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Abbaye de Tamié

Homélie TO 6

Par Frère Raffaele

Homélie pour le 6ème dimanche du temps ordinaire

(Mc 1, 40-45)

 

- Jésus rencontre un lépreux. C’est-à-dire, un homme atteint d’une maladie qui, à l’époque, était ressentie non seulement comme particulièrement répugnante, mais aussi comme une marque de honte et d’infamie. La crainte de la contagion contraignait ces malades à vivre à l’écart, hors des villes et des villages, dans des lieux déserts ; car ils constituaient une menace pour la santé et la société des bien portants. De plus, la lèpre apparaissait comme une conséquence de la colère divine : dans l’Ancien Testament, elle est énumérée parmi les malédictions infligées à l’homme qui viole l’Alliance avec le Dieu d’Israël, et la théologie juive de l’époque la considérait comme un châtiment des péchés commis. Le lépreux était impur et le contact avec lui transmettait l’impureté, tout comme le contact avec un mort. La condition du lépreux était vraiment la plus humiliante, la plus désespérée en Israël : le lépreux, dit l’Écriture avec une image percutante, « est comme quelqu’un à qui son père aurait craché au visage » (Nb 12,14).

 Marginalisé, impur, souffrant, culpabilisé : voilà la situation dramatique du lépreux. Il est frappé à tout point de vue : physique, social, affectif, psychologique, moral et religieux. Eh bien, le lépreux de notre évangile franchit la barrière élevée entre lui-même et les autres en courant auprès de Jésus et en le suppliant avec des mots émouvants et instructifs. « Si tu le veux, tu peux me purifier », dit-il.

 Autrement dit, il s’en remet complètement à Jésus, sans s’enfermer en lui-même dans un désespoir stérile. Il se livre à la bienveillance de Jésus, à son bon plaisir, comme s’il lui disait : « Si c’est ta joie de me guérir, tu peux le faire. » Le gage de sa guérison, c’est de savoir qu’elle est voulue aussi par un autre, qu’elle fait aussi la joie d’un autre. « Tu as du prix à mes yeux, et moi, je t’aime », dit Dieu dans le livre d’Isaïe (43, 4). Savoir que sa vie est précieuse aux yeux d’un autre libère également notre lépreux de ce sentiment de culpabilité qui pèse sur lui plus encore que la maladie de son corps. 

 Jésus, devant cet homme, est saisi de compassion, c’est-à-dire, il souffre avec lui, il éprouve de la miséricorde, il sent que son cœur s’attendrit avec une intensité qui va brûler la misère de l’autre. C’est cela, la miséricorde : la rencontre d’un cœur qui se laisse toucher par la misère de l’autre et parvient à l’éliminer. Jésus touche le lépreux, en bravant l’interdit de la Loi, il lui parle et le renvoie au prêtre pour que sa guérison soit constatée et qu’il soit ainsi réadmis au culte et à la vie sociale.

 Cet évangile interpelle notre cœur : est-il encore capable de se laisser toucher, blesser, par la détresse de l’autre, par la misère, la maladie, la souffrance du corps et de l’esprit de l’autre ? Ou bien les images tragiques de souffrance et de mort que les média nous mettent sous les yeux tous les jours ont provoqué désormais en nous une accoutumance, qui nous mène à l’indifférence et à la démission ? Jésus nous montre qu’il prend à cœur la guérison et la vie du lépreux, de cet homme qui n’a plus ni éclat ni beauté pour attirer les regards, cet homme devant qui on se voile la face, comme dit le prophète Isaïe.

Cet évangile s’achève par une situation paradoxale. Le lépreux, malgré l’injonction de Jésus, proclame et répand la nouvelle de sa guérison. Or, la guérison des lépreux était l’un des signes de la venue du Messie, mais Jésus ne veut pas que la foi en lui soit fondée sur des signes de force et de puissance, séparés de la faiblesse et de l’impuissance de la Croix. C’est pourquoi cet évangile se termine par une interversion des rôles tout à fait surprenante : « Jésus, nous dit saint Marc, ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l’écart, dans des endroits déserts. » Jésus a guéri le lépreux, mais c’est lui qui se trouve maintenant dans la situation du lépreux, interdit de séjour dans la ville. Jésus a guéri le lépreux, mais il a dû prendre sur lui la situation de l’autre. En le touchant, il a contracté son impureté, et maintenant c’est lui l’exclu.

 Ainsi, la puissance du miracle doit être comprise à la lumière de l’impuissance de la Croix, où Jésus, le seul homme sans péché, prend la place des pécheurs, des sans-Dieu, de ceux qui sont dans la honte et la marginalisation. Ainsi, la misère du lépreux devient la misère du Crucifié, le Serviteur du Seigneur annoncé par le prophète Isaïe, méprisé par les hommes, frappé par Dieu, sans éclat ni beauté pour attirer les regards, pareil à celui devant qui on se voile la face (Is 53, 2-4). Misère, pourtant, où resplendit la gloire de celui qui prend sur lui et porte les infirmités et les péchés des hommes. Misère du Crucifié où resplendit la gloire de la miséricorde. Amen.