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Abbaye de Tamié

Saint Pierre 1er de Tarentaise

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Saint Pierre Ier

Abbé de La Ferté puis archevêque de Tarentaise


In : Catholicisme Hier, Aujourd’hui Demain
Tome onzième, col. 361-362,1988

PIERRE Ier (Saint), archevêque de Tarentaise. - Abbé de l’abbaye de La Ferté, première fille de Cîteaux, et archevêque de Tarentaise, il fut le premier cistercien élevé à la dignité épiscopale. On ignore tout de ses origines. On pense qu’il fut d’abord moine bénédictin de Molesme et qu’il fit partie du groupe de moines qui allèrent fonder le Nouveau Monastère dans la forêt de Cîteaux, en 1098. De là il partit en 1113, avec les fondateurs de l’abbaye de la Ferté au diocèse de Chalon, où il fut d’abord prieur, puis troisième abbé vers 1120. Il présida à la fondation de l’abbaye de Tiglieto, au diocèse d’Acqui dans la province de Gênes, qui fut la première fondation cistercienne au-delà des Alpes. Puis, en 1124, ce fut la fondation de Locedio en Piémont, au diocèse de Verceil.

Ces deux fondations amenèrent Pierre à traverser les Alpes par le col du Petit-St-Bernard, où mène la vallée de la Tarentaise. Le diocèse se trouvait alors sans pasteur. On peut croire que son passage permit au clergé et aux fidèles d’apprécier ses talents et ses vertus, et que tous ensemble aient demandé à l’avoir comme archevêque dès 1124. Ce qui est certain c’est qu’il était déjà archevêque en 1125, car c’est en cette année que, d’accord avec le comte Amédée III de Savoie, il entreprit des démarches auprès des comtes de Chevron propriétaire du sol, et auprès de l’abbé Jean de Bonnevaux, au diocèse de Vienne, en vue de faire une fondation cistercienne dans son diocèse. Démarches qui aboutirent, en 1132, à la fondation de l’abbaye de Tamié par les moines de Bonnevaux.

Pierre resta le protecteur de l’abbaye qu’il avait fondée. A plusieurs reprises il intervint pour mettre fin au conflit entre les chanoines d’Agaune et les seigneurs d’Allinges. C’est après cela qu’il introduisit les chanoines réguliers dans son diocèse.

Il mourut en 1140 et fut inhumé dans sa cathédrale. Les cisterciens l’ont inscrit dans leur ménologe, à la date du 29 juin.

 

Bibliographie

- Saint Pierre Ier de Tarentaise, dans Cistercienser Chronik, XLVII (1935), p. 1-7.

- Exordium Stamediense, dans U. Chevalier, Cartulaire de Bonnevaux (Bulletin de l'Académie delphinale, 4e série, II, 1887-1889, p. 9).

- Gallia christiana, IV, 1021 A-B, instrum. col. 238 E ; XII, 704 D-E, instrum. col. 379, 380, 382.

- Henriquez, Menologium cisterciense, Anvers 1630, p. 210 (29 juin).

- Menologium cisterciense, Westmalle 1952, p. 143 (29 juin).

- D. Willi, Päpste, Kardinäle und Bischöfe aus dem Cistercienser-Orden, dans Cistercienser Chronik, XXIV (1912), p. 13.

- Bibli. sanct., X, 772-774.

A. Dimier (+)


Bibliographie pour Saint Pierre Ier de Tarentaise, établie par P. Anselme Dimier pour la version italienne.

 

- C. Henriquez, Menologium cisterciense, Anvers 1630, p. 210 (29 juin).

- Prône pour le diocèse de Tarentaise (stampato per ordine di Mons. Milliet de Challes), Chambéry, 1693.

- D. Plancher, Histoire de Bourgogne, I, 1737, p. 304, 305, 318-319.

- Goffredo d’Auxerre, Vita B. Petri (II) Tarentasiensis, in Acta SS, Maii, II, Venezia, 1738, p. 322 F, n° 4.

- Gall. christ., IV, 1021 A-B, instrum. col. 238 E ; XII, 704 D-E, instrum. col. 379, 380, 382.

- Annales Bonaevallenses, in MGH, Script. XXVI, p. 824.

- Eugène Burnier, Histoire de l’Abbaye de Tamié, Chambéry, 1865, p. 240, doc. 2.

- Borrel, Notices sur les sépultures antiques de la Tarentaise, in Mémoires et Documents de l’Académie de la Val-d’Isère, Mémoires, II, (1868), p. 317.

- Besson, Mémoires pour l’histoire des diocèses de Genève, Tarantaise, Aoste, Maurienne, Moûtiers, 1871, doc. 8, Gams, p. 829.

- Super Exordium Cistercii coenobii, II, in Ph. Guignard, Les monuments primitifs de la règle cistercienne, Digione, 1878, p. 62.

-  Ulysse Chevalier Cartulaire de l’abbaye de Bonnevaux in Bulletin de l'Académie delphinale, 4e série, II, Grenoble, 1887-1889, p. 9.

- Gregor Müller, Der hl. Petrus II Erzbischof von Tarentaise, in Cistercienser-Chronik, 3° année, (1891), p. 32.

- J. L. Bazin, Notice sur l’abbaye de La Ferté, in Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Chalon-sur-Saône, VIII, par 1a (1895), p. 26, 32-33.

- B. Stürzer, La Ferté sur Grosne, in Cistercienser-Chronik, VII, (1895), p. 295.

- D. Willi, Päpste, Kardinäle und Bischöfe aus dem Cistercienser Orden, in Cistercienser Chronik, XXIV (1912), p. 13.

- Joseph Garin, Histoire de l’abbaye de Tamié en Savoie, Chambéry, 1927.

- Richermoz, Tarentasia christiane. Le diocèse de Tarentaise, des origines au concordat de 1802. Moûtiers, 1928, p. 87, 192.

- Cibrario-Promis, Documenti, sigilli e monete appartenenti alla storia della monarchia di Savoia, Torino, 1833, p. 48, ss.

- [Anselme Dimier], Saint Pierre Ier de Tarentaise, in Cistercienser Chronik, XLVII (1935), p. 1-7.

- Zimmermann, IV, p. 65.

- Menologium cisterciense, p. 143 (29 juin).

- Donation de l’évêque Herbert d’Aoste aux chanoines réguliers de Saint-Ours (1134), in Mélanges historiques et hagiographiques valdôtains, (Miscellanea), Aosta, 1953, p. 48-49.

- K. Spahr, in LThK, VIII 2, col 380.



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Saint Pierre 1er de Tarentaise

 Cistercienser-Chronik - N° 551 - 1er Januar 1935 - 47. Jahrg.
- Les grandes figures cisterciennes de la Savoie.
- Anonyme

Les documents qu'on a sur Saint Pierre 1er de Tarentaise sont en trop petit nombre pour qu'il soit possible d'écrire la vie du saint. L'historien doit se borner à essayer d'établir, autant qu'il est possible, la chronologie des principaux faits de sa vie qui nous sont connus.

Sur les origines de notre saint on ne sait rien. Les auteurs s'accordent à dire qu'il naquit de noble famille, qu'il était pieux et savant (1), sans nous donner plus de précisions.

On lit aussi qu’il embrassa la vie religieuse au monastère de Molesme et qu’il fit partie du premier groupe de moines qui s'établirent dans les marais de Cîteaux (2).On ne pourrait affirmer le fait ; ce qui est certain c'est qu’on trouve un Pierre nommé parmi les premiers moines de Cîteaux (3). Est-ce avec ce Pierre que Henriquez dans son Ménologe a identifié notre saint ? On ne saurait le dire. Il semble bien qu’il tient ces détails de Philippe Séguin (4) prieur de Châlis à la fin du XVIe siècle, dont les ouvrages paraissent aujourd'hui perdus.

On connaît un Pierre, moine de Molesme, anglais d’origine, qui fut le compagnon de voyage de saint Étienne Harding. On pense communément qu’il vint à Cîteaux avec saint Robert, puis que quand ce dernier retourna à Molesme, il compta parmi les moines qui n'aimaient pas le désert, dont nous parle le Petit Exorde (5)qu’il devint ensuite prieur de Juilly-lès-Nonains (6) prieuré de filles fondé par Molesme, où il s'adonna à la direction spirituelle des moniales, parmi lesquelles se trouvait la bienheureuse Humbeline, soeur de saint Bernard. Il mourut vers 1136. On le connaît également sous le nom de bienheureux Perron ou Pron (7).

Faut-il identifier ce Pierre ou Pron avec celui dont il est fait mention au Ménologe à la date du premier juin ? On ne saurait le dire (8).

Quoiqu'il en soit, bien qu'aucun document certain ne soit là pour l'affirmer, il semble qu'on ne peut pas douter que Pierre de Tarentaise ait été moine de Cîteaux. Quand en 1113 après l'entrée de saint Bernard à Cîteaux avec ses trente compagnons, le Nouveau Monastère devenu trop petit fonda sa première filiale, Pierre aurait fait partie du groupe de moines qui allèrent [p. 2] s'installer à la Ferté-sur-Grosne, au diocèse de Châlon. S’il faut en croire la Gallia Christiana (9) il fut prieur de la nouvelle maison.

Il en devint bientôt l'abbé (9bis). En quelle année ? La chose ne peut être fixée de façon certaine. Le premier abbé de la Ferté est un certain Philibert dont on trouve le nom dans une donation où il est nommé premier abbé de la Ferté. On ne saurait dire pourquoi beaucoup d'auteurs nomment Bertrand le premier abbé. I1 semble bien que ces deux noms désignent la même personne (10).

Après Philibert on trouve le nom d'Opizon mentionné dans une donation comme second abbé, sans aucune indication qui puisse servir à en fixer l'époque (11).

Notre Pierre aurait donc été le troisième abbé de La Ferté aux environs de 1120. L'abbaye qui jusque là n'avait pas encore essaimé, alors que déjà ses soeurs cadettes avaient fondé des filiales; Pontigny : deux maisons, (12) Clairvaux : deux (13) et Morimond : une, (14) songea alors à les imiter. Le 18 octobre 1120 les moines de La Ferté commençaient la vie conventuelle au monastère de Tiglieto, dans la province de Gênes, au diocèse d'Acqui. Du moins l'abbaye longtemps stérile avait-elle l'honneur de fonder la première maison au-delà des frontières.

Bientôt une nouvelle fondation appelait le saint abbé au-delà des monts; le 21 mars 1124 l'abbaye de Locedio était fondée en Piémont, au diocèse de Verceil.

Ces deux voyages lui firent passer les Alpes par le col du Petit-Saint-Bernard où mène la vallée de la Tarentaise. Le diocèse était alors sans prélat depuis un certain temps (15). Rien d’étonnant à ce que dans le pays on ait apprécié les talents et les vertus du saint abbé et que le peuple et le clergé tout ensemble aient demandé à 1’avoir pour pasteur. À quelle époque précise, notre saint fut-il promu au siège de Tarentaise ? La Gallia Christiana nous dit que c'est en 1124 (16). Ce qui est certain c'est qu'en 1125 il était déjà archevêque de Tarentaise. On le voit en effet figurer comme tel dans une donation qui préparait la Fondation de Maizières (17),troisième fille de La Ferté, où la vie régulière ne devait commencer qu'en 1132. Cette donation ne porte pas de date, mais on y lit comme témoin aux côtés de notre saint, le nom de l’évêque de Langres Joceran qui se démit de sa charge en 1125 (18). On lit dans cette notice que Foulques de Rey offrait une partie de ses terres à 1’abbé de La Ferté Barthélemy, pour qu’il y envoyât une colonie de ses moines. L’abbé de La Ferté faisait la sourde oreille car il trouvait que le domaine de son abbaye suffisait à peine à 1’entretien de la communauté et il ne voulait pas s’engager dans les grosses dépenses qu’entraînerait la construction d’un nouveau monastère. Foulques de Rey ne se tint pas pour battu. Il insista avec cris et larmes, protestant qu’au jour du jugement il chargerait 1’abbé qui refusait de recevoir [p. 3] ses libéralités, de rendre compte de son âme (19). Ce ne fut enfin qu’aux prières de saint Étienne de Cîteaux (20) et de saint Pierre archevêque de Tarentaise que 1’abbé Barthélemy finit par céder. Après quoi l'acte de donation fut rédigé devant le chapitre de La Ferté en présence de Gauthier évêque de Châlon, de Joceran évêque de Langres et de Pierre archevêque de Tarentaise (21).

On a vu plus haut pourquoi cette donation ne peut être postérieure à 1125. Il ne faut pas s'étonner de ce que déjà à cette époque on trouve une donation pour un monastère qui ne devait être fondé que sept ans plus tard, en 1132 ; on imagine que pareil établissement exigeait, au moins pour l'ordinaire, de longues et nombreuses démarches. Il en fut de même pour une autre fondation cistercienne que notre saint archevêque sollicita pour son diocèse. Il s'agit de la fondation de Tamié. De concert avec Amédée III comte de Savoie il fut le fondateur de cette abbaye. Dès 1125 (22) il entreprit les premières démarches qui devaient aboutir l’installation des moines en Tarentaise le 16 février 1132 (23).

Établie au haut d’un col, passage très fréquenté, la nouvelle maison, en même temps qu'elle devait être un centre de prière et de vie religieuse avait aussi dans la pensée de l'archevêque, qui était en même temps seigneur temporel, il ne faut pas l'oublier, une destination d’utilité publique. Il s'agissait d’occuper un passage peu sûr dans la montagne, où les défilés déserts étaient devenus un repaire de brigands.

Le prélat négocia la cession de 1’emplacement auprès des propriétaires du sol, les Comtes de Chevron, puis auprès des moines cisterciens, ses frères d’hier. Il s'adressa au monastère de Bonnevaux au diocèse de Vienne, la maison de l'Ordre la plus proche de la Tarentaise, qui brillait alors d’un éclat particulier et dont 1’abbé Jean, plus tard évêque de Valence, avait milité autrefois à ses côtés à Cîteaux sous saint Albéric et saint Étienne. On a encore le texte de la notice où sont relatés les débuts de la nouvelle abbaye (24)  On y lit que cette fondation était 1’oeuvre de notre saint et qu'il fut témoin de la donation des frères Chevron, en compagnie de Jean abbé de Bonnevaux, connu sous le nom de saint Jean de Valence, d’Amédée d’Hauterives vénéré sous le nom de bienheureux Amédée 1’Ancien et de quelques autres moines de Bonnevaux parmi lesquels Pierre, premier abbé de Tamié, qui fut plus tard archevêque de Tarentaise, deuxième du nom, une des plus grandes gloires de 1’Ordre de Cîteaux (25).

Les faits qu’on vient de rapporter prouvent de façon certaine que dès 1125 notre saint était déjà sur le siège de Tarentaise, mais rien ne s'oppose à l'opinion qui place son élévation à l'épiscopat en 1124 (26). Il fut le premier cistercien promu à cette dignité; le premier de cette longue série de saints moines élevés aux charges ecclésiastiques, au cardinalat, et même au Pontificat suprême.

[P. 4] Notre archevêque resta le protecteur de l'abbaye qu’il avait fondée dans son diocèse. C'est ainsi que par son entremise auprès du Comte Amédée de Genevois il obtint la cession de la forêt située au lieu-dit Bellocey, pour subvenir aux besoins de la communauté naissante : domnus Petrus [...] archiepiscopus [...] praesentiam Amedei [...]. comitis Gebennensium adiit suppliciter deprecans eum ut [...] concederet et daret quidquid juris habebat [...] in nemcre sive in territorio Bellocii ad usus fratrum in monte Stamedii Deo servientium(27].

C'est encore à son entremise, s'il faut en croire la Gallia Christiana (28), que les frères de Tamié durent de recevoir du même Comte Amédée de Genevois une rente annelle de 20 sous, ainsi que l'affranchissement du droit de leyde sur les marchés de tout son territoire (29).

Lui-même contribua à l'entretien de la nouvelle fondation en lui cédant les dîmes qu'il possédait sur le territoire de Mercury, non loin de l'abbaye (30).

C'est peu après la fondation de Tamié que les auteurs placent communément la mort de saint Pierre 1er de Tarentaise, sans toutefois donner cette date comme certaine (31). Il est certain que l'épiscopat de saint Pierre dura plus longtemps. On le voit en effet figurer comme témoin dans une confirmation de biens faite à l'abbaye de Lucelle, par Humbert, archevêque de Besançon et Adalbert évêque de Bâle, en 1136 (32).

Il semble même, on va le voir, qu'il faille prolonger son épiscopat jusqu'en 1140. On possède en effet des documents datés de 1138, 1139, 1140 où figure un archevêque de Tarentaise du nom de Pierre. Les auteurs d'ordinaire attribuent ces actes à saint Pierre II; faisant commencer à tort le pontificat de celui-ci en 1138, en se basant sur une inscription qu'on lisait autrefois sur son tombeau et où la mort du saint était fixée en 1171. Comme on sait par la vie écrite par Geoffroy que l'épiscopat de saint Pierre II dura 33 ans jour pour jour, (33) croyant tenir la date de sa mort, on fixait son élévation au siège de Tarentaise 33 ans plus tôt.

Mais tout d'abord cette inscription, depuis longtemps disparue, se trouve rapportée dans les divers auteurs avec des variantes, même en ce qui concerne la date de la mort du saint (34).

En plus de cela dans ses Notitiae abbatiarum ordinis cisterc. Jongelin qui donne le texte de cette inscription en adoptant la date de 1171, (35) ajoute qu'il y a d'autres vers qui sont effacés. Rien n'empêche de croire que ceux qu'il reproduit n'étaient pas très lisibles.

[P. 5] Par contre les plus anciens manuscrits de la vie de Saint Pierre II portent 1174 comme date de la mort du saint (36). De plus, trop de faits de l’histoire générale auxquels saint Pierre II fut mêlé, et postérieurs à 1171 (37) obligent à tenir pour certaine le date de 1174 pour celle de sa mort. En conséquence comme son épiscopat dura, on l'a vu, 33 ans jour pour jour, on doit le faire commencer en 1141. Le Pierre archevêque de Tarentaise qu'on voit figurer dans les actes de 1138, 1139, 1140, ne peut être que Pierre 1er. Son successeur Isdraël n'aurait occupé le siège de Tarentaise que pendant une année environ, avant d'être déposé par le pape (38). On ne peut d'ailleurs admettre que ce pasteur indigne ait eu un long pontificat.

C'est donc saint Pierre 1er que nous voyons intervenir à plusieurs reprises pour mettre fin à un conflit qui durait depuis longtemps entre les chanoines d’Agaune et les seigneurs d’Allinges. Il s'agissait des terres de Salvan et d'Othonelle (39) en Valais, qui appartenaient à l'abbaye, et dont Anselme d’Allinges s'était emparé. Celui-ci, pris de remords au moment de mourir, avait fait appeler les chanoines pour restituer et devant eux avait lancé l'anathème contre quiconque voudrait de nouveau s'emparer des terres en question. Mais Girard son frère, ne tenant aucun compte de l'anathème, prétendit bien conserver les terres usurpées.

Les chanoines eurent alors recours au comte Amédée de Savoie qui décida de faire comparaître devant lui à Agaune les deux parties. Girard se présenta avec de nombreux seigneurs, ses parents ; la cause des chanoines avait pour défenseur Pierre archevêque de Tarentaise, accompagné de ses suffragants Herbert d’Aoste et Boson de Sion, auxquels s'était joint Aymerard prieur d’Abondance. Après entente des deux parties il fut décidé que les terres devaient revenir aux chanoines de Saint-Maurice ; et Girard d’Allinges se vit lancer l'anathème. Mais il n'en persista pas moins dans son sacrilège, refusant d'accepter le jugement. Comme si le ciel eût voulu punir son impiété, sur ces entrefaites il tomba malade et mourut en quelques jours.

Mais il avait deux frères, Pierre et Guy, qui ne voulurent pas lâcher les terres en question. De guerre lasse les chanoines s'en remirent à la miséricorde de Dieu. Puis l'idée leur vint, sans doute pour frapper l'imagination des rebelles, d'avoir recours à une cérémonie extraordinaire : ils décidèrent de décrocher le grand crucifix de l'église et de l'étendre sur les dalles; le suppliant avec larmes de mettre fin à la folie des seigneurs d’Allinges. L’effet ne se fit pas attendre. Pierre d’Allinges fut bientôt atteint d'une maladie qui le cloua au lit. Pris de remords, il fit appeler en toute hâte auprès de lui, à Conflans où (40) il était malade, l'archevêque de Tarentaise. II demanda son pardon, restitua les terres entre ses mains et jura qu'à l'avenir il ne causerait plus aucun tort à l'abbaye de Saint-Maurice, dont il voulait être l'ami. Cédant à ses prières l'archevêque envoya aussitôt annoncer à Agaune la bonne nouvelle. Le prieur de l'abbaye vint alors à Conflans, et là devant lui et devant l'archevêque de Tarentaise, Pierre d’Allinges renouvela sa restitution et supplia que l'on remît le crucifix en place au plus tôt. Après quoi il reçut l'absolution.

Il n'en fut pas de même pour Guy, son frère qui persista dans son sacrilège. Il fallut que, quelque temps après, une nouvelle assemblée de prélats se tînt pour mettre fin au conflit. L’archevêque de Tarentaise se rendit de nouveau à Agaune.

Ses suffragants Guérin, l'abbé d’Aulps qui venait d'être promu au siège de Sion, et Herbert d'Aoste vinrent l'y retrouver ainsi qu’Ayrald, évêque de Maurienne.

Guy d’Allinges fut enfin touché par leurs avertissements et leurs remontrances. Le 11 mars 1138, en présence des prélats, il entra en pénitent au chapitre d’Agaune et se prosterna aux pieds des chanoines, demandant son pardon. Notice fut dressée séance tenante de toute l'affaire et munie du sceau de l'archevêque (41).

C'est encore Pierre 1er qui le 28 février 1139 reçoit du comte Amédée de Savoie les dîmes que celui-ci possédait sur Conflans, Saint-Sigismond et Pallud (42).

Notre archevêque, lors de ses visites à Saint-Maurice-d'Agaune, avait été à même de juger des bienfaits de la réforme opérée quelque dix ans plus tôt dans l'antique abbaye par l'introduction des chanoines réguliers (41). On peut penser qu'il songea alors à pareille réforme pour l'église de Tarentaise. C'est au moins ce que permet de croire l'acte d'association de prières qu'il établit avec cette abbaye et la donation qu'il lui fit des églises de Saint-Michel, de Salins, de Montagny et de Feissons, en Tarentaise (44). L'archevêque se réservait un cens annuel de huit sous et le droit de faire les processions aux grandes fêtes de l'année énumérées dans l'acte.

Ainsi les chanoines réguliers étaient introduits dans le diocèse de Tarentaise. Ils s'établirent au prieuré de Saint-Michel tout près de la cathédrale, sur une petite colline qui domine la ville. C'était le premier pas vers la réforme du chapitre de Tarentaise qui devait s'accomplir par les soins de saint Pierre II quelques années plus tard (45).

La mort vint interrompre les projets de Pierre 1er. La date du 29 juin à laquelle il est inscrit au Ménologe cistercien a toujours été regardée comme celle de sa mort. Quant à l'année, après tout ce qu'on vient de dire, il semble qu'il faille fixer celle de 1140 (46). Le pontificat de l'indigne Isdraël aurait commencé alors, pour se terminer un peu plus d'un an après. En tout cas le 14 septembre 1141, Pierre abbé de Tamié, élu déjà par le peuple et le clergé tout ensemble, se voyait élevé au siège de Tarentaise par la décision du chapitre Général de Cîteaux (47).

Saint Pierre 1erfut inhumé dans sa cathédrale, dans l'aile droite du transept où se trouvait le caveau des archevêques. Son corps n'y fut pas descendu mais placé dans une châsse de marbre dans la chapelle du transept. Plus tard, on y plaça également dans une châsse le corps du Bienheureux Pierre III archevêque de Tarentaise, et la chapelle prit le nom de chapelle des corps saints (48).

On ne saurait dire comment quelques auteurs ont rapporté que notre saint avait été enterré dans l'église de la Ferté (49) dont il avait été abbé. Une tradition constante à Moûtiers veut que les reliques du saint prélat aient toujours reposé dans sa cathédrale.

En 1636, Mgr Benoît-Théophile de Chevron-Villette fit ouvrir les deux châsses dont nous avons parlé. On trouva dans la première les os de saint Pierre 1er « répandant une odeur suave », dit le procès-verbal. On organisa une procession qui fit le tour de la ville avec les reliques, qui furent ensuite exposées à la vénération des fidèles pendant le reste du jour, puis elles furent replacées dans un grand coffre à double clé (50). À la Révolution, tout fut dispersé. On dut cependant, au moment de la reconnaissance du corps en 1636 prélever quelques parcelles de ces précieuses reliques, car on constate, dans les procès-verbaux des visites pastorales, qu'en 1653 Monseigneur de Chevron-Villette, consacrant l'autel de l'église de Longefoy en Tarentaise, y plaça des reliques de saint Pierre 1er.D’autres églises du diocèse possédaient aussi au XVIIIe siècle des reliques du saint.

 

Saint Pierre Ier est un de ces saints canonisés par la voix du peuple. Quant au culte dont il fut honoré, une brochure imprimée à Chambéry par ordre de Monseigneur Milliet de Challes, en 1693 et qui avait pour titre Prône pour le diocèse de Tarentaise, nous apprend que le premier dimanche de septembre on célébrait à la cathédrale de Moûtiers la fête de la translation des saints Pierre 1eret Pierre III, sous le rite double majeur (51), translation dont il vient d'être question.

Saint Pierre 1er n'est guère connu qu'en Tarentaise et dans l'Ordre de Cîteaux.

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Notes

- 1. Cf. Gallia christ., t. XII, col. 704. - Vie de Saint Pierre II de Tarentaise, par Geoffroy, dans AA. SS. Boll., Maii, t. II, p. 322 F n° 4. - Henriquez, Menolog. Cist., 29 juin.

- 2. Henriquez, Men. Cist., 29 juin.

- 3. Cf. Exord. parvum, cap, II, Epistola Hugonis legati ad Robertum abbatem Molismensem, dans Patr., Lat., t. CLXVI, col. 1502.

- 4. Cf. Henriquez, Menol. Cist., 29 Juin; p. 210, note b. - Sur Philippus Seguinus, Cf. de Visch, Bibi. Cist., p. 280.

- 5. Exordium parvum cap. VII, dans Patr. Lat., t. CLXVI, col. 1504 D.

- 6. Arrondissement de Tonnerre, dans l’Yonne.

- 7. Sur le Bx Pron, Cf. Vita S. Petri prioris Juliac., dans Patr. Lat., t. CLXXXV, col. 1257-1270 ; Jobin, S. Bernard et sa famille, p. 150.

- 8. C'est ce que fait M. J. Laurent dans Cartulaires de Molesme, t. I, p. 119-120, note.

- 9. Gallia Christ., t. IV, col. 1021.

- 10. Gallia Christ., loc. cit.

- 11. Gallia Christ., loc. cit.

- 12. Bouras le 8 septembre 1119, et Cadouin le 28 octobre de la même année.

- 13. Trois-Fontaines le 10 Oct. 1118 et Fontenay le 29 Oct. 1119.

- 14. Bellevaux, le 22 Mars 1120.

- 15. La dernière mention de l'archevêque Boson, prédécesseur de notre saint sur le siège de Tarentaise est de 1099. (Cf. Gallia Christ., t. XII, c. 704.)

- 16. Gallia Christ, t. IV, c. 1021, ex hist. cabilon.

- 17. Galia. Christ., t. IV, Instr., c. 239.

- 18. Cf. Gallia Christ., t. IV. c. 572 ; Gams, Series episcop., p. 557 ; Dom Plancher, Hist. de Bourgogne, t. 1, p. 318 ss.

- 9bis. La notice d'une donation au monastère de La Ferté par l'évêque de Châlon porte qu'elle fut faite dans les mains de l'abbé Pierre, qui devint plus tard archevêque de Tarentaise [...] in manu domni Petri abbatis ejusdem ecclesiae, qui postea factus est archiepiscopus de Tarentasia. Cf. Gallia christiana, t. IV, Instr, col. 238 E.

- 19. Itaque Falcone in sua petitione persistente, et magnis clamoribus lacrymisque profusis inferente quod Deus in tremendo judicio [...] suam animam de manibus praefati abbatis Firmitatis requireret. Gallia christ. t. IV, Instr. col. 239.

- 20. Il est à noter que saint Étienne est donné ici comme second abbé de Cîteaux : precibus domni Stephani secundi abbatis ecclesiae Cisterciensis, comme d'ailleurs dans tous les actes de l'époque où il figure.

- 21. Gallia christ., loc cit. - Cf. Dom Plancher, Hist. de Bourgogne, t. 1, p. 318-319.

- 22. Cf. Ulysse Chevalier, Cartuaire de Bonnevaux, p. 9, où 1’Exordium Stamediense est fixé en 1125 d’après les Annales Bonaevallenses publiées dans les Monum. Germ. hist. Script., t. XXVI (1882), p. 824.

- 23. Pour l'année Cf. Gallia Christ., t. XII, instr. col. 379 ; pour le quantième Cf, Janauschek, Orig. Cist., t. I, p. 30.

- 24. Gallia Christ., t. XII, Instr. col. 379 ; Besson. MM., preuve 15.

- 25. La vie de St Pierre II a été écrite par Geoffroy d'Hautecombe en 1184 ; on la trouve dans les AA. SS. Boll., t. Maii II, p. 320.

- 26. La Gallia Christiana, t. IV, c. 1021 donne cette date ex histor. Cabilon.

- 27. V. Burnier, Hist. de Tamié, Doc. No 2, p. 240.

- 28. Gallia christiana, t. XII. c. 724.

- 29. Cf. Burnier, Histoire de Tamié, p. 22 et Doc. N° 3, p. 241.

- 30. Cf. Garin, Histoire de Tamié, p. 41, où 1’auteur cite un relevé du Cartulaire de Tamié aujourd’hui détruit, art. 5.

- 31. Cf. Manrique, Ann. Cist., t. I, 243. L'auteur dit qu’il croit que Pierre mourut vers 1132. Les raisons qu’il apporte sont de peu de poids : l'intervalle serait trop court, dit-il, entre 1’épiscopat de Pierre Ier et celui de Pierre II, pour permettre à Isdraël successeur indigne de notre saint, de ruiner et de bouleverser tout le diocèse. Mais on lit dans la Vie de saint Pierre II par Geoffroy que 1’épiscopat de ce pasteur indigne fut de courte durée : Iste corrupit, distraxit, dilapidavit in brevi, AA. SS. Boll., Maii t. II, p. 322 F.

-32. Cf. Gallia christ., t. XV. Instr. c. 203.

- 33. Cf. AA. SS. Boll., Maii t. II, p. 332 A.

- 34. Voici le texte de cette inscription:

Stirpe Viennensis fuit abbas Stamediensis
Maximus alpensis praesulque Tarentasiensis
Anna milleno centeno septuageno primo
Transivit ad Coelos Petrus

On trouve pour les deux derniers vers la variante suivante :

Anno millesimo centeno septuagesimo
Quarto transivit, ad coelos Petrus ivit.

- 35. Jongelin, Notitiae abbatiarum ord. Cist., Lib. IX, p. 89.

- 36. Notamment le Ms de Troyes N°6, du XIIe siècle, celui de Saint-Orner, No 769, du XIIIe siècle.

- 37. On sait que saint Pierre II prit part en 1173 aux négociations qui avaient pour fin de fixer les conditions d’un mariage projeté entre Alix fille d’Humbert III comte de Savoie avec Jean-sans-Terre fils du Roi d’Angleterre (Cf. Bouquet, Rec. hist. Gaules, t. XIII ; p. 148 note b.) On sait aussi qu’à la fin de 1173 il fut envoyé par le Pape pour tenter de ramener la paix entre les rois de France et d’Angleterre. (Cf. lettre du Pape à Henri archevêque de Reims, dans Pat. Lat. t. CC. col. 926.) - Un acte authentique nous apprend qu’il consacra en 1174 la chapelle du château de Montmorency (Cf. Gallia Christ., t. XII, Inst. 386). Son biographe raconte que saint Pierre II consacra à Longuay, monastère cistercien, un autel en 1’honneur de saint Bernard qui fut canonisé le 18 janvier 1174 (Cf. AA. SS. Boll., Maii t. II p. 328, No 22) ; pour ne citer que les principaux de ces faits.

- 38. Vie de S. Pierre II, No4, dans AA. SS. Boll., Maii, t. II, p. 322 F.

- 39. La vallée de Salvan et d'Othonelle où se trouve aujourd’hui Vernayaz et Miville faisait partie de la première dotation de Saint-Maurice.

- 40. Conflans en Tarentaise, au confluent de l'Isère et de l'Arly.

- 41. Cibrario e Promis, Documenti sigilli e monete, p. 48 et ss.

- 42. Cf. Gallia Christ. t. XII, Inst. 380 ; Besson, Mém., pr. 17.

- 43. Réforme accomplie le 30 mars 1128 par les soins du comte Amédée de Savoie sur les conseils de saint Hugues évêque de Grenoble. Cf. Gallia Christ., t. XII, Instr. 430.

- 44. Une copie signée de l'acte datée de 1140 se trouve aux archives de Saint-Maurice. Cf. Gallia Christ. t. XII, Inst. 380 E ; Besson, Mém., pr. 18 ; Cf. aussi Mém. Doc. Acad. Val-d'Isère, Doc. t. 1, p. 563.

- 45. Cf. Gall. Christ., t. XII, Instr. 382 ; Besson, Mém., pr. 27 ; Patr. Lat., t. CLXXX, 1113.

- 46. C'est l'opinion de Gregor Müller, dans sa vie de Saint Pierre II, Cf. Cist.-Chronik, t. III (1891), p. 161. - Il est encore un acte où figure un Pierre de Tarentaise daté par Besson (Mém. pr. 19) de 1140, c'est le renoncement consenti par le Comte de Savoie, au droit de dépouille, entre les mains de l'archevêque. Mais cet acte est sans date, Besson l'avoue lui-même et la Gallia christ. (t. XII, Instr. 382) le place aux environs de 1150 date qui paraît plus probable car on trouve dans la Vie de Saint Pierre II (AA. SS. Boll., Maii t. II, 324 A, 6) un passage qui semble faire allusion à cette affaire.

- 47. Cf. Vie de Saint Pierre II dans AA. SS. Boll., Maii t. II, 323 A, N° 4.

- 48. V. Borrel, Notes sur des sépultures antiques de la Tarentaise dans Mém. Doc. Acad. de la Val-d'Isère, Mémoires, t. II, p 317.

- 49. La chose est rapportée dans : Courtépée, Description du Duché de Bourgogne, t. III, p. 340 et dans J. L. Bazin, Notice sur l'abbaye de La Ferté, p. 26.

- 50. Cf. Borrel, Notes sur des sépultures antiques de la Tarentaise, d'après le procès-verbal de la visite de la cathédrale par Mgr Benoît-Théophile de Chevron, 21-22 septembre 1636, Archives de l'évêché, dans Mém. Doc. de l'Acad. de la Val-d'Isère, Mém t. II, p 317 et ss.

- 51. Dominica prima Septembris, translatio Sanctorum Petri primi et Petri tertii confessorum Pontificum, dupl. maj., in metropolitana tantum.