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Abbaye de Tamié
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Heureux les pauvres

Sermon de saint Bernard (extrait)
arcabas - tamié
Sermon de saint Bernard

(...) «Et, ouvrant la bouche, il les instruisait. » (...) Heureux ceux qui ont entendu parler la Sagesse même incarnée, qui ont recueilli des lèvres mêmes du Verbe de Dieu, les paroles qui en découlaient. Mais ce qu'ils ont entendu nous a été conservé et nous pouvons l'entendre à notre tour, quoique ce ne soit plus de ses lèvres. « Ouvrant donc la bouche, il les instruisait en disant : Bienheureux les pauvres d'esprit (Mt 5, 2). » Oui, on peut bien dire qu'il a ouvert sa bouche où se trouvent cachés des trésors de sagesse et de science et sa doctrine est bien celle de Celui qui a dit dans l'Apocalypse, « Je m'en vais faire toutes choses nouvelles » (Ap 22 5) et qui auparavant avait dit par un prophète : «Je vais ouvrir ma bouche, et ,je vous révélerai des choses cachées depuis le commencement du monde » (Ps 77, 2). Qu'y a-t-il de plus caché en effet, que le bonheur de la pauvreté? Et pourtant c'est la vérité même qui nous en parle, la vérité qui ne peut ni tomber ni induire en erreur, c'est elle qui nous apprend que « les pauvres d'esprit sont bienheureux » (Mt 5, 3). Et vous insensés enfants d'Adam, vous recherchez encore les richesses, vous désirez toujours les richesses, quand le bonheur de la pauvreté a été annoncé, prêché par un Dieu au monde et cru des hommes! Que les païens les recherchent, ils vivront sans Dieu; qu'un juif soupire après elle, il n'a reçu que des promesses qui ont rapport à la terre; mais de quel front, disons mieux, avec quelle conscience un chrétien recherchera-t-il les richesses après que le Christ lui-même a proclamé que les pauvres sont bienheureux ? Jusques à quand, enfants étrangers, jusques à quand votre bouche continuera-t-elle à ne parler que de vanité et à proclamer heureux les hommes qui possèdent ces choses, ces biens visibles, les biens de la vie présente, quand le Fils de Dieu a ouvert la bouche pour nous faire entendre la vérité, pour dire heureux les pauvres, malheur aux riches?

Mais remarquez bien qu'il ne parle pas des pauvres en général, des hommes du peuple qui ne sont pauvres que par le fait d'une misérable nécessité, non d'un acte louable de leur volonté. Je sais bien que leur misère et leur affligeante détresse, peut leur être utile auprès de la miséricordieuse bonté de Dieu, mais je sais aussi que le Seigneur n'a point parlé d'eux en cet endroit; il n'a parlé que de ceux qui peuvent dire avec le Prophète : «mon sacrifice sera volontaire » (Ps 53, 8). Il ne faut pas non plus conclure de là, que toute espèce de pauvreté volontaire soit ici l'objet des louanges de Dieu. En effet, il y eut des philosophes qui quittèrent tout, nous dit-on, afin, étant libres de tout souci des choses de ce monde, de pouvoir s'adonner plus librement à l'étude de la vanité; ils ne voulaient point être riches des biens de la terre afin de l'être d'avantage des choses qu'ils goûtaient plus. C'est pour les exclure qu'il est dit « les pauvres d'esprit» c'est-à-dire pauvres par le fait d'une volonté toute spirituelle. « Bienheureux donc les pauvres d'esprit » c'est-à-dire ceux qui le sont par suite d'une intention, d'un désir spirituel, uniquement pour plaire à Pieu et pour faire leur salut : « car le royaume des cieux est à eux ». Or, qui est-ce qui parle ainsi, qui déclare les pauvres bienheureux, et les enrichit de la sorte? Est-ce parce qu'il dit est vrai? Oui, n'en doutez pas car celui qui promet qu'il en sera ainsi, est capable de tenir à ses promesses. Si l'ennemi murmure, il lui répondra: ne m'est-il pas permis de faire ce que je veux ? Et votre oeil est-il mauvais parce que je suis bon (Mt 20, 15) ? Si tu as été justement humilié pour avoir voulu t'élever contre moi, ne faut-il pas élever ceux qui s'humilient pour moi? En effet, mes frères, si ce misérable ennemi a été précipité du ciel pour avoir aspiré à la grandeur, convoité l'élévation et présumé de monter plus haut qu'il n'était, n'est-il pas logique que ceux qui sont descendus à l'humble rang des pauvres volontaires, soient heureux et « possèdent le royaume des cieux » qu'il a perdu? Remarquez aussi avec quel à propos la Sagesse même a commencé par indiquer le remède au premier péché. C'est comme s'il avait dit en termes plus clairs : Vous voulez obtenir le ciel que l'ange a perdu par son orgueil, l'ange qui a été confondu dans sa propre force et au sein de ses innombrables richesses ? Embrassez l'humble pauvreté et il est à vous.
 « Bienheureux ceux qui sont doux. » Bien, très bien. Voilà, en effet, comment il convenait de louer la douceur, après avoir fait l'éloge de la Pauvreté, attendu que la première tentation qui éprouve ordinairement ceux qui ont tout quitte, c'est celle qui résulte des souffrances du corps et des afflictions auxquelles la chair n'est point encore habituée. À quoi bon la pauvreté si, ce qu'à Dieu ne plaise, celui qui s'est fait pauvre, tombe dans le murmure, devient impatient, ne peut plus supporter le joug de la discipline? Il est très bien aussi, qu'après la promesse du royaume des cieux, ils en reçoivent un autre de moindre importance, comme une sorte de gage afin que, selon ce mot de l'Écriture « nous ayons en même temps la promesse de la vie présente et celle de la vie future » ( 1 Tm 4, 8) et que, par ce que nous voyons en cette vie, nous concevions une ferme espérance des biens de l'autre. « Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre. » Or, par cette terre je comprends notre corps , attendu que si l'âme veut le posséder, si elle veut régner sur ses membres, il faut qu'elle soit elle-même pleine de douceur et soumise à son supérieur, car elle trouvera son inférieur tel qu'elle se sera montrée elle-même envers son supérieur. La créature, en effet, prend les armes pour venger l'injure de son Créateur. Ainsi toute âme qui trouve sa chair révoltée contre elle, doit reconnaître qu'elle est elle-même moins soumise qu'elle ne doit aux puissances supérieures. Qu'elle s'adoucisse donc et qu'elle s'humilie sous les mains puissantes du Très-Haut, qu'elle se soumette à Dieu, ainsi qu'aux prélats qui lui commandent de sa part et aussitôt elle trouvera un corps obéissant et soumis aussi. En effet, c'est la Vérité même qui nous le dit : « Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre ». Or voyez si ce second remède n'est pas celui que réclame notre seconde blessure. En effet, après la chute de l'ange, Ève est la première créature qui pèche ; agitée par l'inquiétude de l'esprit, elle rejette en même temps le joug si doux et le fardeau bien léger de la défense du Seigneur parce qu'elle De veut point attendre qu'elle mérite de recevoir la perfection de son bonheur de la main de Dieu qui lui avait déjà donné tout le reste et préfère la cueillir elle-même, sûr le conseil du serpent. Voilà pourquoi elle perdit le paradis, la terre des délices, voilà pourquoi elle ressentit dans son corps même une loi de révolte. Mais peut-être, à ces mots du Seigneur, soupirez-vous déjà après la mansuétude et vous plaignez-vous de la sauvagerie de votre propre crieur, de ses mouvements qui le font ressembler à une bête féroce, de son humeur farouche et indomptée.

(Extrait du sermon 1 pour la Toussaint)