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De l'Amour de Dieu 1-6

Traité de saint Bernard
Traité de l'Amour de Dieu
De saint Bernard (extrait 1-6)

Pourquoi et comment faut-il aimer Dieu.

1. Pour quel motif et dans quelle mesure il faut aimer Dieu? Le motif de notre amour pour Dieu, c'est Dieu lui-même et que la mesure de cet amour, c'est d'aimer sans mesure (1). Nous avons deux motifs d'aimer Dieu pour lui-même; il n'est rien de plus juste, il n'est rien de plus avantageux. En effet, cette question : Pourquoi devons-nous aimer Dieu, se présente sous deux aspects : ou l'on demande à quel titre Dieu mérite notre amour, ou bien quel avantage nous trouvons à l'aimer. Je ne vois à cette double question qu'une réponse à faire : le motif pour lequel nous devons aimer Dieu, c'est Dieu lui-même. Et d'abord si nous nous plaçons au point de vue du mérite, il n'en est pas en Dieu de plus grand que de s'être donné à nous malgré notre indignité. En effet, que pouvait-il, tout Dieu qu'il est, nous donner qui valût mieux que lui? Si donc en demandant quel motif nous avons d'aimer Dieu, nous recherchons quel droit il s’est acquis à notre amour, nous trouvons tout d'abord qu'il nous a aimés le premier. Il mérite donc que nous le payions de retour, surtout si nous considérons quel est celui qui aime, quels sont ceux qu'il aime et comment il les aime. Quel est en effet celui qui nous aime? N'est-ce pas celui à qui tout esprit rend ce témoignage : « Tu es mon Dieu et tu n'as pas besoin de ce qui m'appartient » (Ps 15,2) ? Et cet amour en Dieu n'est-il pas la vraie charité qui ne cherche pas ses intérêts? Mais à qui s'adresse cet amour gratuit ? L'Apôtre répond : « C’est quand nous étions encore ennemis de Dieu que nous avons été réconciliés avec lui » (Rm 5,10). Dieu nous a aimés d'un amour désintéressé et il nous a aimés tandis que nous étions ses ennemis. Mais de quel amour nous a-t-il aimés? Saint Jean répond : «Dieu a aimé le monde au point de lui donner son Fils unique » (Jn 3,16). Saint Paul continue : «Il n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous » (Rm 8,32) et ce Fils dit lui-même, en parlant de lui : « Personne ne peut avoir un plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13). Voilà les droits que le Dieu saint, souverainement grand et puissant, s'est acquis à l'amour des hommes pécheurs, infiniment petits et faibles. Mais, dira-t-on, s'il en est ainsi pour l’homme, il n’en est pas de même pour les anges. J'en conviens, mais c'est parce que cela n'a pas été nécessaire, d'ailleurs celui qui a secouru les hommes dans leur misère, a garanti les anges d'une misère semblable et si son amour pour les hommes leur a donné les moyens de ne pas rester tels qu'ils étaient, il a, par un même amour, empêché les anges de devenir tels que nous avons été.

Combien Dieu mérite l'amour de l'homme à cause des biens du corps et de l'âme - Comment on doit les reconnaître - Il ne faut pas les tourner contre celui qui nous les a donnés.

2. Quiconque a compris ce qui précède voit aussi pourquoi, pour quel motif nous devons aimer Dieu. Si cela échappe aux infidèles, Dieu a de quoi confondre leur ingratitude dans les biens sans nombre dont il comble le corps et l'âme. N'est-ce pas de lui, en effet, que l'homme tient le pain qui le nourrit, la lumière qui l'éclaire et l'air qu'il respire? Mais il y aurait folie à vouloir énumérer des biens que je viens de déclarer innombrables et il me suffit d'en citer les plus importants, tels que le pain, l'air et la lumière. Si je les place au premier rang, ce n'est pas que je les trouve les plus excellents, ils n'intéressent que le corps, mais ce sont les plus nécessaires. Pour les biens de premier ordre, c'est dans l'âme, dans cette portion de notre être qui l’emporte sur l'autre, que nous devons les chercher ; ce sont la dignité, la science et la vertu. Quand je parle de dignité de l'homme, c'est à son libre arbitre que je fais allusion, en effet, c'est par là qu'il s'élève au-dessus de tous les autres êtres vivants et qu'il les soumet à son empire ; la science lui montre quelle est sa dignité et lui fait comprendre en même temps qu’elle ne vient pas de lui ; enfin la vertu lui fait rechercher avec ardeur et embrasser avec énergie, quand il l'a trouvé, celui dont il est l'ouvrage.

3. Ces trois biens se montrent chacun sous deux aspects en même temps: la dignité apparaît dans la prérogative propre à la nature humaine et dans la crainte que l'homme a sans cesse inspirée à tous les êtres qui vivent sur la terre ; la science non seulement perçoit la dignité de l'homme, mais comprend aussi que pour être en nous, néanmoins elle ne vient pas de nous; enfin la vertu dans sa double tendance, nous fait d'un côté rechercher avec ardeur et d'un autre embrasser avec force, une fois que nous l'avons trouvé, celui de qui nous tenons l'être. Aussi la dignité sans la science ne sert-elle de rien et celle-ci ne peut-elle que nuire sans la vertu, comme le prouve le raisonnement suivant : nul ne peut se glorifier de ce qu'il a, s'il ne sait pas qu'il l'a, mais si le sachant, il ignore que ce qu'il a ne vient pas de lui, il se glorifie, mais ne le fait pas en Dieu et c'est à lui que l'Apôtre dit : « Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu, et si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous comme si vous ne l'aviez pas reçu ? » (1Co 4,7) Il ne dit pas simplement: « pourquoi vous en glorifiez-vous ? » Mais il ajoute : « comme si vous ne l'aviez pas reçu » pour montrer qu'il est répréhensible, non pas de se glorifier de ce qu'il a, mais de s'en glorifier comme s'il ne l'avait pas reçu. Aussi est-ce avec raison que cette gloire-là est appelée vaine, puisqu'elle ne repose pas sur le fondement solide de la vérité. L'Apôtre la distingue de la vraie gloire, en disant : « Que celui qui se glorifie le fasse dans le Seigneur » (1 Co 1,31) c'est-à dire dans la vérité, car Dieu est vérité (Cf. 1Jn 5,6).

4. I1 y a donc deux choses à savoir : d'abord ce que nous sommes, ensuite que nous ne le sommes pas par nous-mêmes, autrement nous ne nous glorifierons pas du tout, ou la gloire que nous nous attribuerons sera vaine ; enfin « si tu ne te connais pas toi-même, sors derrière le troupeau de tes compagnons » (Ct 1,6-7). C'est en effet ce qui arrive, car lorsqu'un homme en dignité ne connaît même pas son élévation, on le compare avec raison, pour une telle ignorance, aux animaux qui sont comme les compagnons de sa corruption et de sa vie périssable en ce monde. Ainsi donc en ne se connaissant pas elle-même, la créature que la raison distingue des bêtes, commence à se confondre avec elles, parce qu'elle ignore sa propre gloire qui est tout intérieure, cède aux attraits de sa curiosité et ne se préoccupe plus que de la beauté extérieure et sensible, elle devient aussi pareille aux autres créatures, parce qu'elle ne sent pas qu'elle a reçu quelque chose de plus qu'elles. Aussi faut-il nous garder soigneusement de l'ignorance qui fait que peut-être nous nous estimons moins qu'il ne convient. Mais évitons avec un soin plus grand encore cette autre ignorance, qui nous porte à nous attribuer plus que nous n'avons, comme cela arrive quand nous faisons la méprise de nous imputer le bien quel qu'il soit que nous voyons en nous. Mais ce qu'il faut plus encore détester et fuir que ces deux sortes d'ignorance, c'est la présomption par laquelle sciemment et de propos délibéré nous nous glorifions du bien qui est en nous comme s'il venait de nous, ne craignant pas de ravir à un autre la gloire que nous savons bien ne nous être pas due pour les choses qui sont en nous mais qui ne viennent pas de nous. Dans le premier cas, on ne se glorifie de rien, dans le second on se glorifie, mais ce n'est pas en Dieu, et dans le troisième on ne pèche plus par ignorance, mais on usurpe sciemment, en le revendiquant pour soi, ce qui appartient à Dieu. Or cette audace comparée à la seconde ignorance semble d'autant plus grave et plus dangereuse que si l'une méconnaît Dieu, l'autre le méprise, mais comparée à la première, elle paraît d'autant plus mauvaise et plus détestable que si cette ignorance nous assimile aux brutes, cette audace nous associe aux démons. Car il n'y a que l'orgueil, le plus grand des maux, qui puisse se servir des biens qu'il a reçus, comme s'il ne les avait pas reçus et détourner à son profit la gloire qu'un bienfaiteur doit trouver dans ses bienfaits.

5. Aussi à la dignité et à la science faut-il unir la vertu qui en est le fruit, c'est par elle que nous recherchons et que nous possédons l'auteur libéral de toutes choses, celui à qui nous devons en tout, rendre la gloire qui lui appartient, autrement nous serons rudement châtiés pour avoir su ce qu'il fallait faire et ne l'avoir pas fait. Pourquoi cela? Parce que celui qui agit ainsi, n'a pas voulu acquérir l'intelligence pour faire le bien, mais au contraire il a médité l'iniquité jusque sur sa couche (Ps 35,4-5) et il a tenté, comme un serviteur infidèle, de détourner et même de ravir à son profit la gloire que son excellent maître devait recueillir de biens dont il savait parfaitement, par la vertu de l'intelligence, qu'il n'était pas lui-même la source. Il est donc bien évident que la dignité sans la science est inutile et que la science sans la vertu nous mène à notre perte. Mais pour l'homme qui est en possession de la vertu, la science ne saurait être funeste ni la dignité inutile, il s'écrie et loue Dieu ingénument en ces termes : «Non, Seigneur, ce n'est pas à nous qu'est due la gloire, donne-la uniquement à ton nom » (Ps 113,9). Ce qui revient à dire : Seigneur, nous ne nous attribuons ni la science ni la dignité, nous rapportons tout à ton nom parce que c'est de lui que nous tenons tout.

6. Mais nous nous sommes un peu trop éloignés de notre dessein, en voulant prouver que ceux mêmes qui ne connaissent pas le Christ sont assez avertis par la loi naturelle, à l'occasion des biens du corps et de ceux de l'âme, d'aimer eux aussi Dieu, à cause de Dieu lui-même. En effet, pour résumer en quelques mots ce que nous avons dit plus haut, quel est l'infidèle qui ne sait pas qu'il n'a reçu que de celui qui fait lever son soleil sur les bons comme sur les méchants, et tomber la pluie sur les saints et sur les impies  (Mt 5,45), tous les biens nécessaires à la vie dont j'ai déjà parlé, tels que les aliments, la lumière et l'air? Quel homme, si impie qu'il soit, attribuera la dignité particulière à l'espèce humaine qu'il voit briller dans son âme, à un autre qu'à celui qui a dit dans la Genèse: « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance » (Gn 1,26) ? Qui est-ce qui verra l'auteur de la science dans un autre que celui qui enseigne tout aux hommes? Et de quelle main pensera-il recevoir ou avoir reçu le don de vertu, si ce n'est de celle du Dieu des vertus? Le Seigneur mérite donc d'être aimé pour lui-même, par l'infidèle qui du moins le connaît, quand même il ne connaîtrait pas le Christ, aussi celui qui n'aime pas le Seigneur Dieu de tout son coeur, de toute son âme et de toutes ses forces, est-il sans excuse, car la justice innée dans son coeur, aussi bien que sa raison, lui crie au fond de l'âme qu'il doit aimer de tout son coeur celui de qui il tient tout ce qu'il est. Mais il est bien difficile, disons mieux, il est impossible que l'homme, par ses propres forces ou par les forces du libre arbitre, rapporte entièrement à Dieu tout ce qu'il en a reçu, ne se le rapporte pas plutôt à lui-même et ne le retienne pas, comme lui appartenant en propre, ainsi qu'il est écrit quelque part : « Ils recherchent tous leurs propres intérêts » (Ph 2,21). Et ailleurs « L'esprit et les pensées de l'homme sont portés au mal » (Gn 8,21).

(1) - Lettre de Sévère, évêque de Milève, à saint Augustin : Il n’y a nulle mesure assignée à notre amour pour Dieu, attendu que la mesure selon laquelle on doit l'aimer est de l'aimer sans mesure". (Cf. Augustin, Ep. 109,2)