- Annales cistercienses de Manrique
- St Pierre de Tarentaise - Manrique - I
- St Pierre de Tarentaise - Manrique - 2
- St Pierre de Tarentaise - Manrique - 3
- Manrique - Biographie
MANRIQUE Angel (1577-1649)
Dictionnaire des auteurs cisterciens
Sous la direction de Émile Brouette, Anselme Dimier et Eugène Manning
La documentation cistercienne, vol. 16
Rochefort - 1975
Manrique (Angel) (1577-1649)
Issu d'une « nobilissima familia », Angel Manrique, fils de Diego de Medina Cisnaros et de Maria, sa femme, Manrique, naquit à Burgos le 28 février 1577 et reçut au baptême le prénom de Pedro. Il prit l'habit cistercien à 15 ans, le 9 avril 1592, à Huerta et, sous le nom de frère Angel, devint profès de cette abbaye le 18 avril de l'année suivante. D'une intelligence étonnante et précoce, il s'appliqua à la théologie et à la philosophie. Devenu licencié en théologie de l'Université de Salamanque en 1613, il fut un prédicateur très apprécié et obtint le titre de prédicateur de Sa Majesté. Il fut bientôt pourvu d'une chaire de théologie au collège St-Bernard à Salamanque et quatre fois devint supérieur de ce collège (avec le titre d'abbé), puis devint successivement conseiller, définiteur et général de la Congrégation de Castille (dans ces dernières fonctions de 1626 à 1629). En 1644, le roi d'Espagne Philippe IV le nomma au siège épiscopal de Badajoz (Estramadure), dont il prit possession le 10 septembre 1645. Il mourut le 28 février 1649 laissant une réputation de science immense et de sainteté. On notera spécialement qu'en 1633 il fut désigné comme grand prieur de Calatrava, mais qu'il ne put prendre possession de cette charge, chose dont il voulut s'expliquer à sa façon dans ses écrits et dont il garda un ressentiment certain. Un trait de son caractère semble ainsi se dessiner : il était vindicatif et rancunier.
Manrique prit la plume dès son entrée à Huerta. Il publia depuis l'âge de 28 ans tantôt en espagnol, tantôt en latin, et ne cessa de le faire jusqu'à sa mort et même après puisque son dernier volume est une publication posthume.
Il est l'auteur des ouvrages suivants :
1° Laurea Evangelica, Salamanque, 1605.
2° Santoral cisterciense, Burgos, 1610.
3° Pontificale cisterciense, Salamanque, 1610.
4° Sermn de la Beatificacion de San Ignacio, Salamanque, 1612.
5° Meditaciones para los dias de la Quaresma, Salamanque, 1612.
6° Meditacion del Martirio espiritual que padecio la Virgen Sanctissima en la Pasion de su Hi fo, Séville, 1612.
7° Santoral y Dominical cristiano para las fies-tas de Nuestra Senora y de otros Santos, 2 vol., Salamanque, 1620.
8° Discursos predicables para Iodas las fiestas de Nuestra Senora, s.l., 1620.
9° Apologia por la Mujer Fuerte Doha Maria Vela, Salamanque, 1620.
10° Exequias, tumulo y pompa funeral... en las honras del Reg Felipe III, Salamanque, 1621.
11° Discurso sobre el socorro del Clero al Estado Espanol, Salamanque, 1624.
12° Memorial por la Universidad de Salamanca, Salamanque, 1627.
13° Discurso que predico el P. Maestro Fr. A. Manrique en las fiestas que la Universidad de Salamanca celebro con motivo del nacimiento del Principe Don Baltasar Carlos, Salamanque, 1630.
14° La Historia y Vida de la Venerable Madre Ana de Jesus, Bruxelles, 1632.
15° Memorial al Senor Felipe IV, s.l., 1634.
16o Cisterciensium seu verius Ecclesiasticorum Annalium a condito Cistercio tomes primus... tomus quartus, (Annal. Cisterc.) 4 vol., Lyon, 1642, 1642, 1649, 1659.
17° Kalendario de los Santos de la Orden de Cister, Salamanque, s.d.
18o Memorial presentado al Santo Tribunal por la Universidad de Salamanca, s.l.n.d.
19° Apologia pro Deiparae Virginis immunitate ac innocentiae originali, s.l.n.d.
Il existe aussi une oeuvre inédite intitulée Nombramiento para Obispo de Badajoz et conservée à la Bibliothèque universitaire de Salamanque (ms 78/2376).
De tous ces ouvrages, celui que la postérité a attaché au nom d'Angel Manrique est relevé sub 16o et généralement cité sous le titre abrégé de Annales. C'est une oeuvre de maturité aux prétentions universelles. Loin d'être parfaite, elle peut néanmoins être considérée comme une des principales sources de l'histoire cistercienne.
Manrique est un écrivain polémiqué et c'est là reconnaître, s'il fallait encore en douter, l'importance de son oeuvre dans l'historiographie de l'Ordre. Deux ans après sa mort, l'Apologia historica por la ilustrissima Religion de Geromino Mascarenas ne le ménage pas, bien que lui reconnaissant honnêteté et loyauté sur quelques points. Par contre, au même moment, De Visch est pour lui un laudateur sans réserve. Bernardo de Brito (sub v°) dans sa Chronica de Cister, Lisbonne, 1602, lui sert de source principale. C'est un travail sans valeur historique, ou presque. Manrique le sait, le dit, mais y puise néanmoins largement, collectionnant ainsi faits légendaires, actes faux, tronqués ou interpolés, lettres apocryphes, fautes de localisations géographiques etc. Il est impossible d'établir ici une recension complète de ces types d'erreurs et sans doute de falsifications, cela exigerait un trop long développement.
S'il est insouciant à l'égard de certains renseignements qu'il rapporte sans soulever la question de véracité, Manrique manque donc de critique et ceci paraît beaucoup plus grave que les erreurs de faits ou de dates qu'on s’acharne à lui reprocher. Ses Annales devraient ainsi être considérées comme tout autre chose qu'un travail sérieux. Ce serait une déconsidération de l'érudition. Il est loisible de fournir à profusion des exemples de contre-vérités. Dresser un catalogue complet des confusions et des anachronismes des Annales est une entreprise de longue haleine, sans doute utile et même nécessaire, mais encore inachevée. Or, à ce compte, on pourrait massacrer Ughelli, la Gallia christiana, les Sacrosancta Concilia de Ph. Labbe, les premiers volumes des Acta Sanctorum et bien des recueils et travaux anciens et contemporains.
Dans ses quatre volumes, Manrique n'a-t-il d'autre intérêt que d'être une remarquable illustration de l'aphorisme errare humanum est ? Pis, la prévention de falsifications conscientes et de silences dénaturant les faits « par hargne et par rancune » a été portée contre lui par certains auteurs. Ce serait, dès lors, une production historique déplorable et même pernicieuse et son auteur un complaisant inventeur.
L'homme est complexe. Certes, il n'est pas le prince des historiens espagnols mais son oeuvre mérite mieux qu'une exécution sommaire. Il n'a pas que des défauts. Il fait preuve d'un grand souci d'heuristique, n'hésitant pas à consulter beaucoup de travaux dans plusieurs bibliothèques d'Espagne, des manuscrits venus de l'étranger (notamment les tabulae de l'Ordre) et des notes communiquées par Leandro Vadille qui avait fréquenté la Bibliothèque Vaticane. Son plan est simple, logique et bien charpenté, sa langue est claire comme son style.
Quand aujourd'hui certains critiques, et non des moindres, écrivent que l'aura de respect qui entoure les Annales et « forme un obstacle à la vérité » a pour origine le fait que ses contemporains les ont copiées et que ces copies, à leur tour, ont été copiées jusqu'à nos jours sans qu'on ait pris la peine d'en faire le contrôle, c'est de la part de ces critiques prendre autant, si pas plus, pour cible les historiens, ses successeurs, que Manrique lui-même.
Pourquoi cette aura, pourquoi ce succès durable? On entrevoit a priori trois raisons possibles :
- 1° le nom de Manrique était célèbre : Jorge (+ 1478) et Gomez (+ 1491) étaient des poètes connus il y avait également eu le cardinal Alphonse Manrique (+ 1538), archevêque de Séville et inquisiteur général ;
- 2° ses qualités d'orateur, sa réputation de savant et son renom de sainteté ;
- 3° et surtout, le fait que son oeuvre répondait à un souhait, une nécessité presque : posséder et pouvoir consulter commodément non pas une bibliothèque de monographies, mais quatre volumes in-folio, le format alors habituel des ouvrages sérieux, fournissant une « synthèse analytique » (ces deux mots ne s'excluant pas). On pouvait les loger dans une armoire à côté des premiers volumes des grandes collections que le 17e s. voyait naître. Toutes ces raisons sont mauvaises et extérieures à la valeur de l'oeuvre, mais elles semblent avoir bien existé.
On s'étonne d'entendre dire à son propos qu'on ne peut se dispenser de vérifier les documents qu'il transcrit et qu'il faut faire la critique de tout ce qu'il écrit. Comme si ce n'était pas la première obligation de tout historien utilisant des travaux même reconnus des plus solides (1). Mettant à part les falsifications et les silences qu'on dit voulus, la méthode de travail de Manrique est celle de son temps où l'on attend encore Mabillon pour donner, notamment à la critique sereine des textes, l'impulsion de la science des Mauristes. L'infaillibilité de Manrique est un mythe et c'est lui rendre le plus mauvais service que de vouloir la défendre. Et c'est ce service qu'ont voulu lui rendre certains de ses compatriotes et autres.
Savoir que l'histoire d'hier n'est pas celle d'aujourd'hui qui ne sera plus celle de demain, doit nous rendre modestes et indulgents. Ne pas connaître Manrique c'est se priver d'une immense gerbe de renseignements, dont la connaissance de documents aujourd'hui perdus. Ne voir que les défauts de son oeuvre est exagéré. Comme dans toute activité humaine, il faut savoir distinguer le bon grain de l'ivraie. Avançant prudemment sur le sol mouvant des Annales, l'historien peut encore se réjouir de posséder un instrument utile, en le réformant à l'occasion, à la connaissance de la longue histoire de l'Ordre de Cîteaux. En conclusion, on ne peut que reprendre le jugement du Père Cocheril, spécialiste du monachisme cistercien au Portugal et en Espagne : « Le chroniqueur Angel Manrique n'est pas assez sûr pour qu'on puisse toujours ajouter foi à tout ce qu'il écrit et se dispenser de vérifier les arguments qu'il développe».
(1) À l'époque de Manrique, l'imprécision des références est courante. Comment en aurait-il été autrement alors que rares étaient les inventaires et le classement rationnel par cote dans les dépôts monastiques et autres. Il y a encore aujourd'hui des inventaires, de ce fait, inutilisables dans certains dépôts publics d'Europe. Ce sont ceux dressés aux 17e et 18e s. et non remplacés.
Bibliographie
- Ch. DE Visch, Bibliotheca, p. 21-23 (bibliographie peu satisfaisante).
- In., Auctarium (éd. CANIVEZ), dans Cistercienser Chronik 38 (1928), p. 90.
- N. ANTONIO, Bibliotheca Hispana nova, t. I, Madrid, 1783, p. 90.
- R. Muniz, Biblioteca Cisterciense Espanola, Burgos, 1793, p. 202-207.
- M. MARTINEZ, ANIBARRO Y RIVAS, Intento de un Diccionario biografico y bibliografico de Autores de la Provincia de Burgos, Madrid, 1889, p. 334-339.
- T. LOZANO RUBIO, Suplemento a la Historia ecclesiastica de la Ciudad y Obispado de Badajoz, Badajoz, 1935, p. XXXVIII-LI.
- C. GARCIA, El Ilmo Fr. Angel Manrique, obispo de Badajoz (1577-1649), dans Collectanea O.C.R., 12, 1950, p. 195-207, 13, 1951, p. 128-139.
- P. GUERIN, Moreruela y los origines del Cister en Espana, dans Cistercium, 12, 1960, p. 209-214.
- In., Tradicion inconcusa de Moreruela ; ibid., 13, 1961, p. 244-248.
- M. COCHERIL, Les Annales de Frère Angel Manrique et la chronologie des abbayes cisterciennes, dans Studia Monastica, 6, 1964, p. 145-183.
- In., dans Dict. de Spir., t. X, 1977, col. 227-229.
Émile Brouette
