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Abbaye de Tamié

Bernard de Maurienne

Évêque de 1146 à 1156 env.

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Bernard 1er de Maurienne
par un abbé de Tamié 1933
 
   

Dans la liste des évêques qui ont occupé le siège de Maurienne, paraît un certain Bernard dont l'identité ne semble pas bien fixée. Nous voudrions; dans ces quelques notes, jeter un peu de lumière sur cette figure énigmatique.

Dans ses « Mémoires pour l'Histoire ecclésiastique des diocèses de Genève... Maurienne »[1], Besson nous dit de ce Prélat que les Papes Anastase IV et Adrien IV lui confirmèrent l'union de la Prévôté de sa Cathédrale et, qu'ayant eu des différends avec les Sires de la Chambre, le Pape Eugène III commit spécialement Saint Pierre de Tarentaise pour remettre l'accord, ce qui eut lieu par acte passé à Aiguebelle le II des Calendes de juin 1153. II rapporte ensuite ce qu'en écrit Geoffroy d'Hautecombe en sa Vie du même Saint Pierre de Tarentaise. « Scribi fecerat (Petrus) libros Sancti Augustini super Psalmos et nulli adhuc Ecclesio deputaverat, sed sudabat eleemosyna in sinu ejus. Præsidebat Maurianensi Ecclesiae magni menti Bernardus Episcopus ; sicut in oe potissimun regione fæcunda [4] putpertas plures sibi pene contemporaneos insignes edidit sacerdotes, sanctum videlicet Hugonem Gratianopolitanum, Joannem Valentinum, Ismidionem Diensem, Ayrardum et Bernardum Maurianenses, nostrum hune Tarentasiensem Petrum et Bellicensem Anthelmum... " [2]

Besson ne nous dit ni l'année de son élection, ni celle de sa mort ; si Eugène III intervint en sa faveur, comme il a été dit, il était donc évêque avant 1153, année de la mort d'Eugène. Comme son prédécesseur Ayrald vivait encore en 1143 [3] ou même en 1145 [4] comme, d'autre part, son second successeur, un autre Ayrald, paraît en 1158 [5], il nous faut le placer entre 1145 et 1158 ; selon les calculs qui paraissent les plus vraisemblables, son pontificat aurait duré de 1146 à 1156.

C'est par une erreur manifeste que les Bollandistes le placent après 1167, le donnant comme successeur à un Airald dont ils disent : « Airardus ex Priore Carthusiae Portarum Episcopus Mauriannae anno 1145, mortuus anno 1167 cui tune successit Bernardus. » [6] Ils ne sont pas seuls d'ailleurs à commettre cette méprise [7].

Or, s'il y eut un Ayrald qui siégea après 1158 [8], Guillaume II le remplaçait déjà en 1162 puisque, cette année là, il fut présent avec Saint Pierre de Tarentaise, Saint Anthelme de Belley et Saint Amédée de Lausanne, à un acte de faveur de l'église de Genève [9]. Il y a eu ici confusion entre deux personnages du même nom qui ont vécu en réalité à des époques différentes.

[5] Mais quel était le Bernard qui nous occupe et quels avaient été ses antécédents avant son élévation au Siège de Maurienne ?

Nous pouvons croire tout d'abord, sans crainte de nous tromper, qu'il avait appartenu à l'ordre monastique. Geoffroy d'Hautecombe l'affirme équivalemment en le rangeant dans une série d'évêques tous sortis du cloître Saint Hugues de Grenoble était bénédictin de la Chaise-Dieu ; Saint Jean de Valence, cistercien, fondateur et premier abbé de Bonnevaux ; le Bienheureux Ayrald était chartreux comme Saint Anthelme [10] ; Saint Pierre de Tarentaise, cistercien, fondateur et premier abbé de Tamié. Quant à Ismier ou Ismidon de Die, des auteurs le font chanoine de Lyon avant son épiscopat [11] mais, Geoffroy, en le comptant, comme notre Bernard, parmi ceux que « Foecunda paupertas plures sibi contemporaneos insignes edidit sacerdotes » les a tenus, l'un et l'autre pour fils de la sainte pauvreté, c'est-à-dire, pour membres de l'ordre monastique.

Si Bernard fut moine, à quelle famille religieuse faut-il le rattacher ? Geoffroy ne nous donne à ce sujet aucune précision. Dans son énumération, Bénédictins, Chartreux, Cisterciens sont entremêlés sans aucun souci d'une quelconque classification.

D'aucuns ont voulu que notre Prélat ait été Chartreux, ils l'ont même identifié avec l'un des Bernard Prieur de Portes. Nous disons un Bernard car il y en a eu au moins quatre qui ont tous été Prieurs de Portes.

I. Bernard de Varon, bénédictin d'Ambronay, fondateur et premier Prieur de la Chartreuse de Portes, résignataire en 1147/8, mort le 12 Janvier 1152 [[12].

II.       Bernard, Chartreux de Portes, évêque de Belley en 1136, démissionnaire en 1140, Prieur de Portes en 1146/7, mort à Portes le 16 décembre 1152 [13].

III.    Bernard, Chartreux, Prieur de Portes, évêque de Die, 1173-1176[14].

IV.  Bernard de la Tour, Chartreux, Prieur de Portes, général de l'Ordre 1247/8-1253/7 [15].

Ce n'est qu'avec le second de ces différents personnages que l'indentification est possible, elle a été tentée et même admise comme certaine. Voici en effet ce qu'on lit, paraît-il, dans l'Histoire du Diocèse de Maurienne, par M. le chanoine Angleys, ouvrage que nous n'avons pu consulter personnellement. « Le Bienheureux Ayrald rendit son âme à Dieu... Il avait auprès de lui Ardutius, évêque de Genève, et Bernard de Portes qui avait été élu depuis peu sur le Siège de Belley. Il y renonça vers 1142 et s'en retourna à la Chartreuse de Portes dont il fut Prieur après la démission de Bernard I qui l'avait fondée. C'est de là qu'il dût partir pour venir en Maurienne à la mort d'Ayrald... Il succéda au Bienheureux Ayrald en 1146. » Si la citation est bien exacte, au moins quant au sens, tout ceci est peu cohérent. Bernard, qui vient de s'asseoir sur la chaire de Belley est présent en 1146 à la mort d'Ayrald, or il avait donné sa démission d'évêque en 1142 et succéda en 1146 à Ayrald sur le Siège de Maurienne ; entre temps, il avait été Prieur de Portes, succédant à Bernard I ; [7] malheureusement, ce dernier ne quitta sa charge qu'en 1146 ou même 1147/8, il ne pouvait donc avoir comme remplaçant quelqu'un qui devait être évêque de Maurienne depuis un an et plus ! 1

Les raisons que donne l'auteur pour appuyer son sentiment ne sont guère solides. Il se fonde sur une Chronique manuscrite de la Grande Chartreuse, laquelle, donnant comme successeur à Ayrald notre Bernard, le nomme expressément Bernard de Portes ; Bernardus a Portis, dénomination que lui donne également Saint Bernard en ses lettres.

Nous verrons bientôt ce que pense à ce sujet le principal chroniqueur des Chartreux et nous serons édifiés.

La seconde raison est que cette même chronique le désigne comme « nuper Bellicensis Episcopus » et dit qu'il n'accepta l'évêché de Maurienne que « a Papa compulsus ». Attendons ce que va nous dire bientôt l'Annaliste des Chartreux.

Enfin Geoffroy, dans sa Vie de Saint Pierre de Tarentaise, en parlant du Bienheureux Ayrald et de son successeur Bernard, les ferait sortir tous les deux du même monastère la Chartreuse de Portes. Ceci est manifestement erroné, Geoffroy ne dit rien de pareil, quelque violence qu'on puisse faire subir à son texte [16].

Voici par contre ce que nous dit D. Le Coulteux au T. II de ses « Annales Ordinis Cartusiensis ». À l'année 1146, il note le décès d'Ayrald, évêque de Maurienne ; en 1147, il observe pareillement que Bernard, ancien évêque de Belley, accepta cette année la charge de Prieur de Portes en remplacement de Bernard I., fondateur de cette maison. En 1150, à propos de l'élection de Natal au siège de Grenoble et des difficultés qui s'en suivirent, Bernard de Portes reparaît non comme évêque de Maurienne, mais comme moine de Portes et il reçoit de Saint Bernard la lettre 249. Enfin, en 1152, à l'occasion de la mort de Bernard, l'historien nous donne clairement son opinion sur le débat qui nous occupe. « Hunc Bernardum Petrus Franciscus Chiffletius S. J. vel potius qui de Bernardo ei documenta suggessit, ex Ecclesia Bellicensi ad Maurianensem translatum fuisse scribit ; sed ipsum cunfudisse certum est cum alio ejusdem nominis non nostri ordinis, qui circa annum quadragesimum quintum hujus saeculi Ayraldo Maurianensi episcopo succedens eamdem ultra praesentem annum gubernavit. Noster vero Bernadus de Portis jam desierat esse Praesul Bellicensis annis quinque antequam alter sedi Maurianensi praeficeretur : et domui Portarum praeerat eo tempore quo Ille suam adhue regebat Ecclesiam. »

Il explique plus loin comment a pu se produire la confusion : « Ex quibus constabit auctorum qui utrumque Bernardum confuderunt allucinationem inde provenisse quod ambo in eadem domo eodem tempore convixerint, prioris officium aliquando ibidem obierint ac S. Bernadi Clarae vallensis amicitia fuerint pariter honorati »

Ceci, en réalité ne s'applique pas directement à notre sujet mais il n'est pas inutile de le rapporter [17].

Nous n'entrerons pas dans le détail des preuves que l'Annaliste donne pour appuyer son affirmation ; retenons seulement que, pour lui, Bernard de Maurienne ne saurait être identifié avec Bernard de Portes, ancien évêque de Belley ; il n'était même pas Chartreux :[9] « Non nostri Ordinis ». Guichenon ne fait pas mention de Bernard de Maurienne parmi les hommes illustres sortis de Portes [18].

Morotius dans « Theatrum chronologicum S. Cartusiensis Ordinis » semble embrasser en un endroit le sentiment de Le Couteulx en s'appuyant sur les mêmes raisons [19], pourtant, en un autre endroit, il affirme que Bernard de Maurienne était moine de Portes [20], il est vrai qu'il n'a pour sources de son assertion que le fameux texte de Geoffroy, qui n'en dit rien, nous le savons ; Guichenon qui n'en souffle mot ; Chifflet qui a été enduit en erreur, au témoignage de Le Couteulx ; des catalogues de Maurienne dont nous ignorons la valeur nous ne pouvons vérifier non plus un autre auteur qu'il allègue : Augustin Deléglise.

On ne voit pas, somme toute, comment accorder ses dires et ses affirmations à deux pages de distance, et nous pouvons conclure, sans hésitation, que Bernard n'était pas Chartreux.

Pourtant, il était moine et, si les Chartreux l'ignorent, voici les Cisterciens qui le réclament.

Nous lisons, en effet, dans le « Menologium Cisterciense » de Chrysostome Henriquez, à la date du 26 octobre : « Maurianae depositio B. Bernardi episcopi ejusdem loci, qui ex sacro Cisterciensium Ordine assumptus, diversis et admirandis pietatis operibus clarus, oves sibi creditas sanctissime pavit et verbo praedicationis instruxit : cujus praeclara merita, singulares animi dotes, cordis lenitatem, mentis vigilantiam meditandi frequentiam, tota Ecclesia ea aetate mirabatur et venerabatur ; nam totius perfectionis perfectissimum se exemplar [10] exhibuit, consummatoque vitae cursu, beatam Deo animam feliciter reddidit » [21]. Éloge magnifique reproduit presque textuellement dans le Ménologe cistercien par un Moine de Thymadeuc [22] et par Bucelinus dans le « Menologium Benedictinum » à la même date [23].

Non seulement les Cisterciens réclament comme leur appartenant Bernard de Maurienne, mais, on le voit, ils en font un Bienheureux. Ont-ils des titres solides pour établir cette appartenance ?

Henriquez se réfère à plusieurs sources. Tout d'abord, naturellement, il identifie son Bernard avec celui dont parle Geoffroy dans la Vie de Saint Pierre de Tarentaise ; ensuite, il cite Barnabé de Montalbo au T. I. de ses Chroniques L. IV. cap. 47, qui s'exprime en ces termes : « Sanctus Bernardus episcopus Maurianae, Monachus Cisterciensis etc. » et ajoute après avoir énuméré plusieurs autres Prélats contemporains fameux par leur sainteté : « Inter hos praeclarissimos viros, non infimum obtinebat locum Bernardus (quem etiam esscrunt fuisse nostri Ordinis) Episcopus Mauriannae, etc. »

Il cite encore Philippe Séguin, lequel nombre notre Bernard parmi les Évêques pris dans l’Ordre de Cîteaux en ces termes de son Chapitre 21. « Beatus Bernardus Cisterciensis Monachus ad Episcopatum Mauriannensem evocatus, Ordinem quem professus fuerat non deseriit sed eum muftis sanctitatis titulis decoravit. » Nous Ignorons sur quel fondement se sont basés Séguin et Montalbo.

Manrique, dans ses « Annales Cistercienses » tout en reproduisant le texte de Geoffroy se contente de [11] nommer Bernard sans s'enquérir de ses antécédents [24].

Par contre, Mgr Willi, dans son Catalogue des Papes, Cardinaux, Archevêques et Evêques cisterciens, le range sous le N° 123 « Bernard, abbé d'Hautecombe, évêque de Maurienne en 1153, mort le 27 mars 1158 » [25]. Il se réfère au Gallia Christiana T. XVI 627 et à des sources qui semblent bien toutes dériver d'Henriquez.

Que Bernard ait été Abbé d'Hautecombe, la chose n'est pas impossible ; cependant, dans la liste des Abbés de cette maison, on ne trouve personne de ce nom. Si nous en croyons Blanchard [26], Vivian le 1er abbé aurait gouverné de 1135 à 1139 (?) Saint Amédée lui aurait succédé (1139-1144) viendrait ensuite Rodolphe qui paraît de 1156 à 11160 (?) etc. On le voit, il ne serait pas impossible de placer un Bernard de 1144 à 1156, mais on n'en trouve aucune trace ; en outre, il aurait dû quitter Hautecombe dès 1146, date de l'élection de notre Bernard en Maurienne. Rien donc d'établi à ce sujet.

Quant au titre de Bienheureux ou même de Saint donné à Bernard chez les Cisterciens, il ne faut pas l'entendre au sens strictement canonique et liturgique. Henriquez et ceux qu'il a suivis ont dispensé des titres semblables à nombre de personnages dont le culte, non seulement n'a jamais été formellement reconnu à Rome, mais même n'a pas été l'objet de cette pratique populaire que le Saint Siège a reconnue comme susceptible en certains cas de suppléer à une Béatification juridique.

Les Bollandistes, traitant de Bernard de Maurienne parmi les « Praetermissi » du 26 Octobre, rapportent ce que disent Henriquez et ses informateurs Barnabé de [12] Montalbo et Séguin ; ils ajoutent que tout cela ne suffit pas pour démontrer qu'il ait joui du culte ecclésiastique centenaire requis par les décrets d'Urbain VIII. Ils font observer qu'il n'y a de ce culte aucune trace en Maurienne, que ni le Gallia Christiana, ni Deléglise ne lui donnent le titre de Bienheureux, pas plus que Manrique ni Geoffroy en son Histoire des Alpes Maritimes. Geoffroy de Casale ne le nomme pas, alors qu'il signale plusieurs autres illustrations de la Maurienne ; Pierre Hyacinthe Gallizia n'en fait pas mention dans ses Actes des personnes célèbres par leur renom de vertu et de sainteté qui ont vécu sur les terres de la Maison de Savoie, ce dont il se fût bien gardé s'il eût rencontré quelque trace de son culte.

Ils disent même qu'à leur avis, Bernard ne fut pas Cistercien parce qu’aucun ancien ne le signale : le silence de Geoffroy en sa Vie de Saint Pierre de Tarentaise à ce sujet leur paraît d'autant plus significatif qu'il était lui-même cistercien. Il faut avouer qu'ici leur raisonnement ne prouve rien car Geoffroy ne dit pas non plus que Jean de Valence, qu'il nomme dans la même liste, était cistercien, ce qui est pourtant chose incontestable.

Ils concluent de la sorte : « Caeterum non putem plura de Saint Bernardo Mauriennensi repertum iri quam hic inter Praetermissos colligimus : nolentes eum ab opere nostro abesse quoniam magnae utique sanctitatis vir fuit ; neque volentes eum inter sanctos prodire, quum publica auctoritate caelitum honores ei numquam delati fuisse censendi sint. » [27]

Conclusion à laquelle nous ne pouvons que souscrire.

 

Après cette promenade à la découverte parmi les auteurs, sommes-nous fondés à tirer quelques déductions [13] certaines au sujet de Bernard de Maurienne ? Certes, elles seront peu nombreuses.

On peut considérer comme hors de doute que notre Bernard diffère de Bernard ancien évêque de Belley puis Prieur de Portes.

De même, on peut affirmer qu'il appartenait à l'Ordre monastique. Il est plus que probable qu'il n'était pas Chartreux.

Il se peut qu'il ait été Cistercien, mais il n'en existe aucune preuve convaincante. En tous les cas, il n'est pas vraisemblable qu'il ait été Abbé d'Hautecombe.

Il n'est pas Bienheureux au sens canonique du mot quoique incontestablement il ait été, selon l'expression des Bollandistes « vir magnae sanctitatis » ce qui lui valu le titre de Bienheureux et même de Saint dans l'Ordre de Cîteaux dès le XVIe siècle au moins.

En terminant, nous nous permettrons d'émettre une suggestion.

Bernard de Maurienne ne serait-il point un ancien Abbé de Tamié promu à l'évêché de Maurienne ? Puisque ce personnage n'était pas Chartreux, que seuls les Cisterciens le revendiquent pour leur et qu'il appartenait certainement à l'Ordre monastique, il faut essayer de lui donner un rang et une place dans leur Institut. Or, il se rencontre que tout ce que nous connaissons dudit Bernard convient étonnamment ou, mieux, peut convenir à Bernard ancien Abbé de Tamié.

En fait, il y a eu à cette époque, à Tamié, un Bernard Abbé qui a laissé après lui une réputation de sainteté [28]. Il était porté au Nécrologe à la date du 15 avril ; il semble avoir été le successeur immédiat de Saint Pierre sur le siège de Tamié, ce qui nous reporte à 1141 ; en 115o, il était remplacé par Robert, depuis quand ? On l'ignore.

Si nous admettons l'identité de ce Bernard avec l'évêque de Maurienne, tout s'accorde et s'harmonise très bien. L'époque convient parfaitement ; abbé de Tamié en 1141, Bernard a pu passer au Siège de Maurienne en 1146. Nous donnons satisfaction aux revendications des Cisterciens et, en même temps, il nous est facile d'expliquer les qualificatifs de Saint ou de Bienheureux donnés à Bernard de Maurienne chez eux par la réputation de sainteté dont jouissait en son monastère Bernard de Tamié.

En outre, cette supposition nous donne une compréhension adéquate du texte de Geoffroy, lequel, autrement, est d'interprétation assez difficile.

Il y est raconté, en effet, une anecdote curieuse, de laquelle il résulte, en tout premier lieu, qu'il y avait entre l'Archevêque de Tarentaise et l'évêque de Maurienne une intimité qui s'explique fort bien s'ils étaient confrères en religion et l'un et l'autre ancien Abbé de Tamié, qui se comprend plus difficilement, au cas contraire. Tout comme la familiarité que nous constatons entre l'évêque de Maurienne et les moniales du Betton. Si cet évêque est leur ancien Père Abbé, leur ancien supérieur régulier, la chose va de soi ; autrement elle est de nature à surprendre quelque peu, n'étant pas dans les manières reçues.

Chose plus malaisée encore à comprendre si on n'admet pas notre supposition, Geoffroy nous dit que l'abbesse du Betton demanda à Bernard de Maurienne de l'entendre en confession et il ajoute « ut saepius actitibat » rien de plus simple et de plus naturel s'il s'agit d'un ancien Abbé de Tamié, car, d'après les usages de l'Ordre, les Moniales devaient se confesser à leur Père Abbé ou à [15] celui qui était délégué par lui pour le remplacer et pas à d'autres [29]. Habituée à s'adresser à Bernard lorsqu'il était Abbé de Tamié, l'Abbesse continua de le faire après son élévation à l'épiscopat, quand elle en avait l'occasion. Mais comment expliquer ce fait si Bernard n'avait rien de commun avec l'Ordre et avec Tamié ?

Ce ne sont là que des indices, évidemment, mais n'ont-ils pas leur valeur ? Nous laissons aux juges compétents le soin de se prononcer sur le débat ou, plutôt, aux érudits celui de produire le ou les documents qui finiront par établir d'une façon péremptoire et indiscutable l'identité réelle de Bernard de Maurienne.



[1] Édition de Moûtiers, 1871, p. 288.

[2] Act. SS. T. 11 Maii. 329.

[3] U. CHEVALLIER, Bio-Bibl. Airald, col. 88.

[4] BESSON, loc. cit. p. 287.

[5] BESSON, ibid. p. 288.

[6] T.II, Maii, col. 328, not. 8.

[7] Cf. Histoire Hagiologique Maurienne, TRUCHET, p. 236.

[8] CHEVALIER, loc.cit., col. 88.

[9] BESSON, p. 289.

[10] Ou bien chanoine régulier G. Trépied. Bx. Ayrald, chanoine régulier et non chartreux.

[11] U. CHEVALLIER, loc. cit. col. 2286.

[12] Id. ; Ibid. col. 561.

[13] Ibid col. 561.

[14] Ibid col. 555.

[15] Ibid col. 565.

[16] Il paraît qu'au tome IV, p. 360, des Mémoires de la Société d'Archéologie et d'Histoire de Maurienne, M. Truchet partage le sentiment de M. l'abbé Angleys.

[17] Annales Ord. Cartus., t. II, p. 133, Montreuil, 1888.

[18] Histoire de Bresse et du Bugey, continuation de la 2e partie, p. 89.

[19] Theatrum. TAURINI, p. 38-39.

[20] Ibid, p. 41.

[21] Menologium, p. 362. Anvers. VERDUSSEN, 1644.

[22] S. Brieuc Prudhomme, 1898, p. 358.

[23] Menologium benedictinum. Augustoe Vindelicorum, 1651, p.738.

[24] Annales Cisterciennes (p. 356. Lugduni, Anisson, 1642).

[25] Cistercienses Kronik, octobre 1911, p. 304.

[26] Histoire d'Hautecombe, p. 727.

[27] Acta SS., t. XI. Oct. col. 789. E.

[28] Gal. Christ. t. XII, col. 728 ; GARIN, Histoire de Tamié, p. 61.

[29] « Nulli confiteantur moniales nisi patri Abbati vel cui commiserit vices suas, praesertim eum per privilegium Domini Papae speciale sit inhibitum, ne quis de confessonibus vel absolutionibus earum se intromittere audeat nisi de patris abbatis licentia speciali » Libellus Ant. Def. D. X. V. 2 Nomasticon Cisterc., p. 467.