paroles frappe vos oreilles, mais le maître vous parle intérieurement. N'allez pas vous imaginer qu'un homme puisse en instruire un autre. Nous pouvons, par le son de notre voix, vous adresser des leçons ; mais si Dieu n'est pas dans votre coeur pour vous instruire, c'est inutilement que nous nous faisons entendre. En voulez-vous une preuve , mes frères? N'avez-vous pas tous entendu mon discours ? Combien, néanmoins, sortiront d'ici sans avoir été instruits ? Autant qu'il a dépendu de moi, je me suis adressé à tous ; mais ceux à qui cette onction n'aura point parlé, ceux que l'Esprit-Saint n'aura point instruits, s'en retourneront sans m'avoir compris. Au dehors se trouvent des maîtres, des aides, des leçons ; mais au ciel est la chaire de celui qui instruit intérieurement ; aussi le Sauveur a-t-il dit lui-même dans l'Évangile : « Gardez-vous d'appeler maître sur la terre aucun d'entre vous , car votre Maître, c'est le Christ (Mt 23, 8, 9) ». Qu'il vous parle lui-même au coeur, puisqu'aucun homme ne se trouve là ; quand même, en effet, tu aurais quelqu'un à côté de toi, le Christ est seul dans ton coeur. Que ton coeur ne soit pas absolument seul ; que le Christ s'y trouve, comme aussi son onction ; ainsi, quand ton coeur sera sec, il ne sera pas dans un désert où les eaux capables de le rafraîchir lui feraient défaut. Il y a donc, à l'intérieur, un maître qui instruit : c'est le Christ, c'est son inspiration. Là, où son inspiration et son onction font défaut, les paroles se font inutilement entendre à l'extérieur. Ainsi en est-il , mes frères, de celles que nous faisons parvenir à vos oreilles : à votre égard nous remplissons le rôle du jardinier vis-à-vis de l'arbre : il travaille en dehors de cet arbre ; il emploie l'eau et donne une culture soignée ; mais il a beau faire extérieurement, forme-t-il les fruits? A-t-il le pouvoir de couvrir la nudité des branches d'un vêtement de feuilles? Est-il capable de faire quoi que ce soit à l'intérieur de cet arbre? Qu'est-ce qui fait tout cela ? Écoutez un jardinier, l'apôtre Paul voyez ce que nous sommes, apprenez que nous avons un maître au dedans de nous « J'ai planté, Apollo a arrosé, mais c'est Dieu qui a donné l'accroissement. Celui qui plante n'est rien, non plus que celui qui arrose, mais c'est Dieu qui donne l'accroissement (1 Co 3, 6, 7) ». Nous vous parlons donc, et soit que nous plantions en parlant, soit que nous arrosions, nous ne sommes rien ; Dieu, qui donne l'accroissement, c'est-à-dire, son onction, qui nous enseigne toutes choses, est tout.