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Augustin commente 1 Jn S7

Saint Augustin

De saint Augustin

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Septième sermon sur la première épître de saint Jean

Traduction de M. l'abbé AUBERT,  Bar-le-Duc, 1869 

Depuis les paroles suivantes : « Mes petits enfants, vous êtes de Dieu », jusqu'à ces autres : « nul homme n'a jamais vu Dieu ». (chap. 4, 4-12.)

Dieu est amour

Les antéchrists, c'est-à-dire ceux qui n'ont pas la foi soutenue par les oeuvres de la charité, ne connaissent pas Dieu ; au lieu de l'écouter, ils prêtent l'oreille aux leçons d'un monde égoïste et vindicatif. Pour nous qui croyons et aimons, nous savons que Jésus-Christ vient de Dieu, que Dieu est amour, et que nous devons le payer de retour en aimant nos frères; nous ne voyons pas Dieu, mais encore une fois il est amour; son amour pour nous s'est montré par le don de son Fils; notre amour doit aussi se manifester par les oeuvres, et inspirer toute notre conduite pour lui donner du prix.

1. Pour tous les fidèles qui soupirent après la céleste patrie, le monde est ce qu'était le désert pour le peuplé d'Israël. Ils n'étaient pas encore arrivés au pays de leurs pères, ils voulaient y entrer; mais sous la conduite de Dieu, ils ne pouvaient se tromper de chemin; les ordres de l'Éternel leur servaient de guide. Quarante années durant, ils firent des marches et des contremarches, s'arrêtèrent très peu le long de leur chemin; tous le savent. Leur marche était sans cesse retardée, non que Dieu les abandonnât, mais parce qu'il les éprouvait. Ce que Dieu nous promet est d'une ineffable douceur; cela est bon, nous dit l'Écriture, et vous nous avez entendus bien des fois vous rappeler « que l'oeil de l'homme ne l'a point vu, que son oreille ne l'a pas entendu, que son coeur ne l'a jamais compris[1] ». Les maux du temps nous éprouvent; nous puisons notre instruction dans les peines de la vie présente. Mais, si dans ce désert vous ne voulez point mourir de soif, désaltérez-vous à la source de la charité. Cette source, Dieu a voulu la placer ici-bas, afin que nous ne tombions pas de défaut dans le cours de notre voyage; nous y puiserons plus abondamment encore lorsque nous serons parvenus à entrer dans la patrie. On vous a tout à l'heure donné lecture de l'Évangile ; relativement aux paroles qui terminaient cette leçon, je vous demanderai : De quoi avez-vous entendu parler, si ce n'est de la charité? En effet, nous avons fait un pacte avec Dieu dans la prière, c'est de pardonner au prochain les torts qu'il peut avoir à notre égard, si nous voulons que le Seigneur nous pardonne à nous-mêmes nos offenses envers lui[2]. Qui est-ce qui nous les pardonne? La charité seule. Ôte la charité du coeur humain, il n'y a plus en lui que haine; il ne sait point pardonner. Que la charité s'y trouve, elle pardonne en toute sécurité, parce qu'elle ne sait pas se tenir à l'étroit. Cette Épître elle-même, que nous avons entrepris de vous, expliquer, voyez si, d'un bout à l'autre, elle vous recommande antre chose que la charité, oui, la charité toute seule? Il ne faut pas craindre de la faire détester en parlant souvent d'elle; car qu'aimerait-on si l'amour venait à être haï? Cette charité qui nous porte à aimer ardemment tout le reste, combien on doit la chérir elle-même? C'est donc une chose qui ne doit jamais s'éloigner ni de notre coeur, ni de notre bouche.

2. « Mes petits enfants, vous êtes de Dieu, et vous l'avez vaincu » ; qui, sinon l'antéchrist ? Car l'Apôtre avait dit auparavant : « Quiconque divise Jésus-Christ et nie qu'il  soit venu dans la chair, n'est pas de Dieu[3] ». Si vous vous en souvenez, nous vous avons fait voir que tous ceux-là nient que Jésus-Christ soit venu dans la chair, qui violent le précepte de la charité ; c'est, en effet, par charité, et non par nécessité, que Jésus s'est fait homme. Ainsi nous donne-t-il l'exemple de la charité qu'il nous recommande lui-même dans l'Evangile : « Personne ne peut témoigner un plus grand amour qu'en donnant sa vie pour ses amis[4] ». Mais comment le Fils de Dieu aurait-il pu donner sa vie pour nous, s'il ne s'était préalablement revêtu d'un corps capable de mourir? Quoi qu'on puisse dire, si l'on viole le précepte de la charité, on nie donc, par sa conduite, que le Christ soit venu dans la chair; et à cette condition, n’importe où l'on se trouve, n'importe où l'on soit entré, on est un antéchrist. Mais que dit l'Apôtre aux citoyens de ce pays qui est notre patrie et vers lequel se dirigent nos aspirations? « Vous l'avez vaincu »: Et pourquoi l'ont-ils vaincu ? « Parce que Celui qui est en vous est plus grand que celui qui est dans le monde ». Jean veut les empêcher d'attribuer la victoire à leurs propres forces, et d'être eux-mêmes vaincus par l'enflure de l'orgueil; car le démon se rend vainqueur de tous ceux qu'il rend orgueilleux ; il veut leur faire conserver l'humilité ; pour cela, quel langage leur tient-il? « Vous l'avez vaincu ». A ces mots : « Vous l'avez vaincu », on redresse, on relève la tête, on prétend à des louanges. Ne te fais pas si grand à tes yeux ; vois qui est-ce qui a vaincu en toi. Pourquoi as-tu remporté la victoire ? « Parce que Celui qui est en vous est plus grand que celui qui est dans le monde ». Sois humble; porte ton maître, sois la monture de ton cavalier ; il est bon pour toi qu'il te guide et te conduise. Car si tu ne l'as point pour cavalier, tu peux lever la tête, tu peux marcher; néanmoins, malheur à toi; sans conducteur, abandonné à toi-même, tu te serviras de ta liberté pour te jeter au milieu de bêtes féroces qui te dévoreront.

3. « Ils sont du monde ». Qui ceux-là? Les antéchrists. Vous savez qui sont ceux qui sont antéchrists ; si vous ne l'êtes pas vous-mêmes, vous les connaissez; quiconque l'est, ne les connaît pas. « Ils sont du monde, c'est pourquoi ils parlent le langage du monde, et le monde les écoute ». Qui sont ceux qui parlent le langage du monde ? Remarquez-le: ce sont les ennemis de la charité. Vous avez entendu le Seigneur vous dire : « Si vous remettez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous remettra aussi vos péchés. Mais si vous ne remettez point aux hommes leurs fautes, votre Père céleste ne vous remettra point non plus vos péchés[5] ». Tel est le verdict de la vérité; et si ce n'est point là le langage de la vérité, donnes-en la preuve. Si tu es chrétien et que tu croies au Christ, rappelle-toi qu'il a dit: « Je suis la vérité[6] ». Cette parole est vraie, elle est à l'abri de toute attaque. Écoute maintenant les hommes qui parlent le langage du monde : et tu ne te vengeras pas? et celui-là pourra se vanter qu'il a ainsi agi à ton égard ? Ah, que plutôt il sente qu'il a affaire à un homme ! Tous les jours, on entend parler de la sorte; ils parlent le langage du monde ceux qui tiennent de pareils discours; et le monde les écoute. Il n'y a pour s'exprimer ainsi que ceux qui aiment le monde, et de tous ceux qui les écoutent aucun ne déteste le monde; et celui qui aime le monde, qui néglige l'exercice de la charité, celui-là, vous le savez pour l'avoir entendu dire, nie que Jésus-Christ soit venu dans la chair. Pendant sa vie mortelle, le Sauveur a-t-il agi à la manière du monde? A-t-il cherché à se venger de ceux qui le souffletaient? Pendant qu'il était attaché à la croix, n'a-t-il pas dit au contraire : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font[7] ? » Puisque, ayant le pouvoir de se venger, il ne s'est pas même laissé aller à des menaces, pourquoi en faire toi-même ? Pourquoi te mettre hors d'haleine? N'es-tu pas sous la dépendance d'autrui? Le Christ est mort quand il l'a voulu, et sans proférer une seule menace; pour toi, tu ne sais quand tu mourras, et tu en profères?

4. « Mais nous, nous sommes de Dieu ». Voyons pourquoi; voyez si c'est pour un autre motif que celui de la charité? « Mais nous, nous sommes de Dieu. Celui qui connaît Dieu, nous écoute ; celui qui n'est pas de Dieu, ne nous écoute point. C'est à cela que nous reconnaissons l'esprit de vérité et l'esprit d'erreur ». Car celui qui nous écoute, a l'esprit de vérité; et celui qui ne nous écoute pas, a l'esprit d'erreur. Voyez ce que l'Apôtre nous recommande; écoutons-le de préférence, puisqu'il nous parle en esprit de vérité, comme à des hommes qui ne sont ni des antéchrists, ni des amateurs du monde, ni le monde lui-même, si nous sommes nés de Dieu. « Mes bien-aimés », ajoute-t-il. Voyez ce qui précède : « Mais nous, nous sommes de Dieu. Celui qui connaît Dieu, nous écoute ; celui qui n'est pas de Dieu, ne nous écoute point ». Par là il nous rend attentifs; puisque celui qui est de Dieu, écoute, tandis que celui qui n'en est pas, n'écoute point; et voilà le moyen de distinguer l'esprit de vérité de l'esprit d'erreur. Voyons quel avis il va nous donner; voyons en quoi nous devons l'écouter. « Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres ». Pourquoi? Parce que c'est un homme qui nous le recommande? « Car l'amour vient de Dieu ». Beau titre de recommandation en faveur de l'amour ! « Il vient de Dieu ». Jean va aller plus loin; écoutons-le attentivement. Tout à l'heure il a dit : « L'amour vient de Dieu »; il ajoute : « Tout homme qui aime est de Dieu, et il connaît Dieu. Celui qui n'aime pas ne connaît pas Dieu ». Pourquoi? «Parce que Dieu est amour ». Que pouvait-il dire de plus, mes frères? Quand même nous ne trouverions aucun mot d'éloge à l'endroit de la charité, dans aucune des pages de cette Épître, quand même les autres Écritures resteraient complètement muettes à cet égard, quand même ce passage serait unique en ce sens, nous devrions l'écouter comme venant de l'Esprit de Dieu : « Parce que Dieu est amour » . Nous ne devrions rien chercher de plus.

5. Remarquez maintenant qu'agir contre la charité, c'est agir contre Dieu. Que personne ne dise: C'est un homme que j'offense, lorsque je n'aime pas mon frère : (attention !) il est facile de pécher contre un homme, sans pécher contre Dieu. Comment, tu ne pèches pas contre Dieu, quand tu pèches contre la charité? a Dieu est amour n. Est-ce nous qui le disons ? Ah ! si nous tenions nous-mêmes ce langage, quelqu'un d'entre vous pourrait se scandaliser et dire : Qu'a-t-il dit ? Qu'a-t-il voulu dire par ces mots : « Dieu est amour ? » Dieu nous a communiqué l'amour, Dieu nous a fait don de l'amour. « L'amour vient de Dieu : Dieu est amour ». Mes frères, vous avez entre les mains des Ecritures divines; cette épître est canonique ; on la lit chez tous les peuples; on la conserve, parce qu'elle s'appuie sur l'autorité de l'univers ; elle a fondé le monde chrétien, l'Esprit-Saint vous y parle et vous dit : « Dieu est amour ». Si tu l'oses, déclare-toi contre Dieu, et n'aime pas ton frère.

6. Mais pourquoi l'Apôtre disait-il tout à l'heure : « L'amour vient de Dieu », et dit-il maintenant: «Dieu est amour?» Le voici. Dieu est Père, Fils et Saint-Esprit : le Fils est Dieu de Dieu ; le Saint-Esprit est Dieu de Dieu, et ces trois sont un seul Dieu, et non trois dieux. Si le Fils est Dieu, si le Saint-Esprit est Dieu, si, enfin, celui-là aime en qui demeure le Saint-Esprit, l'amour est donc Dieu, mais Dieu parce qu'il est de Dieu. Tu lis, dans l'Epître de saint Jean, ces deux passages : « L'amour est de Dieu », et « l'amour est Dieu ». Du Père seul, l'Ecriture n'a jamais dit qu'il est de Dieu. Lors donc que tu lis : « Est de Dieu », tu dois l'entendre du Fils ou de l'Esprit-Saint. Et quand l'Apôtre nous dit : « La charité de Dieu a été répandue dans nos coeurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné[8] », nous devons comprendre que dans l'amour se trouve l'Esprit-Saint; c'est cet Esprit-Saint que les méchants ne peuvent recevoir ; il est cette source dont nous parle l'Ecriture : « Que la source de tes eaux appartienne à toi seul, et qu'aucun étranger ne la partage avec toi[9] ». Car tous ceux qui n'aiment pas Dieu sont des étrangers, des antéchrists ; et quoiqu'ils fréquentent les basiliques, on ne saurait les ranger au nombre des enfants de Dieu ; à eux n'appartient pas cette source de vie. Un méchant peut être baptisé, il peut même avoir le don de prophétie. Nous voyons que le roi Saül prophétisait ; il persécutait le saint homme David, et, à ce moment-là même, il fut rempli de l'esprit de prophétie, et il commença à prophétiser[10]. Un méchant peut aussi recevoir le sacrement du corps et du sang du Seigneur, car c'est de telles gens qu'il est dit : « Celui a qui boit et qui mange indignement, boit et mange sa condamnation[11] ». Il peut encore porter le nom du Christ ; c'est-à-dire, s'appeler chrétien ; c'est d'eux qu'il est écrit a Ils profanaient le nom de leur Dieu[12] ». Quant à tous ces sacrements, un méchant même peut les avoir; mais quant à la charité, il ne l'a pas ; c'est chose impossible pour lui. Elle est donc un don personnel; c'est une source propre à chaque particulier. L'Esprit de Dieu vous exhorte à vous y désaltérer; l'Esprit de Dieu vous engage à l'y puiser lui-même.

7. « Dieu a fait paraître son amour pour nous ». Voilà pour nous un motif d'aimer Dieu. Pourrions-nous l'aimer, s'il ne nous avait aimés le premier ? Si nous étions lents à l'aimer les premiers, soyons, du moins, empressés à le payer de retour. Il a été le premier à nous aimer ; et nous ne l'aimons pas de même. Il nous a aimés, quoique pécheurs, mais pour nous délivrer de nos fautes ; il nous a aimés, quoique pécheurs, mais il ne nous a pas réunis pour nous donner occasion de pécher. Il nous a aimés, bien que nous fussions malades; mais s'il nous a visités, c'était afin de nous guérir. « Dieu est donc amour. Dieu a fait paraître son amour pour nous, en envoyant son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui ». Le Sauveur a dit lui-même : « Personne ne peut donner une plus grande preuve d'amour que de sacrifier sa vie pour a ses amis ». Et la preuve que le Christ nous a aimés, c'est qu'il est mort pour nous. Comment le Père nous a-t-il témoigné son affection ? En envoyant son Fils unique mourir pour nous; aussi, Paul nous dit-il : « S'il n'a pas épargné son propre Fils, et s'il l'a livré à la mort pour nous tous, que ne nous donnera-t-il pas après nous l'avoir donné[13] ? » Le Père a livré le Christ; Judas l'a aussi livré ; n'ont-ils pas, en quelque sorte, agi l'un comme l'autre ? Judas a été un traître; s'ensuit-il que Dieu le Père en ait été un ? Non, dis-tu. « Il n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous ». Ces paroles ne sont pas de moi, elles sont de l'Apôtre. Non-seulement le Père a livré son Fils, mais il s'est lui-même livré. Le même Apôtre dit encore : « Il m'a aimé et s'est livré pour moi' ». Puisque le Père a livré son Fils, et que le Fils s'est livré lui-même, qu'a fait Judas ? La tradition du Christ a été le fait du Père, comme elle a été le fait du Fils, et aussi celui de Judas : de la part de tous trois, acte unique; mais quelle différence entre le Père qui livre son Fils, et le Fils qui se livre lui-même, et le disciple Judas qui livre son maître? Le Père et le Fils ont agi par charité ; Judas s'est conduit en traître. Vous le voyez; il ne suffit pas devoir ce que fait un homme, il importe surtout de savoir quelles sont ses intentions et sa volonté. Nous voyons concourir au même acte, d'un côté, Dieu le Père, de l'autre, Judas nous bénissons Dieu le Père; nous maudissons Judas. Pourquoi bénir le Père et maudire Judas? Nous bénissons la charité, nous maudissons l'iniquité. Le Christ a été livré ; quel immense avantage, en a retiré le monde? En livrant son Maître, Judas a-t-il songé à coopérer à ce bienfait ? Dieu s'est proposé de nous sauver en nous donnant de quoi nous racheter ; Judas a voulu s'approprier la somme d'argent pour laquelle il a vendu le Christ: Le Fils a eu en vue le prix qu'il a donné pour nous, et Judas a en vue le prix qu'il a retiré de son forfait. La différence d'intention a fait la différence d'action. L'acte était un ; mais si nous pesons la diversité des intentions qui l'ont produit, nous l'aimerons sous un rapport, et, sous l'autre, nous le condamnerons : nous le glorifierons sous un point de vue ; sous l'autre, nous le détesterons. Tant vaut la charité ! Remarquez-le, elle seule établit une différence entre les actions humaines; elle seule les distingue les unes des autres.

8. Ce que nous venons de dire s'applique à des actions de même nature. S'il s'agit d'actions de nature différente, nous reconnaîtrons, par exemple, que la charité rend un homme sévère, et que l'iniquité en rend un autre flatteur. Un père frappe son enfant, un corrupteur l'approuve. A ne considérer que les coups et les flatteries, où est celui qui ne recherchera pas les caresses et n'évitera pas les coups ? Mais considère les personnes et, tu le verras, les coups sont l'effet de la charité, et les flatteries celui de l'iniquité. Faites bien attention à ceci : les actions humaines se discernent les unes des autres par le principe de la charité. Beaucoup peuvent se faire, qui aient les apparences de la bonté et qui, néanmoins, ne soient pas le fruit de la charité. Les épines mêmes ne fleurissent-elles pas ? Certains actes, au contraire, semblent durs et cruels, qui se font, par motif de charité, pour le règlement des moeurs. Une fois pour toutes, on t'impose un précepte facile : Aime, et fais ce que tu voudras. Soit que tu gardes le silence, garde-le par amour; soit que tu cries, élève la voix par amour ; soit que tu corriges autrui, corrige-le par amour ; soit que tu uses d'indulgence, sois indulgent par amour; aie dans le coeur la racine de l'amour, et de cette racine il ne pourra rien sortir que de bon.

9. « En cela consiste l'amour. Dieu a fait paraître son amour pour nous, en envoyant son Fils unique dans le mondé, afin que nous vivions par lui. Et voilà en quoi consiste cet amour :ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés le premier ». Nous ne l'avons pas aimé les premiers, mais il nous a aimés, afin que nous l'aimions. « Et il a envoyé son Fils comme apaiseur pour nos péchés ». Apaiseur, sacrificateur. Il a offert une victime de propitiation pour nos péchés. Où a-t-il trouvé une hostie? Où a-t-il trouvé la victime sans tache qu'il voulait offrir? N'en trouvant pas d'autre, il s'est offert lui-même. « Mes bien-aimés, si Dieu nous a aimés de cette sorte, nous devons aussi nous aimer les uns les autres.  « Pierre », dit le Sauveur, « m'aimes-tu? » —  Et il répondit: « Je vous aime ». — « Pais mes brebis[14] ».

10. « Nul homme n'a jamais vu Dieu ». Dieu est invisible : c'est avec le coeur, et non avec les yeux, qu'il faut chercher à le découvrir. Mais de même que, quand nous voulons considérer le soleil, nous nous lavons les yeux du corps à l'aide desquels il nous est possible de voir sa lumière ; ainsi devons-nous purifier l'oeil qui peut nous faire apercevoir Dieu, lorsque nous voulons le contempler. Ecoute l'Evangile : « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu[15]». Que personne, toutefois, ne cherche à se faire une idée de Dieu, d'après la concupiscence des yeux; car alors on se représenterait une forme immense, ou on projetterait dans l'espace les dimensions d'une incommensurable étendue, on les étendrait autant que possible, dans l'espace des champs, comme s'étendent les rayons de ce soleil que nous voyons au-dessus de nous; ou l'on se figurerait avoir sous les yeux un vieillard à l'air vénérable. N'imagine rien de tout cela: Si tu veux voir Dieu, il y a une chose à laquelle tu es à même de penser: « L'amour est Dieu ». Quelle figure a l'amour? Quelle forme? Quelle taille? Quels pieds? Quelles mains?Personne ne peut le dire: Il a pourtant des pieds, puisqu'ils conduisent à l'église; il a des mains, puisqu'elles donnent aux pauvres; il a des yeux, puisqu'ils savent découvrir le nécessiteux. « Bienheureux », dit le Prophète, « celui qui veille sur le pauvre et l'indigent[16] ». Il a des oreilles ; le Seigneur en parle ainsi : « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende[17] ». Il n'a pas de membres qui occupent des places différentes ; mais l'homme qui a la charité, voit tout en même temps avec les yeux de son âme. Habite en elle, elle habitera en toi; demeure en elle, elle demeurera en toi. Eh quoi ! mes frères, peut-on aimer ce qu'on ne voit pas ? Alors, pourquoi vous redresser, élever la voix, battre des mains, quand on prononce devant vous l'éloge de la charité ? Que vous ai-je montré ? Ai-je étalé devant vous quelque peinture ? Ai-je fait briller à vos yeux l'or et l'argent ? Ai-je tiré d'un trésor des pierres précieuses? Qu'ai-je fait paraître de semblable en votre présence ? Les traits de mon visage se sont-ils altérés pendant que je vous parlais ? J'ai un corps; je suis le même qu'au moment où je suis venu ici ; vous êtes ce que vous étiez, lorsque vous êtes entrés; je fais l'éloge de la charité, vous élevez la voix. Certainement, vous ne voyez rien ; mais ce qui vous plaît lorsque vous applaudissez, puisse-t-i1 vous plaire toujours, afin que vous le conserviez dans votre coeur ! Car, mes frères, remarquez bien ce que je vous dis : autant que le Seigneur me le permets, je vous engage à vous procurer un inappréciable trésor. Si l'on vous montrait un vase ciselé, doré, artistement travaillé, si bien fait qu'il attire à lui les regards de votre corps, et toutes les puissances de votre âme, et vous fasse admirer le talent de l'ouvrier, le poids de l'argent, l'éclat du métal, chacun de vous ne s'écrierait-il pas : Oh, si j'avais ce vase ! Et vous parleriez inutilement, puisqu'il ne vous appartiendrait pas. Ou, si quelqu'un voulait l'avoir, il imaginerait le moyen de l'enlever de la maison étrangère où il se trouverait. Je vous fais l'éloge de la charité : si elle vous convient, ayez-la, possédez-la; pas n'est besoin que vous la dérobiez à un autre, ou que vous pensiez à l'acheter ; elle est à votre disposition, et pour rien. Mettez la main dessus; saisissez-la; rien de plus doux qu'elle. Et si vous la trouvez telle quand on vous en parle, que sera-ce quand vous la posséderez?

11. S'il en est parmi vous, mes frères, pour vouloir conserver la charité , ils doivent avant tout ne pas la croire méprisable ou paresseuse; il ne faudrait pas non plus s'imaginer que sa conservation est le résultat, non pas d'un peu de douceur, ou, plutôt, de la douceur, mais du relâchement ou de la négligence. Ne va pas t'imaginer que tu aimes ton serviteur, parce que tu ne le frappes jamais; ou ton;. fils, parce que tu lui ménages les sévérités. de , la discipline; ou ton voisin, parce que tu ne le reprends point. Ce n'est pas là de la charité, c'est de la mollesse. La, charité doit être ardente à corriger, à ramener au bien ; mais si les moeurs d'autrui sont régulières, qu'on s'en réjouisse; si elles sont dépravées, qu'on les redresse. Dans un homme, aime l'homme , et déteste l'erreur ; car l'homme est l'oeuvre de Dieu, tandis que l'erreur est le fait de l'homme, Aime ce: que Dieu a fait, mais n'aime pas ce que fait l'homme. Aimer l'oeuvre de Dieu, c'est l'élever; la chérir, c'est la rendre meilleure; et lors même que tu sévis, tu agis uniquement par le désir de corriger; aussi la charité s'est-elle manifestée sous la forme de la colombe, qui est descendue sur le Sauveur[18]. C'est sous cette forme de colombe que le Saint-Esprit est descendu pour répandre la charité dans nos âmes. Pourquoi cela? La colombe n'a pas de fiel ; cependant, elle emploie son bec et ses ailes à défendre son nid; et si elle fait du mal, elle le fait sans amertume. Ainsi agit un père; car il corrige; son fils, il le corrige pour le ramener au bien. Comme je l'ai dit : le corrupteur veut vendre sa victime, et il met de l'amertume dans ses caresses: un père veut rendre meilleur, et il, châtie sans y mettre aucun fiel. Soyez tels pour tous. Voyez, mes frères, la grandeur de cet enseignement, la beauté de cette doctrine l Chacun a des enfants, ou désire. en avoir; ou, si on a résolu, sans retour, de n'en point avoir selon la chair, on souhaite au moins d'en avoir selon l'esprit; alors, où est le père qui ne corrige pas ses enfants? Où est l'enfant qui n'est pas châtié par son père[19] ? Celui-ci, pourtant, semble faire du mal; c'est l'amour, c'est la charité .qui, punit; elle punit, pour ainsi dire, sans amertume, à la manière d'une colombe, et non comme un corbeau. A cette occasion, mes frères, il me vient à l'esprit de vous dire que ces violateurs du précepte de la charité ont fait schisme; comme ils détestent la charité, de même ils haïssent la colombe. Mais la colombe les condamne. Elle descend du ciel; les nuées s'ouvrent; elle se repose sur la tête du Sauveur. Pourquoi cela? Afin, qu'on entende : « C'est, lui qui baptise[20] ». Arrière, voleurs; arrière, envahisseurs du patrimoine du Christ. Vous avez osé planter vos titres de dominations dans vos propriétés, partout où vous prétendez dominer. Le Christ connaît ses titres ; il réclame son bien ; il ne détruit pas d'inscriptions ; il entre, et, par là même, il possède. Ainsi, chez celui qui vient à la catholique on n'efface pas le baptême, pour ne pas effacer le titre du Maître. Mais que se passe-t-il dans la catholique? On reconnaît une inscription ; le propriétaire entre sous l'égide de ses propres titres, là même où le voleur entrait à l'aide des titres d'autrui.

Huitième sermon.

Nous ne pouvons pas toujours nous livrer aux mêmes occupations, mais nos oeuvres doivent sans cesse s'inspirer de l'humilité qui est le fondement de la charité et des sentiments de la charité elle-même. La charité ne sait être ni orgueilleuse, ni jalouse; elle se souvient que si Dieu a élevé l'homme au-dessus des êtres privés de raison, il ne l'a pas constitué le supérieur de ses semblables, ni, à plus forte raison, du Tout-Puissant : aussi, quand elle fait le bien, elle ne cherche pas plus à s'élever qu'à dérober aux regards les bonnes oeuvres par lesquelles elle peut travailler à la gloire de Dieu et édifier le prochain. La charité ne sait pas non plus faire de distinction entre les amis et les ennemis; car, sans faire attention à leurs travers, elle les aime comme les créatures de Dieu, comme des hommes qui peuvent hériter du ciel ; elle supporte donc ses ennemis avec patience et leur rend le bien pour le mal, se souvenant que Dieu est amour, qu'il nous a pardonné à nous-mêmes, et qu'il nous a donné son Esprit comme gage du bonheur du ciel.

1. En paroles, la charité est chose bien douce ; en pratique, elle est chose plus douce encore. Nous ne pouvons pas en parler sans cesse; car nous travaillons beaucoup; la multiplicité de nos occupations se partage notre attention, en sorte qu'il n'est pas loisible à notre langue de toujours parler de la charité; elle ne saurait pourtant mieux faire. Mais s'il nous est impossible de nous en entretenir sans relâche, nous pouvons, du moins, la conserver toujours dans nos coeurs. Ainsi, nous chantons maintenant l'Alléluia, mais sommes-nous à même de le chanter perpétuellement? C'est à peine si nous le chantons, je ne dirai pas, pendant toute la durée d'une fleuré, mais même pendant la moindre petite partie d'une seule heure; puis, nous vaquons à autre chose. Alléluia, vous le savez, signifie : Louez Dieu. Louer Dieu verbalement, sans interruption, c'est impossible ; mais on peut le louer toujours par une conduite régulière. Les oeuvres de miséricorde. les affectueux sentiments de la charité, une piété sainte, une chasteté à l'abri de toute souillure , une sobriété pleine de modestie sont à pratiquer toujours; que nous soyons sur la place publique ou dans notre maison, sous les regards de nos semblables ou dans le secret de nos demeures, que nous parlions ou que nous gardions le silence, que nous agissions ou que nous nous tenions en repos, nous ne devons jamais négliger de faire ces actes de vertu que je viens d'énumérer, parce qu'ils n'exigent pas d'autres efforts que ceux de l'âme. Toutefois, pourrait-on nommer tous ces actes intérieurs? Ils forment comme une armée, l'armée du prince qui habite en ton âme , au fonds de ton coeur. De même qu'un prince occupe ses soldats à ce qui lui plaît; ainsi, quand Notre Seigneur Jésus-Christ commence à demeurer par la foi dans notre homme intérieur[21], c'est-à-dire dans notre âme, il emploie toutes ces vertus comme des ministres soumis à ses ordres. Ces vertus ne peuvent se voir des yeux du corps, et, cependant, il suffit de les nommer pour en faire l'éloge ; mais on ne les louerait pas sans les aimer, et, sans les voir, on ne les aimerait pas; et puisqu'on ne peut les aimer si on ne les voit, on les voit donc avec d'autres yeux, c'est-à-dire avec les yeux intérieurs de l'âme. Ces vertus invisibles communiquent aux membres du corps un mouvement visible; sous leur influence, les pieds marchent; pour où aller? Là où les conduira la bonne volonté, qui se trouve au service du bon prince. Les mains travaillent, mais que font-elles? Ce que commande la charité, intérieurement inspirée par l'Esprit-Saint. On voit agir les membres, sans voir le moteur caché qui leur commande de remuer. Qui est-ce qui les pousse à agir? II n'y a guère, pour le savoir, que celui qui commande, et, intérieurement, celui qui reçoit les ordres.

2. Voilà, mes frères, ce que vous venez d'apprendre, au moment où l'on vous donnait lecture de l'Evangile ; vous le savez certainement, si vous avez prêté à cette lecture, non-seulement l'oreille de votre corps, mais aussi celle de votre coeur. Que dit le Sauveur? « Prenez garde de faire vos bonnes oeuvres devant les hommes, afin qu'ils vous voient[22] ». A-t-il voulu dire que tout ce que nous faisons de bon, nous devons le dérober aux regards des hommes, et craindre qu'on le voie? Si tu redoutes d'avoir des témoins, tu n'auras pas d'imitateurs; il faut donc qu'on t'aperçoive; mais ce n'est pas dans le dessein de te faire voir, que tu dois agir. Ni le motif, ni le but de ta joie ne doivent être d'avoir été aperçu, d'avoir reçu des éloges, comme si tes bonnes actions ne devaient pas avoir d'autre résultat. Tout cela n'est rien. Méprise les louanges qu'on te donne ; qu'en toi soit loué celui qui se sert de toi pour agir. Quand tu fais le bien, ne travaille donc point pour ta propre gloire, mais pour la gloire de Celui qui te donne la grâce de bien faire. De ton chef vient le pouvoir de mal agir; de Dieu vient celui de bien faire. Les méchants considèrent les choses d'une tout autre façon ; voyez comme ils raisonnent à rebours. Ce qu'ils font de bien, ils prétendent se l'attribuer; s'ils font mal, c'est à Dieu qu'ils s'en prennent. Retourne ce je ne sais quoi de tordu et de fait à contre-sens; cette manière de procéder, mets-lui en quelque sorte la tête en bas ; ce qui est en haut, fais-le descendre; ce qui est en bas, place-le en haut. Veux-tu placer Dieu au dernier échelon, pour te placer au premier? Au lieu de t’élever, tu tombes à terre, car Dieu est toujours au dessus. Eh quoi ! serais-tu donc bien, tandis que Dieu serait mal? Si tu veux parler plus vrai, dis plutôt : Je suis mal, Dieu est bien ; et ce que je suis en bien vient de lui, parce que tout ce que je fais de moi-même est mal. Cet aveu affermit le coeur; il constitue le fondement de la charité. En effet, si c'est pour nous un devoir de cacher le bien que nous faisons, afin que personne ne s'en aperçoive, que deviendra la leçon faite par le Sauveur dans son discours sur la montagne? Un peu avant de nous recommander l'humilité dans les bonnes œuvres, il a dit : « Que vos bonnes oeuvres paraissent aux regards des hommes ». Il ne s'est pas arrêté là; il n'a pas terminé là sa recommandation, car il a ajouté : « Afin qu'ils glorifient votre Père, qui est dans les cieux[23] ». Que dit aussi l'Apôtre : « Les églises de Judée, qui sont dans le Christ, ne me connaissaient pas de figure; seulement, elles entendaient dire : « Celui qui nous persécutait jadis, prêche maintenant la foi qu'il cherchait précédemment à détruire; et, en moi, elles glorifiaient Dieu[24] ». Il avait cette belle réputation. Voyez, néanmoins, comment il l'a fait tourner, non point à sa propre gloire, mais à la gloire de Dieu. Autant que cela dépend de lui, ce destructeur de l'Eglise, ce persécuteur jaloux et méchant avoue lui-même ce qu'il a été ; ne lui jetons pas la pierre. Paul aime à nous entendre rappeler ses fautes, afin que celui qui a guéri de telles faiblesses, soit glorifié; car la main du médecin a sondé la profondeur de ses plaies et les a cicatrisée. La voix de Dieu, descendue des cieux, a jeté par terre un persécuteur et fait lever un prédicateur; elle a tué Saul, et communiqué la vie à Paul[25]. Saül avait persécuté un saint homme[26]. De là le nom que portait Saul, quand il persécutait les Chrétiens. Plus tard, de Saul il est devenu Paul[27]. Que veut dire le mot Paul? Petit. Quand c'était Saul, c'était un homme superbe, bouffi d'orgueil; quand ce fut Paul, ce fut un homme humble , petit. Aussi , quand. nous disons : Je vous verrai bientôt après, paulo post, c'est comme s'il y avait post modicum , après un petit intervalle. Que Paul soit devenu petit, en voici la preuve : « Car je suis le moindre des Apôtres[28] » ; il dit encore ailleurs : « Moi, le plus petit d'entre les saints[29] ». Ainsi était-il, parmi les Apôtres, comme l'extrémité basse de la robe. Mais pareille à la femme qu'affligeait une perte de sang, l'Église des Gentils le toucha et fut guérie[30].

3. Aussi, mes frères, je vous l'ai dit, je le répète, et si je le pouvais, je le redirais sans cesse : Occupez-vous, et que vos oeuvres soient, tantôt d'une nature, tantôt d'une autre, selon le temps, les heures et les jours. Est-il possible de toujours parler? de toujours se taire ? de toujours réparer ses forces ? de toujours jeûner? de toujours donner du pain aux malheureux? de toujours vêtir ceux qui sont nus? de toujours visiter les malades? de toujours rétablir l'accord entre les dissidents ? de toujours ensevelir les morts? A ce moment-ci, une occupation ; à ce moment-là, une autre. Nos actions commencent et finissent; mais le maître, qui les inspire, ne commence ni ne doit cesser d'agir. La charité ne doit pas avoir en vous d'intermittence : les oeuvres qui en découlent doivent se montrer au moment opportun : donc, comme il est écrit, « que la charité fraternelle demeure toujours en vous[31] ».

4. Il en est peut-être parmi vous pour s'étonner de ce que, depuis le premier mot de l'épître que nous vous expliquons, le bienheureux Jean ne nous a rien recommandé aussi expressément que la charité fraternelle. Il dit : « Celui qui aime son frère[32] » ; et encore : « Un commandement nous a été donné, c'est de nous aimer les uns les autres[33] ». Continuellement il nous a parlé de la charité fraternelle : pour l'amour de Dieu, c'est-à-dire, pour cet amour que nous devons avoir pour pieu, il n'en a point parlé aussi souvent; et cependant il n'a, pas tout à fait gardé le silence à son égard. Quant à l'amour des ennemis, il n'y a, à vrai dire, fait presque aucune allusion dans le cours de cette épître. En nous prêchant, en nous recommandant vivement la charité, il ne nous dit pas d'aimer nos ennemis, mais il nous dit d'aimer nos frères. Lorsque, tout à l'heure, on nous a lu l'Evangile, nous avons entendu ces paroles : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous? Les publicains ne le font-ils pas aussi[34] ». Pourquoi donc l'apôtre Jean attache-t-il à la charité fraternelle une si grande importance, qu'il nous la recommande comme un moyen d'être parfaits, tandis que, d'après le Sauveur, il ne suffit pas d'aimer ses frères, mais qu'il faut pousser la charité au point d'aimer même ses ennemis? Celui qui va jusqu'à aimer ses ennemis, ne néglige point d'aimer ses frères. Il en est d'elle comme du feu : il lui faut d'abord s'attaquer aux objets les plus rapprochés, pour de là s'étendre jusqu'aux plus éloignés. Top frère est plus proche de toi que je ne sais quel homme. A son tour, cet homme que tu ne connaissais pas encore, et qui ne nourrit contre toi aucune animosité, est plus rapproché de toi qu'un ennemi qui joint l'action à ses mauvais sentiments. Etends ta charité jusqu'aux plus proches, mais ne dis pas que tu l'as étendue; car aimer ceux qui te touchent, c'est aimer non loin de toi; étends la jusqu'à ceux que tu ne connais pas et qui ne t'ont fait aucun mal : va même plus loin qu'eux, pousse la charité jusqu'à aimer tes ennemis : sans aucun doute, Dieu le commande. Mais pourquoi n'a-t-il point parlé de l'amour des ennemis ?

5. Toute charité, même celle qu'on nomme charnelle, et qui est, à vrai dire, non pas la charité, mais bien plutôt, l’amour (car le mot charité se dit d'ordinaire dans les meilleures occasions ; on l'emploie pour signifier les plus nobles sentiments), toute charité, mes très-chers frères, présuppose un certain bon vouloir pour ceux que l'on aime. Le Sauveur s'était lui-même servi du mot aimer, quand il a dit : « Pierre, m'aimes-tu[35] ? » Nous ne devons pas chérir, nous ne pouvons pas chérir ou aimer les hommes de toute manière, nous ne devons pas les aimer dans le sens qu'attachent à ce mot les viveurs lorsque nous les entendons dire : J'aime les grives. Tu demandes pourquoi ? Parce qu'ils veulent les tuer et les manger. Ces gens-là disent qu'ils aiment les grives, mais c'est pour les anéantir, c'est pour qu'il n'en soit plus question; et tout ce que nous aimons dans le dessein de le manger, nous l'aimons pour en faire la fin et réparer nos forces. Devons-nous aimer les hommes, comme s'ils étaient réservés à nous nourrir? Mais il y a une amitié de bienveillance qui nous porte parfois à rendre service à ceux que nous aimons. Qu'en sera-t-il, si nous ne pouvons leur être utiles ? Alors notre amitié se bornera à être bienveillante. Car nous ne devons pas désirer qu'il y ait des malheureux, pour avoir l'occasion de faire des couvres de miséricorde. Tu donnes du pain à celui qui a faim ; mais il vaudrait mieux que personne n'eût faim, et que tu ne fusses généreux à l'égard de personne. Tu donnes des vêtements à celui qui est nu ; plaise à Dieu que tous soient vêtus et qu'aucun ne se trouve dans la nécessité à cet égard ! Tu ensevelis les morts; si seulement commençait bientôt cette vie bienheureuse ait sein de laquelle personne ne mourra ! Tu rétablis la concorde parmi des dissidents ; ah, que bientôt encore vienne cette paix de la Jérusalem éternelle, qui ne sera troublée par aucune discorde! Tous les bons offices sont nécessités par le besoin d'autrui. Fais disparaître les malheureux, à l'instant même cesseront les couvres de miséricorde. Les couvres de miséricorde cesseront, mais le feu de la charité s'éteindra-t-il? Tu aimes, de meilleur coeur, l'homme heureux à qui tu n'as à rendre aucun service ; en ce cas, ton amitié est plus pure et beaucoup plus sincère. De fait, si tu viens en aide à un malheureux, peut-être désires-tu t'élever au-dessus de lui ; peut-être veux-tu voir au-dessous de toi celui qui est la cause du bien que tu as fait. Cet homme s'est trouvé dans le besoin ; tu as subvenu à ses nécessités : parce que tu l'as aidé, il te semble être plus grand que celui à qui tu as rendu service. Désire l'avoir pour égal, afin que tous deux vous soyez soumis à Celui-là seul qui n'a besoin de rien.

6. En cela, l'âme orgueilleuse a dépassé les bornes, et s'est en quelque sorte montrée avare ; car « l'avarice est la racine de tous les maux[36] ». Il est dit encore : « Le commencement de tout péché est l'orgueil[37] ». Nous cherchons parfois à savoir comment peuvent s'accorder ces deux passages : « L'avarice est la racine de tous les maux »; et: « Le  commencement de tout péché est l'orgueil ». Si l'orgueil est le commencement de tout péché, il est évidemment la racine de tous les maux. Sans aucun doute, la racine de tous les maux est l'avarice ; l'avarice se trouve aussi dans l'orgueil, car l'homme avare excède les bornes. Qu'est-ce qu'être avare? S'avancer plus loin qu'il ne faut : l'orgueil a fait tomber Adam : « L'orgueil », dit le Sage, « est le commencement de tous les maux ». Est-ce l'avarice ? Quoi de plus avare que celui à qui Dieu n'a pu suffire ? Aussi, mes frères, nous lisons la manière dont l'homme a été fait à l'image et à la ressemblance de Dieu. Qu'est-ce que Dieu a dit de lui ? « Qu'il ait l'autorité sur les poissons de la mer, sur les « oiseaux du ciel et sur les animaux qui se « meuvent sur la terre[38] ». Dieu a-t-il ajouté Qu'il ait autorité sur les hommes ? « Qu'il ait autorité », par là, il lui a donné l'empire naturel. A l'égard de quels êtres ? « Des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, des animaux qui se meuvent sur la terre ». Pourquoi cette puissance de l'homme, à l'égard de tous ces animaux, est-elle naturelle? Parce que l'homme la puise dans ce fait qu'il a été créé à l'image de Dieu. En quoi a-t-il été créé à l'image de Dieu ? Dans son intelligence, dans son esprit, comme homme intérieur. En tant qu'il comprend la vérité, il distingue entre la justice et l'injustice, il sait par qui il a été créé ; il peut se faire une idée de, son Créateur et l'adorer. Quiconque est doué de prudence, possède aussi cette science. Aussi, comme beaucoup détruisent en eux l'image de Dieu parleurs passions mauvaises, et, à force d'immortalité éteignent cette sorte de flamme intelligente, l'Ecriture leur crie « Ne devenez point pareils au cheval et au mulet, qui manquent d'intelligence[39] ». C'est dire, en d'autres termes : Je t'ai placé au-dessus du cheval et du mulet ; je t'ai fait à mors image ; je t'ai donné l'autorité sur les animaux. Pourquoi ? Parce que les bêtes ne sont pas pourvues d'une âme raisonnable ; mais, comme tu en es doué, tu saisis la vérité, tu comprends ce qui est au-dessus de toi: sois donc soumis à celui qui est au-dessus de toi, et que les êtres, à la tête desquels tuas été placé, t'obéissent: Toutefois, l'homme ayant, par le péché, abandonné celui sous la dépendance de qui il devait vivre, il dépend de ceux qu'il devait dominer.

7. Remarquez que je dis : Dieu, l'homme, les animaux : par exemple, au-dessus de toi, Dieu ; les animaux au dessous. Reconnais l'autorité de Celui qui est au-dessus de toi, et ceux qui se trouvent au dessous, reconnaîtront la tienne. Aussi, Daniel ayant reconnu que Dieu était au-dessus de lui, fut reconnu par les lions, comme étant au-dessus d'eux[40]. Mais si tu ne reconnais pas ton Maître; si tu méprises ton supérieur,. tu te mets, par là même, sous les pieds de ton inférieur. Aussi, qu'est-ce qui a dompté l'orgueil des Egyptiens ? Des grenouilles et des mouches[41]. Pour cela, Dieu aurait pu employer des lions: mais un lion ne doit servir qu'à épouvanter des grands hommes. Autant l'orgueil les avait rendus superbes, autant furent méprisables et abjects les êtres destinés à casser leur mauvaise tête. Mais les lions ont reconnu Daniel, parce qu'il était soumis à Dieu. Eh quoi 1 n'étaient-ils pas soumis à Dieu, les martyrs qui ont combattu avec les bêtes, et qui ont été déchirés par les animaux féroces ? Les trois compagnons de Daniel étaient-ils donc des serviteurs de Dieu, et les Macchabées ne l'étaient-ils pas ? Le feu aurait-il reconnu ces trois hommes pour des serviteurs de Dieu, puisqu'il ne les a pas consumés, puisqu'il n'a pas même touché leurs vêtements[42]? N'aurait-il pas reconnu, comme tels, les Macchabées[43] ? Mes frères, il a reconnu les Macchabées et les hommes de la fournaise. Mais il fallait que, avec la permission de Dieu, les Macchabées fussent éprouvés ; car Dieu a dit dans l'Écriture : « Il frappe de verges tous ceux a qu'il reçoit parmi ses enfants[44] » . Pensez-vous, mes frères, que le fer aurait traversé les entrailles du Sauveur, pour venir ensuite se fixer dans le bois de sa croix, s'il ne l'avait permis? Est-ce que sa créature ne l'a pas connu ? Ou plutôt, n'a-t-il pas voulu donner à ses disciples l'exemple de la patience ? C'est pourquoi le Seigneur a visiblement délivré quelques-uns de ses serviteurs, tandis qu'il a laissé visiblement les autres au milieu de l'épreuve : pourtant, il les a tous délivrés spirituellement ; sous ce rapport, aucun n'a été abandonné. A en juger par l'apparence, il a semblé sauver ceux-ci et délaisser ceux-là ; et s'il en a sauvé, c'était afin qu'il ne fût pas possible de dire qu'il en était incapable. Il a donné des preuves de son pouvoir, afin que, quand il n agit pas, tu saisisses ses intentions les moins apparentes, et que tu ne l'accuses pas d'incapacité. Mais quoi , mes frères ? Un jour viendra, où nous briserons toutes les chaînes de notre condition mortelle : alors finira le temps de l'épreuve ; alors sera écoulé le fleuve de ce siècle; alors nous récupérerons cette robe primitive, cette immortalité que nous avons perdue par le péché : notre corps corruptible se revêtira d'incorruptibilité, c'est-à-dire, notre chair, aujourd'hui sujette à la corruption, y échappera, et de mortelle qu'elle est maintenant, elle se revêtira d'immortalité[45] ; alors aussi, en cet endroit où il ne sera plus nécessaire d'être éprouvé et flagellé, toute créature reconnaîtra les parfaits enfants de Dieu ; alors aussi, tout nous sera soumis, pourvu que maintenant nous soyons nous-mêmes soumis à Dieu.

8. Le chrétien doit donc être ainsi disposé qu'il ne s'élève pas, dans un sentiment de vaine gloire, au-dessus des autres hommes. Dieu t'a fait la grâce d'être supérieur aux animaux, c'est-à-dire meilleur qu'eux : c'est naturel chez toi; tu seras toujours meilleur que la bête. Mais si tu veux surpasser les autres hommes, tu porteras toujours envie à ceux qui sembleront t'égaler. Tu dois vouloir que tous les hommes soient tes égaux ; et si ta prudence l'emporte sur celle d'un autre, tu dois désirer qu'il soit lui-même prudent. Tant qu'il est peu instruit, il s'instruit à ton école : tant qu'il est ignorant, il a besoin de toi ; aussi, tu as l'air d'être le maître, et lui, le disciple ; et parce que tu l'instruis, tu es son supérieur ; et parce qu'il s'instruit auprès de toi, il est ton inférieur. A moins de désirer le voir ton égal, tu veux toujours l'avoir pour disciple ; et si tu veux toujours l'avoir pour disciple, tu seras un maître jaloux; et si tu es jaloux de lui, comment pourras-tu l'instruire ? Je t'en conjure, ne lui enseigne pas la jalousie. Ecoute l'Apôtre, il parle du fond des entrailles de la charité : « Je voudrais que tous les hommes fussent comme moi[46] ». Comment pouvait-il vouloir que tous lui fussent égaux ? Il se montrait supérieur à tous, par cela même que la charité le portait à désirer de les avoir tous pour égaux. L'homme a donc franchi les bornes ; celui que Dieu avait placé au-dessus de tous les êtres a voulu avoir davantage encore, puisqu'il a voulu se placer au-dessus des hommes. Voilà bien l'orgueil.

9. Et voyez les admirables oeuvres opérées par l'orgueil : il sait imiter la charité et agir presque comme elle, soyez-en bien convaincus. La charité nourrit celui qui a faim l'orgueil lui donne aussi des aliments ; la charité fait le bien pour la gloire de Dieu ; l'orgueil, pour sa propre gloire. La charité revêt l'homme qui est nu, l'orgueil lui donne aussi des vêtements ; la charité jeûne, l'orgueil pareillement ; la charité ensevelit les morts, l'orgueil ne les laisse point privés de sépulture. L'orgueil se remue en face de toutes les bonnes oeuvres que veut faire et que fait la charité : il conduit, en quelque sorte, ses chevaux ; mais la charité est intérieure, elle ne laisse pas de place à l'orgueil mal inspiré : je ne dis pas, occupé à de mauvaises oeuvres, mais mal inspiré. Malheur à l'homme dont le cocher est l'orgueil ; il faut, de toute nécessité, qu'il tombe dans le précipice. Quand l'orgueil est le mobile des bonnes oeuvres, quelqu'un le sait-il ? Qui est-ce qui le voit ? A quel signe le reconnaître ? Nous voyons des oeuvres : la charité nourrit les pauvres, l'orgueil en fait autant ; la charité est hospitalière, l'orgueil aussi ; la charité s'entremet en faveur du pauvre, l'orgueil agit de même. Qu'est-ce à dire ? Nulle différence sensible entre toutes ces oeuvres. J'ose dire quelque chose, mais ce n'est pas de moi-même, car c'est Paul qui l'a dit : La charité meurt, ou, en d'autres termes, l'homme qui a la charité, confesse le nom du Christ et va au martyre; l'orgueil fait une confession pareille, et marche aussi au supplice : l'un a la charité, l'autre ne l'a pas. Pour celui qui n'a pas la charité, qu'il écoute ces paroles de l'Apôtre : « Quand je distribuerais tout mon bien aux pauvres, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien[47] ». L'Écriture divine veut donc nous faire négliger la pompeuse apparence dont se revêtent ces oeuvres extérieures, et pénétrer jusqu'à leur nature intime : de ces dehors orgueilleux qui frappent les regards du public, elle veut nous faire passer à la réalité même des choses. Reviens à ta conscience, interroge-la. Ne t'arrête pas à considérer la fleur qui brille aux yeux, remarque la nature de la racine qui se trouve en terre. Est-ce la cupidité qui est enracinée dans ton coeur ? Ses oeuvres peuvent sembler bonnes, mais elles ne peuvent l'être réellement. Est-ce la charité? Alors, sois tranquille; elle ne peut rien produire de mauvais. L'orgueilleux est flatteur, l'homme qui aime est sévère : le premier donne des vêtements, le second une correction ; celui-ci veut rendre meilleur, celui-là veut plaire. Les blessures faites par la charité sont plus profitables que l'aumône donnée par l'orgueil. Rentrez donc en vous-mêmes, mes frères, et, dans tout ce que vous faites, portez vos regards sur le Dieu qui vous voit ; et, puisqu'il vous voit, voyez vous-mêmes quels sont les mobiles secrets de vos actions. Si votre coeur ne vous accuse pas de vous conduire sous l'impression de la vaine gloire, c'est bien :'soyez tranquilles. Toutefois, lorsque vous faites bien, ne craignez pas que les autres vous voient. Crains plutôt d'agir dans l'intention d'être louangé ; que les autres te voient, et qu'ils louent Dieu. Si, en effet, tu te dérobes aux regards de tes semblables, tu leur ôtes l'occasion de t'imiter, tu mets obstacle à ce que Dieu soit glorifié. Il en est deux auxquels tu fais l'aumône ; ils ont besoin l'un de pain, l'autre de justice. Entre ces deux hommes, qu'on peut également appeler du nom de faméliques, car il est dit : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés[48] » ; entre ces deux faméliques, tu as été placé pour faire le bien ; si la charité est le principe de tes actions, tu prends pitié de l'un et de l'autre, tu veux pourvoir aux besoins de tous les deux. Celui-ci cherche un morceau de pain qu'il puisse manger, celui-là, un exemple à imiter. Tu donnes du pain au premier, donne-toi au second ; ainsi, tu auras fait l'aumône à chacun d'eux : l'un te sera reconnaissant de ce que tu auras fait disparaître la faim qui le tourmentait: l'autre sera devenu l'imitateur de l'exemple que tu lui auras donné.

10. Comme hommes de miséricorde, ayez donc compassion d'autrui, car, par cela même que vous aimerez vas ennemis, vous aimerez vos frères. Ne vous imaginez pas que Jean ne vous ait rien commandé par rapport à l'amour de nos ennemis ; car il n'a point passé sous silence la charité fraternelle. Vous aimez des frères. Comment, diras-tu, aimons-nous en eux des frères ? Je me demande pour quel motif tu aimes un ennemi : pourquoi l'aimes-tu? Pour qu'il jouisse de la santé dans le cours de cette vie ? A quoi bon la santé, si elle ne lui est pas avantageuse ? Pour qu'il soit riche ? A quoi bon les richesses, si elles doivent l'aveugler ? Pour qu'il se marie ? A quoi bon une femme, si elle doit empoisonner son existence? Pour qu'il ait de la famille ? A quoi bon des enfants, s'ils doivent être mauvais ? Ils sont donc incertains les avantages que tu sembles désirer à ton ennemi, en raison de l'affection que tu lui portes : oui, ils sont incertains. Souhaite-lui de partager avec toi le bonheur de la vie éternelle ; souhaite-lui d'être ton frère. Si l'amour, que tu as pour ton ennemi, te porte à désirer qu'il soit ton frère, tu aimes donc un frère en l'aimant. En lui, tu n'affectionnes pas ce qu'il y a, mais ce que tu voudrais y rencontrer. Si je ne me trompe, j'ai déjà proposé cette comparaison à votre charité : Un arbre vigoureux est déposé sur une place publique ; il vient d'être abattu, il est encore enveloppé de son écorce: en le voyant, un ouvrier habile l'aime ; j'ignore ce qu'il veut en faire. Mais l'ouvrier n'aime pas cet arbre en ce sens que celui-ci doive toujours rester le même. Il le voit tel qu'il sera quand il aura été travaillé, et non tel qu'il est dans ses affections : il aime ce qu'il deviendra, et non ce qu'il est présentement. C'est de la même manière que Dieu aime les pécheurs. Nous disons que Dieu a aimé les pécheurs, car il a dit : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin du médecin, mais les malades[49] ». Nous étions pécheurs ; nous a-t-il aimés en ce sens que nous devions persévérer dans le péché ? Nous étions comme un arbre ramené de la forêt ; il était, lui, comme un ouvrier habile : il nous a vus, et il a pensé, non pas à ce que nous étions, mais a ce qu'il ferait de nous. Il en est ainsi de toi. Tu vois que ton ennemi te fait opposition, qu'il te fait du mal, qu'il te blesse par des propos piquants, qu'il t'accable d'affronts, et te poursuit de sa haine : à ces marques, tu reconnais qu'il est homme. Tu vois tous ces procédés haineux qui te viennent de l'homme, et, en même temps, tu aperçois en lui la créature de ton Dieu. En tant qu'homme créé, il est l'oeuvre de Dieu ; mais comme ton ennemi, il est l'auteur de ses iniques procédés : s'il te porte envie, il est responsable de ses actes. Que dis-tu en toi-même ? Seigneur, soyez indulgent à son égard, pardonnez-lui ses péchés inspirez-lui la crainte, changez-le. En lui, tu n'affectionnes pas ce qui s'y trouve, mais ce que tu voudrais y rencontrer. Par conséquent, lorsque tu aimes un ennemi, tu aimes un frère. C'est pourquoi la charité parfaite consiste à aimer ses ennemis ; elle est comprise dans la charité fraternelle. Et que personne ne dise qu'à cet égard l'apôtre Jean nous a commandé moins, et que Notre Seigneur Jésus Christ nous a commandé davantage : Jean nous a donné le précepte d'aimer nos frères, et le Christ celui de chérir même nos ennemis. Remarque en quel sens le Christ t'a recommandé d'aimer tes ennemis. Est-ce en ce sens qu'ils doivent persévérer dans leur inimitié ? Si tu les aimes en ce sens, au lieu de les aimer, tu les détestes. Vois comment il les a lui-même affectionnés : il ne voulait pas les voir persévérer dans le péché. « Père », dit-il, « pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font[50] ». II désirait la conversion de ceux pour lesquels il demandait pardon : et ces pommes, dont il souhaitait la conversion, il a bien voulu, d'ennemis qu'ils étaient, en faire ses frères, et, en réalité, il les a rendus tels. Il a été mis à mort et enseveli. Il est ressuscité et monté au ciel ; il a envoyé l'Esprit-Saint à ses disciples : ils ont, avec confiance, commencé à prêcher son nom ; ils ont opéré des miracles au nom de Jésus crucifié et plis à mort. Ces miracles, les bourreaux du Sauveur les ont vus, et ceux qui, dans l'excès de leur fureur, avaient fait couler le sang du Christ, s'en sont abreuvés en croyant en lui.

11. En vous disant ceci, mes frères, j'ai été un peu long; néanmoins, il me fallait vous parler ainsi, puisque je devais recommander aussi chaleureusement que possible à votre charité la charité même. Si la charité est nulle en vous, nous avons perdu notre temps à parler; mais si vos âmes en sont embrasées, nous avons comme jeté l'huile sur le feu ; et peut-être nos paroles en ont-elles allumé la flamme dans des coeurs où elle ne brûlait pas. Chez les uns, la charité qui s'y trouvait a pris de l'accroissement; chez les autres, elle ne se trouvait pas, mais elle y a pris naissance. Nous vous avons donc tenu ce langage, afin que vous ne mettiez pas de lenteur à aimer vos ennemis. Un homme s'acharne-t-il contre toi? Il te fait du mal: prie pour lui ; il te déteste. use d'indulgence à son égard. Son coeur, brûlé par la fièvre de la haine, abhorre ta personne; il guérira et te sera reconnaissant. Comment les médecins aiment-ils les malades? Les aiment-ils comme malades? S'ils les aimaient comme tels, ils voudraient les voir toujours tels. Si donc les médecins affectionnent les malades, c'est afin, non pas de les laisser dans leur infirmité, mais de leur rendre la santé. Combien, le plus souvent, ils ont à souffrir de la part des frénétiques? Quelles paroles injurieuses leur sont adressées? Presque toujours ils en reçoivent des mauvais traitements. Ils font la guerre à la fièvre de l'infirme, mais ils pardonnent à l'homme. Que dirai-je, mes frères? Aiment-ils leur ennemi? Loin de là : ils détestent leur ennemi, c'est-à-dire la maladie ; ils haïssent la maladie, et ils aiment l'homme qui les frappe; ils abhorrent la fièvre : car de qui, en réalité, reçoivent-ils des coups? De la maladie, de l'infirmité, de la fièvre. Ils font donc disparaître ce qui leur est opposé, pour ne laisser que ce qui leur vaudra de la reconnaissance. Agis de la même façon. Si ton ennemi te déteste et te déteste injustement, sache que la cupidité du siècle le domine et le porte à te haïr. En le haïssant toi-même, tu lui rends le mal pour le mal. Quel est le résultat de cette manière d'agir? Je pleurais le sort d'un seul malade, de celui qui te haïssait; maintenant, puisque tu lui rends haine pour haine, je gémis sur le compte de deux infirmes. Mais il en veut à ta fortune; il t'enlève je ne sais quels biens, les biens de la terre; il t'accable de tourments en cette vie voilà pourquoi tu es indisposé contre lui. Ne te tourmente pas ainsi, élève-toi au-dessus de ce monde, jusqu'au ciel ; là, tu auras le coeur au large ; l'espérance de la vie éternelle te mettra à l'abri de n'importe quelle inquiétude. Fais attention à ce que t'enlève ton ennemi ; il ne le ferait pas si celui « qui châtie quiconque devient son enfant », ne le permettait [51]. Ton ennemi est aux mains de Dieu comme l'instrument de fer qui doit guérir tes plaies. Si Dieu sait qu'il est avantageux pour toi d'être dépouillé de tes biens, il le laisse te les enlever; s'il reconnaît comme utile pour toi que tu sois frappé, il le laisse te donner des coups; il se sert de lui pour te guérir ; désire donc que cet homme soit guéri à son tour.

12. «Jamais personne n'a vu Dieu». Voyez, mes très-chers: « Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeurera en nous, et son amour sera parfait en nous ». Commence d'aimer, tu arriveras à la perfection. As-tu commencé d'aimer? Dieu a commencé d'habiter en toi ; aime Celui qui a commencé d'habiter en toi, afin qu'il y établisse plus parfaitement sa demeure, et que, par là, il te rende parfait. « Si nous connaissons que nous demeurons en lui, et lui en nous, c'est qu'il nous a rendus participants de son Esprit ». Bien, grâces à Dieu. Nous savons qu'il habite en nous. Et comment même avons-nous appris que nous savons qu'il habite en nous? C'est que Jean nous a dit : « Il nous a rendus participants de son Esprit ». Comment savons-nous qu'il nous a fait entrer en participation de son Esprit? » Cela même, c'est-à-dire qu'il nous a rendus participants de son Esprit, qu'est-ce qui te l'apprend? Scrute les plus secrets replis de ton coeur; si la charité le remplit, tu as l'Esprit de Dieu. Comment savons-nous que tel est pour toi le moyen de connaître que l'Esprit de Dieu habite en toi ? Interroge l'apôtre Paul: « Parce que l'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné[52] ».

13. « Nous avons vu et nous rendons témoignage que le Père a envoyé son Fils pour être le Sauveur du monde ». Vous tous qui êtes malades, rassurez-vous; un pareil médecin est venu en ce monde, et vous manqueriez de confiance? La maladie était grave, les plaies incurables, l'infirmité portée à ses dernières limites. Tu fais attention à la grandeur du mal, et tu oublies de remarquer la toute-puissance du médecin ? Tu t'abandonnes au désespoir? mais le médecin peut tout ; nous en avons pour témoins ceux qui, d'abord guéris par lui, ont ensuite prêché son nom ; ne l'oublie pas, néanmoins: ces hommes ont été guéris plutôt en espérance qu'en réalité; car ainsi s'exprime l'Apôtre : « Car nous ne sommes encore sauvés qu'en espérance[53] ». La foi a commencé notre guérison; elle s'achèvera au moment où « ce corps corruptible sera revêtu d'incorruptibilité, et lorsque ce corps mortel sera revêtu d'immortalité[54]». C'est là de l'espérance, et non de la réalité. Mais quiconque goûte les joies de l'espérance, possédera aussi celles de la réalité, et quiconque ne connaît pas les unes, ne connaîtra pas non plus les autres.

14. « Celui qui confesse que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui et lui en Dieu ». Puissions-nous dire à quelques-uns seulement : « Celui qui confesse », non de bouche, mais de fait, non par ses paroles, mais par sa conduite. Il en est, en effet, beaucoup qui confessent de bouche et qui nient de fait. « Nous avons connu l'amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru ». Encore une fois, comment as-tu connu ? « Dieu est amour ». Jean l'avait déjà dit précédemment: il le répète encore. Il lui était impossible de te recommander la charité d'une manière plus instante qu'en te disant qu'elle est Dieu. Peut-être aurais-tu fait peu de cas de ce don de Dieu. Mépriseras-tu Dieu lui-même? « Dieu est amour, et quiconque demeure dans l'amour, demeure en Dieu, et Dieu en lui ». Le contenant et le contenu habitent mutuellement l'un dans l'autre. Tu habites en Dieu, mais pour être contenu en lui; Dieu habite en toi, mais pour te contenir et t'empêcher de tomber: Toutefois, ne va pas croire que tu sois pour Dieu une maison, comme est pour toi la maison qui supporte ton corps; si celle-ci venait à manquer sous tes pieds, tu tomberais; retire-toi de Dieu, il restera debout. Il ne perd rien lorsque tu l'abandonnes, il ne récupère rien quand tu reviens à lui. Tu guéris sans lui procurer aucun avantage; tu te purifies, tu reprends des forces, tu te corriges. Il est remède pour le malade, règle de vie pour le méchant, lumière pour celui qui est plongé dans les ténèbres, demeure pour l'homme sans abri. Tu reçois donc tout de sa générosité. Ne t'imagine pas que Dieu se trouve avantagé en quoi que ce soit, lorsque tu viens à lui ; tu ne deviens pas même son serviteur. Parce que tu ne voudrais pas lui obéir, parce que tous les hommes lui refuseraient la soumission, Dieu manquerait-il pour cela de serviteurs?

Dieu n'a nul besoin de serviteurs, mais ses serviteurs ont besoin de lui. C'est pourquoi le Psalmiste s'est exprimé ainsi : « J'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu ». Il est le vrai Seigneur. Et qu'ajoute le Prophète ? « Parce que vous n'avez pas besoin de mes biens[55] ». Tu as besoin du bien de ton serviteur; lui a besoin du tien, car il faut que tu le nourrisses; tu as besoin du sien, car il te faut son aide. Tu ne peux ni puiser à la fontaine, ni faire cuire ton eau, ni courir devant ton cheval, ni soigner ta monture. Tu le vois, tu as besoin du bien de ton serviteur, de ses services ; par conséquent, tu n'es pas maître dans la véritable acception du mot, puisque tu as besoin de ton inférieur. Celui-là est véritablement notre maître, qui ne nous demande rien; et malheur à nous si nous voulions nous passer de lui ! Il n'attend rien de nous, et il nous a cherchés lors même que nous ne le cherchions pas. Une de ses brebis s'était égarée, il l'a trouvée et joyeusement rapportée sur ses épaules[56]. Cette brebis était-elle indispensable à son pasteur? ou plutôt le pasteur n'était-il pas nécessaire à cette brebis? Plus j'éprouve de plaisir à vous parler de la charité, moins je voudrais arriver au terme de cette Épître ; car nulle autre n'est plus entraînante à nous faire aimer la charité. Rien de plus doux à vous annoncer, rien de plus sain à vous communiquer, à condition néanmoins, que vous vivrez saintement et que vous établirez fortement en vous le don de Dieu. Ne vous montrez pas ingrats ; n’oubliez pont cette grâce infinie du Dieu qui, ayant un Fils unique, n’a pas consenti à n’en avoir qu’un, et qui pour lui donner des frères, a bien voulu adopter d’autres enfants et les destiner à posséder avec lui la vie éternelle.


[1] Is 44, 4; 1 Co 2, 9.

[2] Mt 6,12

[3] 2. Jean, 4

[4] Jean 15, 13.

[5] Mt 6, 14, 15

[6] Jean, 15, 6.

[7] Luc 23, 34

[8] Rm 5, 5

[9] Pro 5, 16, 17

[10] I Rois 19

[11] I Co 11, 29

[12] Ez 36, 20.

[13] Rm 8, 32

[14] Jean, X21, 15-17

[15] Mt 5, 8

[16] Ps 40, 2

[17] Luc 8I, 8

[18] Mt 3, 16

[19] Hé 12, 7m

[20] Jean I, 33.

[21] Ep 3, 17

[22] Mt 6, 4

[23] Mt 5, 16

[24] Ga 1, 22-24

[25] Ac 9

[26] 1 R 19

[27] Ac 13, 9

[28] 1 Co 15, 9

[29] Ep 3, 8

[30] Mt 9, 20-22

[31] He 13, 1

[32] 1 Jean 2, 10

[33] 1 Jean, 3, 23

[34] Mt 5, 46

[35] Jean 21, 17

[36] 1 Tm 6, 10

[37] Si 10, 15

[38] Gn 1, 26

[39] Ps 31, 9

[40] Dn 6, 22

[41] Ex 8

[42] Dn 3, 50

[43] 2 Mc 7

[44] He 12, 6

[45] 1 Co 15, 54

[46] 1 Co 7, 7

[47] 1 Co 13, 3

[48] Mt 5, 6

[49] Mt 9, 12

[50] Luc 23, 34

[51] He 12, 6

[52] Rm 5, 5

[53] Rm 8, 24

[54] 2 Co 15, 53, 54

[55] Ps 15, 2

[56] Luc 15, 4, 5



OCR par Abbaye Saint-Benoît Port-Valais