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Colloque boudhistes-chrétiens
Centre théologique de Meylan (CTM)
Juillet 2006



Frère Jean-Pierre Hennes de Tamié y participait non comme intervenant spécialiste, mais comme membre d'une équipe d'animation-préparation, ayant vécu personnellement un certain nombre de rassemblements de ce genre depuis 1989, en lien avec le DIM (dialogue interreligieux monastique, section francophone).



Une de ces premières réunions a eu lieu au monastère de St-Benoît sur Loire en 1979. Faire état d'un monastère veut dire qu'il y a eu des accueillants, les moines du lieu et des personnes qui se déplaçaient recevant cet accueil : des voyageurs, des pèlerins... Et si ce n'est pas un monastère, c'est pour le moins des accueillants et des accueillis, et l'expérience limitée dans le temps, d'un accueil mutuel, avec les ingrédients et le contexte du moment... Il n'y a pas de solution idéale : il y a des demandes et des désirs qui se font jour, des réponses et des lieux qui se proposent, plus ou moins aisément...
Les enjeux du dialogue interreligieux sont de tailles : aller vers la paix, faire la paix ; aller vers la vérité, faire la vérité, s'appuyer sur l'amour et le laisser grandir dans les situations difficiles : on est alors assez loin des petits accommodements et d'une religion à la carte, du syncrétisme et du relativisme, mais les écueils existent certainement et une certaine superficialité religieuse peut n'engager à rien.
Pour ma part, je pense que notre dialogue interreligieux s'ancre dans une pratique d'hospitalité de base qui suppose intelligence, imagination, sensibilité, adaptation apprivoisement, une forme d'adoption de l'autre ; c'est une démarche qui peut aller du plus simple au plus complexe, qui demande de la patience, de la vertu (de la sainteté !) ; c'est le risque d'une vie qui s'ouvre, se partage, se multiplie dans un ressaisissement de ses propres racines et de sa propre profondeur. Sans doute n'y a-t-il pas d'automatisme dans cette progression vers (ou avec) l'autre et les échecs sont possibles, mais il n'y a pas de raison de croire que la fidélité des uns et des autres, dans le temps ne portera pas de fruits. Si la vie spirituelle consiste à aller de commencements en commencements qui n'ont pas de fin, selon saint Grégoire de Nysse, alors je crois que le dialogue interreligeux entre bien dans cette dynamique là.
Je ne m'arrête pas de penser que nos colloques rassemblements interreligieux sont tout à fait étonnants au fil de leurs motivations, préparation, organisation, réalisation, même si tout n'a pas même valeur.

A Grenoble cette année en juillet, trois journées avec une intervention apéritive de sociologie dans une première soirée ;
- Un premier thème est l'unité et la diversité des pratiques dans une tradition spirituelle ;
- Un second thème est les fondements d'une tradition et sa finalité ;
- Un troisième thème est ce qui peut aider à l'ajustement de ces pratiques.
Les intervenants ont leur point de vue, il faut les écouter, les entendre, les respecter ; où est leur part de témoignage, ce qui nous touche ? Il y a des échanges entre intervenants eux-mêmes, entre intervenants et participants du colloque.
Cette année, dans l'ensemble tout cela s'est passé dans une bonne sérénité, ce qui n'est pas désagréable et permet une mise en place des rapports interpersonnels, ce qui est souhaitable et peut être la grâce du moment. Le chemin entre objectivité et subjectivité n'est pas parfaitement tracé, mais faire la vérité dans le temps d'un accueil mutuel n'est pas une pure fiction.
Il y a eu une soirée avec quelques ateliers : poésie liturgique (texte de Didier Rimaud), méditation bouddhiste, iconographie, des coups de pouce dans le cheminement psychanalytique de chacun...

Je ne vais pas nommer les dix intervenants et les animateurs, animatrices de cette manifestation, il ne sont pas venus ici pour se faire de la publicité. Je cite tout au moins les instances en présence :
Centre Karma Mingyur Ling
Centre Dagpo Kundreul Ling
Compagnie de Jésus
Institut catholique de Paris (ICP)
Voies de l'Orient – Bruxelles
Dialogue interreligieux monastique (DIM)
Centre théologique de Meylan (CTM) – Grenoble

Mais on peut dire que les noms de chacun, 90 participants environ, sont des noms de marche, de foi en recherche, d'accueil mutuel, que traversent ombres et lumières, déceptions et joies, où toutes les questions n'éliminent pas certitudes et amitiés. Ce sont des noms d'invités. Qui plus que jamais en la circonstance a frappé à notre porte pour faire de nous les convives d'un plus de vie que d'aucun ne veut brader...
Je suis particulièrement intéressé par l'état d'esprit qui peut se manifester dans le temps d'un tel colloque et en son lieu – il y faut une grande disponibilité et la conscience de l'état de voyageur des personnes présentes et leur situation de déplacement : migration, émigration ? On peut trouver là en chacun une soif, une demande, une capacité d'ouverture, une fragilité, aussi du pèlerin, ici à plus ou moins grande distance de ses repères habituels (dépaysement ?). C'est une originalité du colloque cette configuration de l'être pèlerin, avec sa vulnérabilité et ses aspirations en s'appuyant sur une communauté d'accueil, pour aujourd'hui en l'occurrence un centre théologique !
Interreligieux, le colloque n'est pas un pur débat d'idées et de doctrines. Il suppose des solidarités de base entre les partenaires et elles n'ont pas forcément couleurs de religions, il y a des liens de la vie de tous les jours, du travail et tous ces croisements dans une même ère culturelle pluriculturelle, européenne, politique, médiatique. En même temps il attire par le haut des personnes que ne rapprochent pas leurs milieux sociaux ou leur état de vie. Il y a la liberté d'être et de pouvoir s'exprimer librement. On peut dire que c'est un fruit parmi d'autres du Concile Vatican II et il y a cette manière toujours surprenante de l'Esprit au travail dans les coeurs.
Ceci dit, on peut se heurter à la complexité de la vie et des doctrines et y éprouver de la résistance sinon de l'incompréhension ! À l'expérience on sait qu'il faut tenir des repères d'organisation, maintenir un emploi du temps et que l'hospitalité du « pèlerin » suscite des demandes de nourritures spirituelle, matérielle, de soins prodigués, de silence, de prière sauvegardée et même sacrements, sacramentaux peuvent relancer l'élan du pèlerin, nourrir sa persévérance à ne pas renoncer au but.
Que dire, alors d'une parole qui tombe à point, d'un mot, d'une phrase, d'une pensée échangée, d'un sourire, d'un silence respectueux ou respecté : le cheminement de chacun peut s'en éclairer entre conférences, pauses, conversations... Je pense simplement que le petit plus d'hospitalité qui se vit dans ce moment privilégié et qui ne se reproduit pas à tous les coins de rue, à distance de certains convulsions médiatiques, peut être extrêmement fécond, sans être spectaculaire.
Au fil de ce compte-rendu-méditation, je pense que la réussite de notre colloque n'est pas de tout y réussir et on peut encore réfléchir sur des questions de méthode, de pédagogie, etc. On souhaite premièrement faire un bout de chemin avec l'autre : c'est un peu l'idée du pèlerinage avec soi-même et pourquoi pas avec Dieu, du pèlerinage commun de notre humanité sur cette terre ; cela ne supprime pas une part d'incompréhension et de questions en suspens.
Bouddhisme et christianisme sont deux grandes traditions riches en écoles qui se veulent universelles, en tenant compte des cultures particulières et je pense qu'elles sont capables d'échanges, il faut le souhaiter, mais ne relève pas d'un simple commerce de mondialisation, « échanger » ne veut pas dire interchangeable. Je me place du côté chrétien : dans la foi, il y a une option radicale et cette option est appelée à s'enraciner et à se renouveler ; elle fait du chemin sur cette terre, cela ne veut pas dire qu’elle doit se durcir. Dans l’ouverture à l’autre quel qu’il soit, il y a un risque de vie et ne soyons pas naïfs, un risque de mort… Simplicité de la colombe et prudence du serpent sont au rendez-vous de nos rapports, de nos passages à l’autre, l’accueil de l’autre. On y va avec la force, la confiance, d’un enracinement et aussi dans un élan en avant, avec un certain déséquilibre, condition de la marche.
Le colloque bordé d’un grand jardin, est bien une terre que l’on peut remuer, cultiver, enfumer et qui peut se prêter à diverses plantations, sans doute ne peut-on y planter n’importe quoi, n’importe comment. Ici même la sagesse et le goût d’un certain risque devront y trouver leur équilibre de fait, il faut viser une croissance, une fructification et on peut faire des erreurs. Qui est le jardinier ? Qui donne la croissance ? On voit que les uns et les autres se mettent à contribution, sous des formes variées, plus ou moins discrètes, visibles…
Bouddhistes et chrétiens, nous avons des choses à partager et d’autres traditions nous interpellent dans notre vie dans notre jardin. Saisir la grâce de la rencontre de celui qui se présente ne se programme pas et provoque notre liberté, notre disponibilité, notre attention la plus profonde.
Je reviens encore un peu sur cette présence du jardin dans la dynamique de ce colloque. Ce qui fait le lien entre les participants-pèlerins de la démarche interreligieuse c’est précisément ce fond de plein air, on voudrait ajouter : de pleine terre et de plein ciel, de plein souffle et d’eau vive.
On avance parfois que les religions convergent : beau programme ! Pour ma part, je trouve, selon mon expérience, sans doute limitée, qu’il y a surtout une recherche de vie plus originelle, plus vraie ; il y a la question de se dépouiller et d’un certain apparat (appareil) pour accéder à une vie plus libre, à une nature de fond plus irriguée, à une meilleure respiration en quelque sorte.
Dans le jardin du dialogue interreligieux, on souhaite qu’un souffle passe. À la suggestion de M. François Cheng de l’Académie, c’est un vide médian qu’il faut laisser agir et qui, en fait se révèle souffle unifiant pour les membres du dialogue, tout en les renvoyant à ce qui est leur énergie, leur ressource propre. On est alors dans un ternaire plus que dans un binaire. Qui en effet est le vrai terroir de notre dialogue et comment garder la mémoire de ce qu’il nous insuffle au-delà de nos rencontres ? Peut-on penser à un avenir du dialogue interreligieux si on ne peut faire mémoire de ce souffle là ?
Pour moi jusqu’à l’âge de 13 ans, j’ai pu croiser des camarades juifs dans la rue même où mon père tenait commerce, ce furent des saluts polis, mais cela n’allait pas plus loin. C’était à mi-chemin entre la fin de la seconde Guerre mondiale et Vatican II.
Tableau, esquisse d’un colloque pour essayer de mettre en valeur ces ingrédients d’une vie à recevoir, à transmettre, à partager. Interreligieux, c’est son qualificatif premier, il peut être théologique, doctrinal, spirituel, humain ; il est colloque des religieux dont la vie est concernée tout entière par ce dialogue : « Pour les chrétiens, ce n’est pas une matière à option », disait le cardinal Francis Azinge, quand il était à la tête du CPDI.
« Impossible à vivre ! » Impossible, mais nécessaire affirme un ami bénédictin, il faut une grâce particulière pour en assumer la nécessité sur des sentiers qui ne sont pas des autoroutes médiatiques ou autres. Et des graines de foi ! A défaut de baobab, il y a 3 ans, au précédent colloque du CTM, nous avons planté dans le jardin suivant une simple liturgie festive à la tombée du jour, à l’orée de la nuit un Ginko biloba, comme un lien avec l’Orient, l’Asie et des bouddhismes. Était-ce pour planter dans nos coeur aussi sagesse et prudence, audace et candeur ? Que ceux et celles qui se sentent appelées à ce genre de culture ne se gênent pas !
Je voudrais terminer en évoquant ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas. Un de mes frères, en prêchant sur le mystère de la Visitation annonçait la rencontre d’un Dieu cachée, Jésus en Marie et d’un prophète caché, Jean-Baptiste en Élisabeth, comme la lumière de toute vraie rencontre. Et il ajoutait : « Les prophètes cachées, les chercheurs de Dieu, quand l’Église s’avance vers eux dans le service et la clarté se sentent appelés à bondir de joie ! La source du bonheur et de la vie vient à eux cachée !

Les Actes du colloque sont publiés par le CTM dans "Les Cahiers de Meylan"
Pratiques spirituelles bouddhistes et chrétiennes en hospitalité,
Centre de Théologie Meylan-Grenoble - 2006
15 Chemin de la Carronnerie - 38246 Meylan cedex
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