Document Actions
Blason La Trappe
Lettre de dom Augustin de Lestrange
Vienne Août 1798
Relatant le départ de la Valsainte pour l'Autriche

Archives de l’Abbaye de la Trappe, cote 871/7

 

J.M.J.

J’aurais bien désiré vous donner plutôt le détail de notre émigration de la Valsainte, mais les occupations plus que multipliées qui me sont survenues ne m’en ont pas donné le loisir, car je suppose bien que vous n’êtes plus à ignorer le triste sort de la Suisse [1]. Je voyais un peu de loin l’orage se former et j’avais pris la précaution de faire partir plusieurs de nos frères et soeurs et je leur avais fait prendre la route d’Allemagne pour nous préparer la voie. Je me proposais de vider ainsi la maison insensiblement, mais l’entrée subite des Français dans le Valais ne me laissèrent plus le temps de temporiser. Je vole donc d’abord à Romont où le danger me paraît le plus pressant et j’arrive le soir même où les Patriotes du pays devaient venir investir la maison du Baillif. Je fais partir aussitôt nos frères du tiers-ordre et les enfants qui sont dans le cas de les suivre. De là je viens la nuit 30 janvier à la Valsainte [2] où nos frères qui n’étaient instruits de rien prenaient tranquillement leur repos. Je fais éveiller ceux que j’avais dessein de faire partir. Nous passons la nuit à faire à la hâte le paquet du plus nécessaire, je dis la ste messe à laquelle communient tous nos frères et à 10 h du matin nous nous mettons en marche. Il paraissait tout naturel que l’on s’informât des motifs d’un départ si précipité et que l’on nous empêchât au moins d’emmener les enfants qui nous suivaient (j’ai su depuis que l’on avait fait de vives motions contre moi à ce sujet) cependant malgré l’esprit de révolution qui animait déjà le peuple nous ne recevons partout que des témoignages de commisération. On plaignait notre sort et on était édifié de nous voir aussi calmes et aussi tranquilles que si notre voyage eut eu pour termes l’objet le plus agréable. Arrivés au monastère de St-Urbain de l’Ordre de Cîteaux, où nous fûmes reçus avec toute la charité possible, je donne à nos frères une marche route, et je revole à Fribourg pour pourvoir à l’évacuation totale de notre monastère, et il était temps car le pays de Charmay déjà constitué en district avait fait mettre garnison à la porte de la Valsainte avec ordre de ne rien laisser sortir. Je parviens néanmoins a faire lever tous les obstacles et je mande à nos frères de sortir sur le champ avec tout ce qu’ils pourront emporter et de se rendre à un certain village que je leur indiquai. Je ne pouvais moi-même aller les chercher comme les premiers, parce que je craignais de m’exposer à tomber entre les mains des François ou des patriotes suisses. Ils obéissent sur l’heure et se rendent au village indiqué où j’eus le bonheur de les rejoindre. Nous nous mettons en marche uniquement appuyés sur l’adorable Providence. Partout on nous reçoit avec la plus grande charité. Les aubergistes mêmes quelquefois ne veulent rien prendre, ou se contentent d’une somme très modique. Nous arrivons ainsi heureusement sur les frontières d’Allemagne. Déja la divine Providence avait procuré à nos frères qui nous avaient précédés des asiles. Ils avaient d’abord été obligés de séjourner quelques jours à Constance. Mais avec quelle charité n’y furent-ils pas reçus par les prêtres français qui, oubliant alors leur propre indigence leur donnaient dans la joie de leur coeur et avec profusion même tout ce qui leur était nécessaire. Ils les servaient à table de leurs propres mains et portaient à un quart d’heure de distance le dîner aux infirmes qui ne pouvaient venir le prendre à la table commune où ils allaient prendre leur repas. Quelle confiance tout cela ne devait-il pas m’inspirer envers la divine Providence ! Aussi m’appuyant entièrement sur elle, je laisse mes frères au nombre de plus de trente-six dans une auberge dans un bourg près de Constance et je pars pour leur chercher une retraite dans un monastère voisin, en attendant que la saison [3] nous permît de nous remettre en route. Je m’adresse dans une abbaye de femmes nobles appelle Klaustrewal. Tout, au dire des personnes extérieurs, nous était contraire dans cette maison, jamais je ne pouvais y avoir accès. Eh bien (admirez encore la bonté de Dieu à notre égard) on a la charité de nous y recevoir non pas pour huit jours seulement, mais pour six semaines et plus, et au moins au nombre de quarante. On nous y a prodigué toutes les chose nécessaires à la vie. Quelques-uns de nos frères y tombèrent malades et furent soignés avec une charité qu’il me serait difficile d’exprimer et à notre départ on nous a fourni les voitures et les chevaux nécessaires pour le transport de nos effets. J’oubliais de vous dire que l’aubergiste, qui pendant mon absence avait traité nos frères avec tout le soin possible pendant 7 à 8 jours, ne voulant rien prendre, donnant pour raison quelle avoir été assez payée par toutes les prières qui avoient été faites dans sa maison, le domestique lui-même ne voulut rien accepter. Quelle charité ! Quant à nos frères et à nos soeurs qui restaient encore en Valais [4], la divine Providence ne leur fut pas moins favorable qu’à nous, Car se trouvant tout à coup investis par les Patriotes, Dieu leur donna assez de force et de courage pour franchir les montagnes [5], unique voie qui leur restait pour échapper aux Français. Arrivés en Allemagne le bon Dieu leur ménagea comme à nous, un lieu de retraite en attendant le départ.

Je crois vous avoir mandé dans le temps que la princesse Louise, fille du Prince de Condé, était entrée parmi nos Religieuses et avait pris l’habit de novice vers la fin du mois de septembre sous le nom de Soeur Marie-Joseph. Dès que je vis l’orage gronder, je l’engageai à faire des démarches auprès de l’empereur de Russie pour nous obtenir un établissement dans ses états, et comme je comptais beaucoup sur la réussite de cette demande, je faisais tenir nos frères tous prêts à partir aussitôt la réponse arrivée. Comme il était nécessaire de passer par les états de l’empereur d’Allemagne elle fut encore obligée de faire de nouvelles démarches pour des passeports et elle en obtint pour toute la Trappe. Sur ces entrefaites, l’empereur de Russie députa aà la Princesse un officier de ses gardes pour la [2] conduire à l’extrémité de la Pologne-Russe dans un monastère nommé Orscha appartenant ci-devant aux R.P. de la Ste-Trinité, qu’il lui donnait pour asile avec quinze Religieux et quinze Religieuses. Il lui envoya en même temps de l’argent pour les frais du voyage et cet officier ne doit point la quitter qu’il ne l’ait mise en possession dudit monastère. Le nombre déterminé de trente sur deux cents dont je me voyais chargé était bien loin de remplir mes espérances. Néanmoins plein de confiance en Dieu je cru devoir profiter des passeports avantageux que la princesse avoir obtenu d’Allemagne pour passer tous en Autriche et attendre de la charité et de la piété de cet empereur un asile pour ceux de nos frères et soeurs que je ne pouvais point emmener avec moi en Russie. Ce fut dans cette espérance que je laissai dans la Bavière sous le bon plaisir du prince pour la facilité des personnes de France qui voudraient se retirer parmi nous. J’espère, si les circonstances le permettent, former un établissement dans cet Électorat. J’ai donné ordre à nos frères de recevoir tous les sujets qui se présenteront et un simple billet signé de ma main leur sert de passeport. Nous nous embarquâmes donc tous sur le Danube et d’abord en différentes bandes. Pour moi je montai avec quelques religieux et religieuses et enfants sur un radeau que l’électeur fit construire et charger de vivres nécessaires pour la route et nos frères et soeurs s’embarquèrent du lieu de leur asile sur des bateaux. Mais nous nous réunîmes a Passau et nous voyageâmes alors tous ensemble, c’est à dire environ deux cents personnes jusqu’à Linz première ville d’Autriche. Ce qu’il y eut de plus remarquable dans notre route c’est la joie et si j’ose bien dire le respect avec lequel nous fûmes reçus partout. Lorsque les temps et les lieux le permettaient nous allions en arrivant à l’église pour y rendre nos hommages à Jésus Christ et à sa sainte Mère en y chantant le Salvé et on a remarqué qu’il n’a point été chanté de fois qu’il n’y ait eut des larmes de répandues ! Quel bonheur si nous avons pu édifier un peu le public dans un moment où il reçoit tant d’outrage ! Quand notre voyage n’aurait servi qu’à cela, je serais content.

Quoi que toutes mes espérances fussent fondées sur les bontés de l’empereur d’Allemagne je crû néanmoins qu’il était à propos de nous diviser. En conséquence, de Linz j’en fis partir une bande pour Prague en Bohême et je continuai ensuite notre route dans le dessein de nous séparer de nouveau à Krems, les uns pour aller en Russie et les autres pour se rendre a Vienne. Mais comme on nous dit en route que nos frères pouvaient éprouver quelque difficulté pour entrer dans cette ville, je me déterminai à les y accompagner pour travailler moi-même à les tirer d’embarras. À une demie lieu de Vienne je fais débarquer et après avoir pourvu au logement de nos frères et soeurs je me rends dans cette ville pour aplanir les difficultés que l’on nous avait tant exagérées. Mais Dieu permit que je n’en trouvai aucune.

Comme notre chère Soeur Marie-Joseph avait demeuré autrefois dans un monastère des religieuses de la Visitation, je la priai de me donner une lettre pour la supérieure espérant tout de la charité qui est l’esprit de cet Ordre et je ne fus pas trompé dans mon espérance, car ces bonnes religieuses se sont empressées de nous offrir un asile dans leur monastère. Il y a déjà huit semaines [6] que nous y sommes au nombre de cent individus environ et loin que ce long temps qui passe de beaucoup celui que je me proposais de rester ralentisse leur charité, il semble au contraire qu’elles en prennent un nouveau sujet de nous la prodiguer, car non seulement elles pourvoient et plus qu’abondamment à notre subsistance et au soulagement de nos infirmes, mais encore tous les jours elles nous donnent de nouvelles preuves de leur tendre et généreuse charité par différents dons de reliquaires, d’ornements, de livres, etc. et tout cela avec une expression si sensible de joie et de charité, que nous nous voyons dans l’impossibilité de pouvoir leur refuser, dans la crainte de les contrister. À les entendre ce n’est pas nous qui leur devons de la reconnaissance, mais ce sont elles qui nous en doivent et une très grande pour avoir choisi leur monastère pour asile. Enfin elles nous chargent encore de vivres pour la route. Ô charité ! Ô Dieu de charité, suppléez donc mais abondamment et surabondamment à l’impuissance où nous sommes de reconnaître tant de charité !

Nous avons le bonheur de chanter la majeure partie de nos offices à l’église ; il y a toujours des étrangers qui se font un plaisir d’y assister, mais les dimanches et fêtes l’église est entièrement pleine. Je croyais ne rester à Vienne qu’une huitaine de jours environ et j’avais tout lieu de l’espérer d’après la bonté avec la quelle l’empereur voulut bien me promettre de nous faire placer au plus tôt. Mais les affaires à la cour ne vont pas toujours aussi vite qu’on le désirerais bien. Je fus quatre semaines à attendre une réponse décisive. Enfin au bout de ce temps je reçois des lettres patentes de l’empereur par les quelles Sa Majesté daigne nous prendre sous sa protection impériale et accorde aux cents soixante-cinq individus de la Trappe qui se trouvent dans ses états un monastère [7] dans la Bohême jusqu’à la mort des Religieux, mais avec défense de recevoir de novice. Ces lettres ordonnent au Gouvernement de Bohême de nous mettre au plus tôt en possession de ce monastère, d’y faire les réparations et séparations nécessaires pour la clôture des religieuses ; enfin de [3] nous assigner un terrain, des bestiaux, ustensiles pour pouvoir vivre du produit etc.

Je pars aussitôt pour Prague, mais de nouveaux obstacles. Le Gouvernement avait fait du monastère assigné un hôpital militaire. On m’en propose un autre. Je vais le voir, j’y installe une partie de nos frères et tout cela, malgré toutes mes diligences, me retint encore quatre semaines en Bohême. Mais enfin tout est terminé, il ne me reste plus qu’à voir cet asile devenir un réel et solide établissement, ce que j’ose attendre de la bonté du Seigneur. Fiat, fiat.

 

 

_________________________________________


Texte original - Orthographe conservée

Émigration de la Val Sainte

Texte de dom Augustin de Lestrange,

Archives de l’Abbaye de la Trappe, cote 871/7

Orthographe conservée

 

 

J.M.J.

J’aurois bien desiré vous donner plutot le détail de notre émigration de la Val‑Ste, mais les occupations plus que multipliées qui me sont survenues ne m’en ont pas donné le loisir, car je suppose bien que vous n’etes plus a ignorer le triste sort de la Suisse. Je voyois un peu de loin l’orage se former et j’avois pris la précaution de faire partir plusieurs de nos frères et soeurs et je leur avois fait prendre la route d’allemagne pour nous préparer la voie. je me proposois de vuider ainsi la maison insensiblement, mais l’entrée subite des françois dans le valais ne me laissèrent plus le temps de temporiser. Je vole donc d’abord à Romont ou le danger me paroit le plus pressant et j’arrive le soir même ou les Patriotes du pays devoient venir investir la maison du Baillif. Je fais partir aussitot nos frères du tiers ordre et les enfants qui sont dans le cas de les suivre. dela je viens la nuit 30 janvier a la val-Ste ou nos frères qui n’étoient instruits de rien prenoient tranquillement leur repos. je fais éveiller ceux que j’avois dessein de faire partir. nous passons la nuit a faire a la hate le paquet du plus nécessaire, je dis la ste messe a la quelle communient tous nos frères et a 10 h du matin nous nous mettons en marche. il paroissoit tout naturel que l’on s’informat des motifs d’un départ si précipité et que l’on nous empecha au moins d’emmener les enfants qui nous suivoient (j’ai sçû depuis que l’on avoit fait de vives motions contre moi a ce sujet) cependant malgré l’esprit de révolution qui animoit deja le peuple nous ne recevons partout que des témoignages de commisération. On plaignoit notre sort et on étoit édifié de nous voir aussi calmes et aussi tranquils que si notre voyage eut eu pour termes l’objet le plus agréable. arrivés au monaster de St urbain de l’ordre de Citeaux, ou nous fumes reçus avec toute la charité possible, je donne a nos frères une marche route, et je revole à fribourg pour pourvoir a l’évacuation totale de notre monaster, et il étoit temps ; car le pays de Charmay déjà constitué en district avoit fait mettre garnison a la porte de la val‑Ste avec ordre de ne rien laisser sortir. je parviens neamoins a faire lever tous les obstacles et je mande a nos frères de sortir sur le champ avec tout ce qu’ils pourront emporter et de se rendre a un certain vilage que je leur indiquai. Je ne pouvois moi meme aller les chercher comme les premiers, par ce que je craignois de m’exposer a tomber entre les mains des françois ou des patriotes suisses. ils obéissent sur l’heure et se rendent au vilage indiqué ou jeus le bonheur de les rejoindre. nous nous mettons en marche uniquement appuyés sur l’adorable providence. par tous on nous reçoit avec la plus grande charité. les aubergistes memes quelque fois ne veulent rien prendre, ou se contentent d’une somme très modique. nous arrivons ainsi heureusement sur les frontiers d’allemagne. déja la divine providence avoit procuré a nos frères qui nous avoient précédés des azyles. ils avoient d’abord été obligés de séjourner quelques jours a constance. mais avec quelle charité n’y furent ils pas reçus par les prêtres françois qui, oubliants alors leur propre indigence leur donnoient dans la joie de leur coeur et avec profusion meme tout ce qui leur étoit nécessaire. ils les servoient a table de leurs propres mains et portoient a un quart d’heure de distance le diner aux infirmes qui ne pouvoient venir le prendre a la table commune ou ils alloient prendre leur repas. quelle confiance tout cela ne devoit il pas m’inspirer envers la divine providence ! aussi m’appuyant entièrement sur elle, je laisse mes frères au nombre de plus de trente six dans une auberge dans un Bourg près de Constance, et je pars pour leur chercher une retraite dans un monastère voisin, en attendant que la saison nous permit de nous remettre en route. je m’adresse dans une abbaye de femmes nobles appelle Claustreval. tout, au dire des personnes extérieurs, nous étoit contraire dans cette maison, jamais je ne pouvois y avoir acces eh bien (admirez encore la bonté de dieu a notre égard) on a la charité de nous y recevoir non pas pour huit jours seulement, mais pour six semaines et plus et au moins au nombre de quarante. on nous y a prodigué toutes les chose nécessaires a la vie. quelques uns de nos freres y tomberent malades et furent soignés avec une charité qu’il me seroit difficile d’exprimer et a notre départ on nous a fournit les voitures et les chevaux nécessaires pour le transport de nos effets. j’oubliois de vous dire que l’aubergiste, qui pendant mon absence avoit traité nos freres avec tout le soin possible pendant 7 a 8 jours ne voulant rien prendre, donnant pour raison quelle avoir été assez payée par toutes les prieres qui avoient été faites dans sa maison, le domestique lui-meme ne voulut rien accepter. quelle charité ! quant a nos freres et a nos soeurs qui restoient encore en vallais. la divine providence ne leur fut pas moins favorable qu’à nous. car se trouvant tout a coup investis par les Patriotes, dieu leur donna assez de force et de courage pour franchir les montagnes, unique voie qui leur restoit pour échapper aux françois. arrivés en allemagne le bon dieu leur ménagea comme a nous un lieu de retraite en attendant le départ.

Je crois vous avoir mandé dans le temps que la princesse Louise fille du Prince de Condé, étoit entrée parmit nos Religieuses et avoit prise l’habit de novice vers la fin du mois de 7bre sous le nom de Soeur Marie Joseph. des que je vis l’orage gronder, je l’engagai a faire des démarches aupres de l’empreur de Russie pour nous obtenir un établissement dans ses états, et comme je comptois baucoup sur la réussite de cette demande, je faisois tenir nos freres tous prets a partir aussitôt la réponse arrivée. comme il étoit nécessaire de passer par les états de l’empreur d’allemagne elle fut encore obligée de faire de nouvelles démarches pour des passeports et elle en obtint pour toute la Trappe. Sur ces entrefaites, l’empreur de Russie députa a la Princesse un officier de ses gardes pour la [2] conduire à l’extrémité de la Pologne-Russe dans un monastere nommé Orscha appartenant ci-devant aux R.P. de la Ste trinité, qu’il lui donnoit pour azyle avec quinze Religieux et quinze Religieuses. Il lui envoya en meme temps de l’argent pour les frois du voyage et cet officier ne doit point la quitter qu’il ne l’ait mise en possession dudit monastere. le nombre déterminé de trente sur deux cents dont je me voyois chargé étoit bien loin de remplir mes espérances. neamoins plein de confiance en dieu je cru devoir profiter des passeports avantageux que la princesse avoir obtenu d’allemagne pour passer tous en autriche et attendre de la charité et de la piété de cet empreur un azyle pour ceux de nos freres et soeurs que je ne pouvois point emmener avec moi en Russie. ce fut dans cette espérance que je laissai dans la Baviere sous le bon plaisir du prince pour la facilité des personnes de france qui voudroient se retirer parmit nous. j’espere, si les circonstances le permettent, former un établissement dans cet Électorat. J’ai donné ordre a nos freres de recevoir tous les sujets qui se présenteront, et un simple billet signé de ma main leur sert de passeport. nous nous embarquames donc tous sur le danube et d’abord en différentes bandes. pour moi je montai avec quelques Religieux et Religieuses et enfants sur un ratdeau que l’électeur fit construire et charger de vivres nécessaires pour la route, et nos freres et soeurs s’embarquerent du lieu de leur azile sur des Batteaux. mais nous nous réunimes a Passeau et nous voyageames alors tous ensemble, c’est a dire environ deux cents personnes jusqua Lintz prémiere ville d’autriche. ce qu’il y eut de plus remarquable dans notre route c’est la joie, et si j’ose bien dire le respect avec le quel nous fumes reçus partout. Lors que les temps et les lieux le permettoient nous allions en arrivant a l’église pour y rendre nos homages a J.C. et a sa ste mere en y chantant le Salvé et on a remarqué qu’il n’a point été chanté de fois quil ny ait eut des larmes de répandues ! quel bonheur si nous avons pû édifier un peu le publique dans un moment ou il recoit tant d’outrage ! quand notre voyage n’auroit servi qua cela, je serois content. Quoi que toutes mes espérances fussent fondées sur les bontés de l’empreur d’allemagne je crû neamoins qu’il étoit a propos de nous diviser. en conséquence de Lintz j’en fie partir une bande pour Prague en Bohême et je continuai ensuite notre route dans le dessein de nous séparer de nouveau a Creims les uns pour aller en Russie et les autres pour se rendre a Vienne. mais comme on nous dit en route que nos freres pouvoient éprouver quelque difficultée pour entrer dans cette ville je me déterminai a les y accompagner pour travailler moi meme a les tirer d’embaras. a une demie lieu de Viennes je fais débarquer et apres avoir pourvu au logement de nos freres et soeurs je me rends dans cette ville pour applanir les difficultés que l’on nous avoit tant exagérées. mais dieu permit que je n’en trouvai aucune. comme notre chere Soeur Marie Joseph avoit demeuré autrefois dans un monastere des Religieuses de la visitation, je la priai de me donner une lettre pour la Supérieure espérant tout de la charité qui est l’esprit de cet ordre, et je ne fus pas trompé dans mon espérance, car ces bonnes Religieuses se sont empressées de nous offrir un asile dans leur monastere. il y a déja huit semaines [8] que nous y sommes au nombre de cent individus environ, et loin que ce longtemps qui passe de beaucoup celui que je me proposois de rester ralentisse leur charité, il semble au contraire quelles en prennent un nouveau sujet de nous la prodiguer, car non seulement elles pourvoient et plus qu’abondamment a notre subsistance et au soulagement de nos infirmes, mais encore tous les jours elles nous donnent de nouvelles preuves de leur tendre et généreuse charité par differens dons de Reliquiaires, d’ornements, de livres &c. &c. et tout cela avec une expression si sensible de joie et de charité, que nous nous voyons dans l’impossibilité de pouvoir leur refuser dans la crainte de les contrister. a les entendre ce n’est pas nous qui leur devons de la reconnoissance mais ce sont elles qui nous en doivent et une tres grande pour avoir choisi leur monastere pour asile enfin elles nous chargent encore de vivres pour la route. o charité ! o dieu de charité, suppléez donc mais abondamment et surabondamment a l’impuissance ou nous sommes de reconnoitre tant de charité ! nous avons le bonheur de chanter la majeure partie de nos offices a l’église ; il y a toujours des étrangers qui se font un plaisir d’y assister, mais les dimanches et fêtes l’eglise est entierement pleine. je croyois ne rester a vienne qu’une huitaine de jours environ, et j’avois tout lieu de l’espérer d’apres la bonté avec la quelle l’empreur voulut bien me prommettre de nous faire placer au plutot. Mais les affaires a la cour ne vont pas toujours aussi vite qu’on le desirerois bien. je fus quatre semaines a attendre une réponse décisive. enfin au bout de ce temps je reçois des lettres Patentes de l’empreur par les quelles sa majesté daigne nous prendre sous sa protection impériale et accorde aux cents soixante cinq individus de la Trappe qui se trouvent dans ses états un monastere [7] dans la Bohême jusqu’a la mort des Religieux, mais avec deffense de recevoir de novice. ces lettres ordonnent au Gouvernement de Bohême de nous mettre au plutot en possession de ce monastere d’y faire les réparations et séparations nécessaires pour la cloture des Religieuses ; enfin de nous [3] nous assigner un terrain, des bestiaux, ustencilles pour pouvoir vivre du produit &c. je pars aussitot pour Prague, mais de nouveaux obstacles. le Gouvernement avoit fait du monaster assigné un hopital militaire. on m’en propose un autre. je vais le voir, j’y instale une partie de nos frères, et tout cela, malgré toutes mes diligences, me retint encore quatre semaines en Bohême. mais enfin tout est terminé, il ne me reste plus qu’a voir cet asile devenir un réel et solide établissement, ce que j’ose attendre de la bonté du Seigneur. fiat, fiat.



[1] - Elle venait d’être envahie par les troupes révolutionnaires françaises.

[2] - Annaye fondée par dom Augustin en 1792, près de Charmay.

[3] - Le départ eu lieu en janvier-février 1798.

[4] - À Sembrancher, une communauté de moniales avec à proximité quelques moines pour les aider dans les constructions et les gros travaux.

[5] - Au lieu de rejoindre Constance par Fribourg, ils durent remonter le Valais, passer par le col du St-Gothard, redescendre sur Domo-Dossola, remonter le col de San-Bernardino, passer par Coire.

[6] - L’arrivée à Vienne eut lieu dans les premiers jours de juin 1798.

[7] - Ancien monastère bénédictin de Kladruby. Consulter le site : http://kladruby.euweb.cz/

[8] - L’arrivée à Vienne eut lieu dans les premiers jours de juin 1798.

Abbaye Notre-Dame de Tamié - Plancherine 73200 Albertville - Savoie - France - webmestre@abbaye-tamie.com
Mentions légales | Plan du site