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Augustin commente 1 Jn S6

De saint Augustin - 6/10
Sermon 6 de saint Augustin sur la première lettre de saint Jean

Depuis les paroles suivantes : « Quiconque est né de Dieu ne commet pas le péché », jusqu’à ces autres : « N’aimons ni de parole ni de langue, mais par les oeuvres et en vérité ». (1 Jn 3, 9-18)

La charité, vertu des enfants de Dieu

Nous sommes enfants de Dieu : l'enfant de Dieu ne pèche pas, et pourtant quiconque se dit sans péché est un menteur. Comment concilier ces deux vérités ? C'est que le péché dont il s'agit n'est autre que la violation du commandement de la charité, et qu'on ne le commet pas quand on est enfant de Dieu et que la pratique de la charité efface les autres fautes. Or, Jésus Christ nous a enseigné cette vertu par ses paroles et ses exemples ; les saints en ont été des modèles ; le baptême en a déposé le germe en nous ; c'est comme un moyen de voir Dieu sur la terre, puisqu'on aime le prochain qui est son image. Quiconque aime son prochain a la vie en lui, et quiconque déteste son frère est déjà mort, car il est condamné à mort par Dieu en qualité d'homicide. Pratiquons donc, s'il le faut, jusqu'à la mort, cette vertu la plus précieuse de toutes et sans laquelle les autres ne sont rien.

1. Je vous en conjure, écoutez attentivement, car la question que nous avons à traiter n'est pas de mince importance ; si j'en juge d'après le soin que vous avez mis hier à m'écouter, j'ai tout lieu de le croire, vous êtes venus aujourd'hui avec un désir encore plus vif de saisir mes paroles. Il s'agit, en effet, de résoudre une grande difficulté, à savoir comment, l'Apôtre dit-il dans cette épître « Quiconque est né de Dieu ne pèche pas », tandis que, plus haut, et dans la même épître, il a dit : « Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est pas en nous (Jn 1, 8) ». Que fera celui qui se trouve serré entre ces deux passages tirés de la même épître ? S'il avoué qu'il est pécheur, il craint de s'entendre dire : Tu n'es donc pas né de Dieu, puisqu'il est écrit : « Quiconque est né de Dieu ne pèche pas ». Si, au contraire, il dit qu'il est juste et qu'il n'a pas de péché, il se sent blessé, d'un autre côté, par ces paroles de la même épître : « Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est pas en nous ». Placé entre ces deux extrémités, l'homme ne sait ni ce qu'il doit dire, ni l'aveu ou la déclaration qu'il peut faire. Affirmer qu'on est sans péché, c'est dangereux, et c'est non-seulement dangereux, mais encore mensonger. « Nous nous séduisons nous-mêmes », dit Jean, « et la vérité n'est pas en nous, si a nous disons que nous n'avons pas de péché ». Ah, si seulement tu n'en avais pas et que tu pusses le dire ! Car tu dirais vrai, et à déclarer la vérité, tu ne craindrais pas d'être souillé de la moindre apparence de péché. Mais si tu tiens un pareil langage, tu fais mal, parce que tu dis un mensonge. « La vérité », dit l'Apôtre, « n'est pas en nous, si nous disons que nous sommes sans péché ». Il ne dit pas: Nous avons été, afin de ne pas sembler faire allusion à la vie passée. Car cet homme a eu des péchés ; mais du moment qu'il est devenu enfant de Dieu, il a commencé à ne plus en avoir. Les choses étant ainsi, nulle difficulté ne nous embarrasserait. Car nous dirions : Nous avons été pécheurs, mais aujourd'hui nous sommes justifiés . nous avons eu des péchés ; aujourd'hui, nous n'en avons plus. Mais ce n'est pas de la sorte qu'il s'exprime : que dit-il donc ? « Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous séduisons, et la vérité n'est pas en nous ». Quelques moments après il ajoute : « Quiconque est né de Dieu, ne pèche pas ». Jean lui-même n'était-il pas né de Dieu ? Si Jean, de qui vous avez entendu dire qu'il reposa sur la poitrine du Sauveur, n'est pas né de Dieu, quelqu'un osera-t-il espérer avoir obtenu la faveur de la régénération, refusée à l'Apôtre qui, pourtant, a mérité de reposer sur le coeur de Jésus? Celui que le Seigneur aimait par-dessus tous les autres (Jn 13, 23), aurait-il été seul à ne pas recevoir du Christ la vie de l'Esprit?
2. Examinez maintenant ces paroles : je vous recommande encore notre embarras, afin que, en raison dé votre attention, qui est, pour vous et pour nous, une véritable prière, Dieu dilate nos esprits et nous permette de sortir de cette difficulté : ainsi, personne ne trouvera une occasion de perte dans la parole du Tout-Puissant, qui a été prêchée et écrite uniquement pour nous guérir et nous sauver. « Tout homme qui fait le péché et commet l'iniquité ». Ici, ne fais aucune distinction: « Le péché, c'est l'iniquité ». Ne dis pas : Je suis un pécheur, mais je ne suis pas un homme inique : « Le péché, c'est l'iniquité ». Vous savez que Dieu s'est « rendu visible pour se charger de nos péchés, et le péché n'est pas en lui ». Quel avantage retirons-nous de ce qu'il est venu sans péché ? « Quiconque ne pèche pas demeure en lui, et quiconque pèche, ne l'a pas vu et ne le connaît pas. Mes petits enfants, que personne ne vous séduise. Celui qui fait les « oeuvres de justice, est juste comme Jésus Christ est juste ». Nous l'avons déjà dit : le mot « comme » s'emploie d'habitude, non dans le sens de l'égalité , mais dans celui d'une certaine ressemblance. « Celui qui commet le péché est enfant du démon, parce que le démon pèche dès le commencement». Nous avons ajouté que le démon n'a créé ni engendré personne, mais que ses imitateurs semblent tenir de lui la vie. « Le Fils de Dieu « est venu dans le monde pour détruire les « oeuvres du démon (Jn 3, 4-8) ». C'est donc pour détruire le péché qu'est venu Celui qui est sans péché. L'Apôtre continue : « Quiconque est né de Dieu, ne commet pas le péché, parce que la semence de Dieu demeure en a lui, et il ne peut pécher, parce qu'il est né de Dieu ». Voilà une parole qui nous ôte toute liberté d'action. Par ces paroles: « Il ne pèche pas », Jean a peut-être voulu désigner un péché en particulier, et non toute sorte de péchés ; de la sorte tu devrais regarder ce passage : « Celui qui est né de Dieu ne pèche pas », comme ayant rapport à une seule espèce de fautes que ne peut commettre ce qui est né de Dieu. Cette faute serait de telle nature que quiconque s'en rendrait coupable imprimerait sur toutes ses autres prévarications le sceau de la permanence, et quiconque s'en préserverait, ferait, par -là même, disparaître tous ses autres péchés. En quoi consiste ce péché ? A violer la loi. Quelle loi ? « Je vous donne une loi nouvelle, c'est de vous aimer les uns les autres (Jn 13, 34) ». Attention ! Ce commandement du Christ s'appelle la charité ; par elle sont détruits les péchés. Ne pas l'avoir en soi, c'est une grande faute, c'est la source de toutes les fautes.
3. Remarquez-le, mes frères : nous venons d'indiquer une pensée qui sera, pour ceux qui la saisiront bien, la clef de la difficulté proposée. Toutefois, marchons-nous seulement avec les plus agiles ? Non ; et nous ne devons pas laisser erg arrière ceux mêmes dont le pas est plus lent. Essayons de vous communiquer de notre mieux notre pensée, et de la mettre à la portée de tous. J'imagine, mes frères› que nous devons considérer comme ayant souci de son âme tout homme qui entre dans l'Église, non sans motif, qui ne cherche pas à y trouver un avantage temporel ; qui, par conséquent, n'y pénètre pas afin de s'y occuper d'affaires d'intérêt, mais qui s'y présente pour entrer en possession des biens éternels promis à titre de récompense à ses efforts : cet homme doit donc voir s'il marche dans le chemin du ciel, de façon à ne pas rester en arrière, à ne pas reculer, à ne pas s'égarer, ou, en se traînant péniblement le long de la voie, à ne pas arriver au but. Que celui qui a souci de son âme, marche vite ou lentement, peu importe, pourvu qu'il ne s'écarte pas du droit chemin. J'en ai fait la remarque ; dans la pensée, de Jean, ces paroles : « Celui qui est né de Dieu ne pèche pas », doivent peut-être s'entendre dans le sens d'un péché particulier ; car, autrement, ce passage serait en contradiction avec celui-ci : « Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est pas en nous ». On peut donc résoudre ainsi la difficulté : Il y a un péché dont ne peut se rendre coupable celui qui est né de Dieu : si on ne le commet pas, tous les autres disparaissent ; mais si on le commet, tous les autres demeurent. En quoi consiste ce péché ? A agir contre le commandement du Christ, contre le testament nouveau. Quel est le commandement nouveau ? « Je vous donne un commandement nouveau, c'est de vous aimer les uns les autres ». Que celui qui agit contre la charité et l'amour de ses frères, n'ait pas l'audace de se glorifier et de se dire enfant de Dieu. Pour celui qui a été établi dans la charité fraternelle, il y a des péchés particuliers dont il ne peut se rendre coupable, surtout le péché de détester son frère. Que penser, maintenant, des autres péchés à l'occasion desquels Jean a dit . « Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est pas en nous ? » Pour nous rassurer, écoutons ces autres paroles de l'Écriture « La charité couvre la multitude des péchés (1 P 4, 8) ».
4. Nous recommandons la charité, cette épître la recommande aussi. Après sa résurrection, le Sauveur a-t-il interrogé Pierre sur un autre sujet que celui-ci : « M'aimes-tu ? » Ce ne fut pas assez de lui adresser une fois pour toutes cette question : il y revint une seconde, et même une troisième fois. A la troisième interrogation, Pierre se chagrina de voir que Jésus semblait ne pas croire à sa parole, comme s'il ignorait ses sentiments intimes ; néanmoins, le Sauveur lui fit la même demande par trois fois différentes. Par crainte, Pierre avait trois fois renié le Christ : trois fois il le confessa par amour (Jn 21, 15-17). Voilà que Pierre aime le Seigneur. Que fera-t-il pour lui ? Son trouble se trahit, comme celui du Psalmiste, dans ces paroles : « Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens dont il m'a comblé ? » Celui qui s'exprimait ainsi dans le psaume, considérait les bienfaits qu'il avait reçus de Dieu ; il cherchait à savoir ce qu'il pourrait lui rendre en retour, et n'y parvenait pas. En effet, tout ce que tu serais à même de lui offrir par reconnaissance, ne l'as-tu pas reçu de ses mains avant de le lui rendre? Que trouva donc le Prophète, pour en faire hommage à son Dieu ? Comme je l'ai déjà dit, mes frères, ce qu'il tenait de la générosité divine, voilà ce qu'il trouva à lui offrir pour le remercier de ses dons : « Je recevrai le calice du salut, et j'invoquerai le nom du Seigneur (Ps 115, 12, 13) ». Qui lui avait donné le calice du salut, sinon celui à qui il voulait donner un témoignage de sa gratitude ? Recevoir le calice du salut et invoquer le nom du Seigneur, c'est être rassasié de charité ; c'est en être saturé au pas, non-seulement de ne, pas haïr son frère, mais même d'être prêt à mourir pour lui. Etre prêt à mourir pour son frère, tel est le comble de la charité. Le Sauveur s'est donné lui-même comme exemple de cette charité parfaite. Il est, en effet, mort pour tous : alors, il priait pour ses bourreaux, et disait : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (Luc 23, 34) ». S'il avait été seul à agir ainsi, s'il n'avait pas eu de disciples pour l'imiter, il n'aurait pas été Maître. Mais il a eu des disciples qui ont suivi ses traces et imité ses exemples. Pendant qu'on lui jetait des pierres, Etienne était agenouillé et disait : « Seigneur, ne leur imputez pas ce crime (Ac 7, 59) ». Il aimait ses bourreaux, puisqu'il mourait même pour eux. Écoute aussi l'apôtre Paul « Je me sacrifierai moi-même pour vos âmes (2 Co 14, 15) ». Il était, en effet, du nombre de ceux pour qui Etienne priait, quand il tombait victime de leurs coups. Voilà la charité parfaite : elle se trouve, dans toute sa perfection, en celui qui aime ses frères au pas d'être prêt à tout faire, et même à mourir pour eux. Mais peut-on remarquer en elle ce degré de perfection, aussitôt qu'elle a pris naissance dans une âme ? Pour être à même de devenir parfaite, elle commence par y naître ; puis elle s'alimente ; puis elle se fortifie ; puis, enfin, elle se perfectionne ; et, quand elle est parvenue à ce comble de la perfection, que dit-elle ? « Le Christ est ma vie, et la mort m'est un gain. J'éprouve un ardent désir d'être détaché des liens du corps, et d'être avec Jésus Christ, ce qui est, sans comparaison, le meilleur ; mais il est « plus avantageux pour vous que je demeure en cette vie (Ph 1, 21-24) ». Paul voulait vivre pour ceux en faveur desquels il était prêt à mourir.
5. Voulez-vous une preuve que c'est bien la charité parfaite que ne viole pas, contre laquelle ne pèche pas quiconque est né de Dieu? La voici. Le Sauveur dit à Pierre
« Pierre, m'aimes-tu? » Celui-ci répondit « Je vous aime ». Jésus ne dit pas : Si tu m'aimes, rends-moi service. Pendant le cours de sa vie mortelle, le Christ eut faim et soif dans les moments où il éprouvait le besoin de boire et de manger, on lui offrait l'hospitalité, et, comme nous le voyons dans l'Évangile, des personnes riches subvenaient à tous ses besoins (Luc 8, 5). Zachée le reçut dans sa maison, et, parce qu'il reçut le médecin, il fut guéri de son mal. De quel mal ? De l'avarice. Il était en effet très-riche, et prince des publicains. Voyez comment il fut guéri du défaut d'avarice : « Je donne », dit-il, « la moitié de mes biens aux pauvres, et si j'ai fait tort à quelqu'un en quoi que ce soit, je lui rendrai quatre fois autant (Luc 19, 6-8) ». S'il a conservé la moitié de sa fortune, c'était, non pour en jouir, mais pour payer ses dettes. Il donna donc, ce jour-là, l'hospitalité à son médecin, puisque le Seigneur se trouvait dans l'infirmité de la chair, et que les hommes devaient lui prêter aide et secours, il voulait, par là, leur faire du bien ; car c'était à leur avantage, et non pas au sien, qu'il travaillait. Demandait-il du soulagement aux anges qui le servaient? Le besoin ne s'en faisait pas davantage sentir à son serviteur Elie, auquel un corbeau apportait de sa part le pain et la viande nécessaires pourtant, afin d'avoir l'occasion de bénir une pieuse veuve, Dieu lui envoie son serviteur, et elle fournit à la subsistance de l'homme que nourrissait en secret le Très-Haut (1 R 17, 4-9). Cependant, quoique les gens charitables travaillent à leur propre avantage, en subvenant aux besoins des serviteurs de Dieu, à cause de cette promesse de récompense clairement faite par le Sauveur dans l'Évangile : « Celui qui reçoit le prophète comme prophète, recevra la récompense du prophète , et celui qui reçoit le juste, recevra la récompense du juste ; et celui qui donnera à boire à l'un de ces plus petits, seulement un verre d'eau froide, en qualité de mon disciple, en vérité, je vous le dis, il ne perdra pas sa récompense (Mt 10, 41, 42) ». Quoique ceux qui agissent de la sorte, travaillent à leur propre avantage, il était, néanmoins, impossible d'exercer ainsi la charité à l'égard du Dieu qui allait remonter au ciel. Pierre l'aimait, mais que pouvait-il faire pour lui, en signe de gratitude ? Écoute, le voici : « Pais mes brebis », c'est-à-dire : Fais pour tes frères ce que j'ai fait pour toi. Je vous ai tous rachetés au prix de mon sang ; n'hésitez pas de mourir pour la confession de la vérité, afin que les autres vous imitent.
6. Mais c'est là, avons-nous dit, mes frères, la charité parfaite : celui qui est né de Dieu, la possède. Que votre charité me prête toute son attention : comprenez bien ce que je dis. L'homme baptisé a reçu le sacrement qui l'a fait naître : il possède ce sacrement ; sacrement grand, divin, saint, ineffable. Remarque-le : il est si grand qu'il crée un homme nouveau en lui remettant tous ses péchés. Toutefois , examinons attentivement notre coeur ; voyons si ce qui s'est fait sur notre corps s'est fait parfaitement dans notre âme
La charité y existe-t-elle? Alors, disons : Je suis né de Dieu ; si, au contraire, elle n'y existe pas, nous en portons la marque imprimée sur nous, c'est vrai ; mais nous avons quitté le bon chemin, nous errons loin de lui. Ayons la charité : autrement, ne nous disons pas enfants de Dieu. Mais, dira-t-on, j'ai reçu le sacrement. Écoute l'Apôtre : « Quand je pénétrerais tous les mystères, et que j'aurais toute la foi possible, jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. (1 Co 13, 12) ».
7. Si vous vous en souvenez, nous vous l'avons dit en commençant l'explication de cette Epitre, rien ne nous y est si vivement recommandé que la charité. Quoique l'Apôtre semble y parler de chose et d'autre, il en revient toujours là, et il veut rapporter à la charité toutes ses paroles. Voyons si, même en cet endroit, il agit de la sorte. Écoute bien
« Quiconque est né de Dieu ne commet pas le péché ». Nous cherchons à savoir quel péché. Car s'il était ici question de toute espèce de péché, ce passage contredirait ces autres paroles : « Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous séduisons ; et la vérité n'est pas en nous ». Que Jean nous dise donc quel est ce péché : qu'il nous instruise ; je ne veux pas dire témérairement que ce péché est la violation du précepte de la charité ; il a dit plus haut : « Celui qui hait son frère est dans les ténèbres, et il marche dans les ténèbres, et il ne sait où il va, parce que les ténèbres l'ont aveuglé (1 Jn 2, 11) ». Mais peut-être s'est-il expliqué plus loin et a-t-il prononcé le nom de la charité. Remarquez-le : toute cette circonlocution aboutit finalement à ce résultat : « Quiconque est né de Dieu ne pèche pas, parce que la semence de Dieu demeure en lui ». La semence de Dieu, ou, en d'autres termes, la parole divine ; aussi l'Apôtre dit-il : « Je vous ai engendrés par l'Évangile (1 Co 4, 15). Il ne peut commettre le péché, parce qu'il est né de Dieu ». Que Jean nous l'explique : voyons en quel sens l'enfant de Dieu ne peut pécher. « En cela, on reconnaît les enfants de Dieu et les enfants du démon. Quiconque n'est pas juste, n'est pas lié de Dieu, non plus que celui qui n'aime pas son frère ». Nous voyons maintenant, à n'en pas douter, pourquoi il dit : « Non plus que celui qui n'aime pas son frère ». La charité est donc la seule marque distinctive entre les enfants de Dieu et ceux du démon. Que tous fassent sur eux le signe de la croix ; que tous répondent Ainsi soit-il ; que tous chantent : Alleluia ; que tous reçoivent le baptême, qu'ils entrent dans les églises, qu'ils bâtissent des basiliques. Rien, si ce n'est la charité, ne distingue les fils de Dieu des fils du démon. Ceux qui ont la charité, sont nés de Dieu ; ceux qui ne l'ont pas, ne sont pas ses enfants. Précieuse marque, distinction inestimable. Possède ce que tu voudras, si tu n'as pas la charité, le reste ne te sert de rien. Que le reste te fasse défaut, mais que, du moins, tu aies la charité, et tu auras accompli la loi. « Car celui qui aime son prochain, accomplit la loi », dit l'Apôtre, « et l'amour est la plénitude de la loi (Rm 13, 8, 10) ». Je considère la charité comme étant cette perle précieuse que l'Écriture nous montre recherchée par un marchand : « Cet homme, ayant trouvé une perle d'un grand prix, vend tout ce qu’il possède et l'achète (Mt 13, 46)». Cette perle d'un grand prix, c'est bien la charité, sans laquelle rien de ce que tu possèdes ne peut t'être de quelque utilité, et qui te suffirait à elle seule, lors même que tu ne posséderais rien autre chose. Aujourd'hui, tu ne vois Dieu que par la foi ; plus tard, tu le verras réellement. Si nous l'aimons, lors même que nous ne pouvons encore le contempler, que sera-ce lorsque nous le verrons de nos yeux ? Mais à quoi devons-nous consacrer tous nos soins? A aimer nos frères. Tu peux me dire : Je n'ai pas vu Dieu ; peux-tu me dire : Je ne vois pas l'homme? Aime ton prochain ; car si tu aimes le prochain que tu aperçois, tu verras aussi Dieu, parce que tu verras la charité même ; et que Dieu habite en ton coeur.
8. « Celui qui n'est pas juste, n'est pas né de Dieu, non plus que celui qui n'aime pas son frère. Car ce qui nous a été annoncé », vois comment il le prouve : « Car ce qui nous a été annoncé et ce que nous avons entendu dès le commencement, c'est que nous nous aimions les uns les autres». Il nous montre que tel est le motif, de ses paroles ; et quiconque agit contre ce commandement, tombe dans le péché énorme où tombent ceux qui ne sont pas nés de Dieu. « Et que nous n'imitions pas Caïn, qui était poussé par le malin esprit et qui tua son frère. Et pourquoi le tua-t-il? Parce que « ses oeuvres étaient mauvaises, et que celles de son frère étaient bonnes ». Où se trouve l'envie , l'amour fraternel ne peut donc se trouver en même temps. Que votre charité y fasse attention. Quiconque est rongé par l'envie, n'aime pas. Le péché du démon se trouve en lui, parce que l'envie du démon a causé la chute de l'homme. Il était tombé le premier, et il conçut de l'envie en voyant l'homme debout ; s'il a voulu faire choir Adam, c'était non pour se relever lui-même, mais pour ne pas se trouver seul dans l'abîme. De ce fait qu'il a occasionné la chute du premier homme, vous devez conclure que l'envie ne se rencontre pas dans la charité. En faisant l'éloge de la charité, Paul a dit positivement : « La charité n'est pas envieuse (1 Co 13, 1) ». La charité faisait défaut en Caïn, et si elle avait manqué à son frère, le sacrifice d'Abel n'eût pas été agréé de Dieu. Ils lui offrirent, l'un des fruits de la terre, l'autre des agneaux de son troupeau. A votre avis, mes frères, pourquoi Dieu méprisa-t-il les fruits de la terre et accepta-t-il les agneaux du troupeau? C'est que, sans faire attention à la nature des présents, il considéra les dispositions intérieures de l'un et de l'autre, et il reposa ses regards sur le sacrifice de celui qui le lui offrait avec amour, tandis qu'il détourna les yeux du sacrifice de celui qui ressentait de la jalousie en le lui offrant. Ce qui faisait le prix des actions d'Abel, c'était donc la charité seule, comme ce qui rendait mauvaises les actions de Caïn, c'était l'envie qu'il éprouvait à l'égard de son frère. Ce ne fut pas assez pour lui de haïr son frère et de jalouser ses bonnes oeuvres ; comme il n'avait pas le courage de l'imiter, il le fit mourir. Par là, il devint évident que Caïn était un enfant du démon ; et qu'Abel était un juste de Dieu. Par là, mes frères, les hommes se distinguent donc les uns des autres. Ne faites pas attention à ce que dit un homme, mais à ce qu'il fait et à ce qu'il aime. Dès lors qu'il agit mal à l'égard du prochain, il montre ce qu'il a dans le cœur. C'est la tentation qui fait connaître l'homme.
9. « Ne vous étonnez pas, mes frères, si le monde vous déteste ». Faut-il vous dire encore ce qu'est le monde? Ce n'est ni le ciel, ni la terre, ni ces oeuvres visibles sorties des mains de Dieu : ce sont les amateurs du monde. En répétant sans cesse la même chose, je deviens ennuyeux pour plusieurs ; et, pourtant, ce n'est pas inutilement que je me répète, car, demandez à quelques-uns ce que j'ai dit, ils ne vous répondront pas. Il me faut donc appuyer sur ce pas, afin que mes paroles se gravent dans le coeur de ceux qui m'écoutent. Qu'est-ce que le monde? Si vous prenez ce mot en mauvaise part, on entend parle monde tous ceux qui l'aiment: considéré à son meilleur pas de vue, il signifie le ciel, la terre et toutes les créatures de Dieu qu'ils renferment ; c'est dans ce sens qu'il est dit : « Et le monde a été fait par lui (Jn 1, 10) ». Ce mot désigne encore tous les habitants de la terre ; Jean lui-même l'a employé en ce sens : « Et lui-même est la victime de propitiation pour nos péchés, et non-seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux de tout le monde $». Sous ce vocable il range tous les fidèles répandus dans l'univers. Quant au monde, pris dans l'acception défavorable du mot, ce n'est autre chose que les amateurs du monde. Ceux qui aiment le monde ne peuvent aimer le prochain.
10. « Si le monde nous déteste, nous savons ». Que savons-nous? « Que nous avons passé de « la mort à la vie». Pourquoi le savons-nous? « Parce que nous aimons nos frères ». Que personne ne questionne son voisin ; que chacun de nous rentre en lui-même ; et s'il trouve en son coeur la charité fraternelle, qu'il soit tranquille, parce qu'il a passé de la mort à la vie. Il est déjà placé à la droite ; si maintenant sa gloire est cachée, qu'il n'y fasse pas attention ; lorsqu'aura lieu l'avènement du Seigneur, alors il apparaîtra dans la gloire. Il n'est pas mort, mais il en est encore au temps de l'hiver ; sa racine est vivace, mais ses branches semblent desséchées ; au dedans se trouvent et se cachent la sève, les feuilles et les fruits, en attendant la saison d'été. « Nous savons » donc « que nous avons passé de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères : Celui qui n'aime pas, demeure dans la mort ». N'allez pas vous imaginer, mes frères, que détester ou ne pas aimer soit peu de alose ; écoutez ce qui suit : « Quiconque hait son frère, est homicide ». S'il en est parmi-nous un seul qui attache peu d'importance à la haine du prochain, pourra-t-il avoir en son âme la même idée à l'égard de l'homicide ? Il ne porte pas encore la main sur son frère pour le faire mourir, mais il est déjà regardé par Dieu comme un homicide. La victime est encore vivante, et le bourreau est déjà jugé. « Quiconque hait son frère est homicide. Et vous savez que nul homicide n'a la vie éternelle résidante en lui ».
11. « Nous avons connu l'amour de Dieu envers nous » ; l'Apôtre parle de la charité parfaite, de cette charité dont nous vous avons parlé. «Nous avons connu l'amour de Dieu envers nous, parce qu'il a donné sa vie pour nous, et nous devons aussi donner notre vie pour nos frères ». Voilà l'explication de ces paroles: « Pierre, m'aimes-tu ? Pais mes brebis ». Jésus voulait que Pierre fît paître ses brebis, en ce sens qu'il donnât sa vie pour elles ; j'en trouve la preuve dans ces paroles que le Sauveur adressa immédiatement après à son Apôtre : « Lorsque tu étais plus jeune, tu te ceignais toi-même, et tu allais où tu voulais ; mais quand, dans ta vieillesse, tu étendras tes mains, un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudras pas. Or », remarque l'Évangéliste, « il dit cela pour indiquer par quelle mort il devait glorifier Dieu (Jn 21, 15-19) ». En disant à Pierre : «Pais mes brebis », il voulait lui apprendre à mourir pour elles.
12. Où commence la charité, mes frères ? Réfléchissez un peu ; vous savez déjà où elle puise sa perfection ; quelle est sa fin et son caractère ? Le Sauveur lui-même vous l'a appris dans l'Évangile: « Personne ne peut témoigner un plus grand amour qu'en donnant sa vie pour ses amis (Jn 15, 13)» . Dans l'Évangile, il nous apprend donc en quoi consiste la perfection de la charité, et il nous en donne la plus haute idée dans ce passage. Mais vous vous adressez à vous-mêmes cette question ; vous vous dites : Quand pourrons-nous avoir cette charité ? Ne va pas si vite à perdre confiance. en toi ; elle a peut-être déjà pris naissance en ton coeur ; seulement, elle n'est pas arrivée encore au comble de la perfection nourris-la pour qu'elle ne périsse pas. Mais, me diras-tu, comment savoir si je l'ai? Nous avons appris comment elle se perfectionne ; apprenons où elle commence. Jean continue en ces termes: « Un homme qui a les biens de ce monde et qui, voyant son frère dans la détresse, lui ferme son coeur et ses entrailles, comment aurait-il en soi l'amour de Dieu ? » Voilà où commence la charité. Si tu n'es pas encore capable de mourir pour le prochain, sois déjà au moins disposé à partager ton bien avec lui. Que la charité émeuve tes entrailles ; et, en voyant ton frère dans le besoin, aide-le, non par ostentation, mais par l'effet du plus pur sentiment de compassion miséricordieuse. Car si tu n'es pas assez généreux pour donner au prochain ton superflu, le seras-tu assez pour sacrifier ta vie en sa faveur? Tu as, par devers toi, de l'argent que les voleurs peuvent te prendre ; s'ils ne te le prennent pas, si, pendant la vie, il ne te quitte pas, la mort t'en séparera. Que faire alors ? Ton frère a faim, il se trouve dans l'embarras ; peut-être est-il arrêté, pressé par un créancier ; il ne possède rien, et toi tu es riche ; c'est ton frère ; vous avez été achetés en même temps, le prix de votre rançon est le même ; vous avez été rachetés au prix du sang du Christ. Vois si tu as pitié de ce frère, quand tu es riche des biens du monde. Que m'importe, me diras-tu? Irai-je donner ma fortune pour le préserver d'embarras? Si ton coeur te répond de la sorte, l'amour du Père ne se trouve pas en toi, et si l'amour du Père ne se trouve pas en toi, tu n'es pas né de Dieu. Comment alors te glorifier d'être chrétien? Tu en as le nom, mais tu n'en mènes pas la conduite ; que si tes oeuvres sont d'accord avec ton nom, on aura beau t'appeler païen, tu montreras par ta manière d'agir que tu es chrétien. Mais si tes moeurs ne dénotent pas en toi un disciple du Christ, lors même que tout le monde t'appellerait chrétien, à quoi te servirait d'en porter le nom sans l'être réellement? « Un homme qui a les biens de ce monde et qui, voyant son frère dans la détresse, lui ferme son cœur et ses entrailles, comment aurait-il en soi l'amour de « Dieu? » L'Apôtre ajoute : « Mes petits enfants, n'aimons pas seulement de parole et de langue, mais par les oeuvres et en vérité ».
13. Je le pense, mes frères, je vous ai fait suffisamment connaître le grand secret, l'indispensable mystère de la charité. Ce qu'elle est, toute l'Écriture nous le dit ; mais je ne sais si en aucun endroit il en est plus question que dans cette Épître. Nous vous prions, nous vous conjurons dans le Seigneur de garder le souvenir de ce que nous vous en avons dit, et de venir avec régularité écouter attentivement ce qui nous reste à vous dire sur cette Épître, pour vous l'expliquer dans son entier. Ouvrez votre coeur à la bonne semence ; arrachez-en les épines afin qu'elles n'y étouffent pas le grain que nous y déposons, et que la récolte y vienne abondante ; le laboureur aura ainsi lieu de se réjouir, et il préparera pour vous, non pas le feu comme si vous étiez de la paille, mais ses greniers, parce que vous serez du bon grain.