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Amour de Dieu 23-29

Traité de saint Bernard
 Traité de l'Amour de Dieu n° 23-29
Par saint Bernard

Nous commençons par nous aimer pour nous-mêmes;
c'est pour nous le premier degré de l'amour.

23. L'amour est une des quatre affections naturelles que tout le monde connaît et qu'il est par conséquent inutile de nommer. Or ce qui est naturel et ce qui serait juste, ce serait avant tout d'aimer l'auteur de la nature : aussi le premier et le plus grand commandement est-il celui-ci: «Vous aimerez le Seigneur votre Dieu » (Mt 22,37). Mais la nature est trop molle et trop faible pour un tel précepte, aussi commence-t-elle par s'aimer elle-même, c'est cet amour qu'on appelle charnel et dont l'homme s'aime avant toute autre chose et pour lui, ainsi qu'il est écrit : « Ce n'est pas le spirituel mais le charnel qui commence » (1 Co 15,46). Ce n'est pas en vertu d'un précepte que les choses se passent de la sorte, c'est le fait de la nature. En effet vit-on jamais quelqu'un haïr sa propre chair (Ep 5,29)? Mais si cet amour glisse trop sur sa pente, comme cela arrive ordinairement, s'il se répand un peu trop, s'il sort du lit de la nécessité et s'épanche au loin dans les champs de la volupté, comme un fleuve dont les eaux se gonflent et débordent, aussitôt s'élève pour le contenir, la digue du précepte qui nous ordonne d'aimer le prochain comme nous-mêmes » (Mt 22,27). Quoi de plus juste, en effet, que celui qui partage notre nature, en partage aussi les sentiments dont elle est la source commune? Si donc il en coûte trop à un homme de songer, je ne dis pas aux besoins de ses frères, mais à leurs plaisirs, qu'il se modère lui-même à l'endroit des siens propres, autrement il se mettra dans son tort. Qu'il pense à lui tant qu'il le voudra, pourvu qu'il soit pour autrui ce qu'il est pour lui-même. Tels sont, ô homme, le frein et la juste mesure que t'impose la loi de ton être et de ta conscience afin que tu ne t'emportes pas au gré de tes convoitises et que tu ne coures pas à ta perte (Si 18,30) en mettant les biens de la nature au service des ennemis de ton âme, c'est-à-dire de tes passions. Il vaut bien mieux que tu les fasses partager à ton semblable, c'est-à-dire à ton prochain, qu'à ton ennemi. Mais si, d'après le conseil du Sage (Si 18,30) l'homme renonce à ses passions, se contente, suivant la doctrine de l'Apôtre, de la nourriture et du vêtement (1Tm 6,8) et se résigne volontiers à moins aimer les choses de la chair qui combattent contre l'esprit (1P 2,11) il n'aura pas de peine, je pense, à donner à son semblable ce qu'il refuse à l'ennemi de son âme. Son amour se trouvera maintenu dans les limites de la justice et de la modération dès l'instant où il consacrera aux besoins de ses frères tout ce qu'il refuse à ses propres passions. C'est ainsi que l'amour personnel devient un amour fraternel, en se répandant au dehors.

24. Mais si, pendant qu'on partage avec le prochain, on vient soi-même à manquer du nécessaire, que faut-il faire? Rien autre chose que prier avec confiance celui qui donne à tous libéralement, sans jamais reprocher ses dons (Jac 1,5) qui ouvre une main généreuse et remplit de ses biens tous les êtres vivants (Ps 144,16) car on ne peut douter que celui qui ne refuse pas même le superflu à la plupart des hommes, ne vienne volontiers en aide à ceux qui sont dans le besoin. Car il a dit : « Commencez par rechercher le royaume de Dieu et sa justice, ensuite tout le reste vous sera donné comme par surcroît » (Luc 12,31) il s'est ainsi engagé à donner le nécessaire à celui qui restreint son superflu et aime son prochain; c'est en effet chercher d'abord le royaume de Dieu et implorer son secours contre la tyrannie du péché que de supporter le joug de la pureté et de la sobriété, plutôt que de permettre au péché de régner dans notre corps périssable. Or c'est justice encore de partager ce qu'on a reçu des biens de la nature avec ceux dont on partage déjà la nature elle même.

25. Mais, pour que notre amour du prochain soit irréprochable, il faut que Dieu s'y trouve mêlé; est-il en effet possible d'aimer le prochain comme il faut, si ce n'est en Dieu? Or, quiconque n'a pour Dieu aucun amour, ne saurait aimer rien en Dieu; il faut donc commencer par aimer Dieu, si on veut aimer le prochain en lui, en sorte que Dieu qui est l'auteur de tous les autres biens l'est aussi de notre amour pour lui, voici comment non seulement il a créé la nature, mais encore comment il la soutient, car elle est telle, qu'après avoir reçu l'existence, elle a besoin encore que celui qui la lui a donnée la lui conserve ; si elle ne peut être que par lui, elle ne peut subsister sans lui. C'est pour que nous en soyons bien convaincus et que nous ne nous attribuions pas avec orgueil les biens dont nous lui sommes redevables, que le créateur, par un dessein profond et salutaire, a voulu que nous soyons sujets à la tribulation, de cette manière, si nous faiblissons, Dieu vient à notre secours et sauvés par Dieu nous lui rendons l'honneur qui lui convient. C'est ce qu'il dit lui-même: « Invoquez mon secours au jour de l'épreuve; je vous en tirerai et vous me glorifierez » (Ps 49,15). Voilà comment il se fait que l'homme animal et charnel, qui ne savait d'abord que s'aimer lui-même, commence ensuite, mais pour lui encore, à aimer Dieu, en voyant, par sa propre expérience, que tout son pouvoir, du moins pour le bien, il le tient de lui et que sans lui il ne peut absolument rien.


Deuxième et troisième degrés de l'amour.

26. L'homme ressent donc déjà de l'amour pour Dieu, mais il ne l'aime encore que pour soi et non pas pour Dieu. Néanmoins, il y a quelque sagesse à lui de savoir ce dont il est capable par lui-même et ce qu'il ne peut faire sans l'aide de Dieu et de se conserver irréprochable aux yeux de celui qui lui conserve toute sa puissance intacte. Mais que le cortège des tribulations fonde sur lui et l'oblige souvent à recourir à Dieu, s'il en reçoit chaque fois un secours qui le délivre, ne faudra-t-il pas qu'il ait un coeur de marbre ou de bronze pour ne pas être touché, toutes les fois qu'il aura été secouru, de la bonté de son libérateur et pour ne pas commencer à l'aimer pour lui-même, non plus seulement pour soi. Car la fréquence des épreuves nous oblige à recourir fréquemment à Dieu, or il est impossible de revenir souvent à lui, sans le goûter et impossible de le goûter, sans reconnaître combien il est doux. Aussi arrive-t-il bientôt que nous sommes portés à l'aimer comme il faut, beaucoup plus à cause de la douceur que nous trouvons en lui qu’à cause de notre propre intérêt, en sorte qu'à l'exemple des Samaritains disant à la femme qui leur avait annoncé l'arrivée du Seigneur parmi eux : « Maintenant ce n'est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons en lui mais parce que nous l'avons entendu nous-mêmes et que nous savons qu'il est le Sauveur du monde » (Je 4,42). Nous disons aussi à notre chair, maintenant ce n'est plus à cause de toi que nous aimons le Seigneur, mais c'est parce que nous avons goûté nous-mêmes et nous avons reconnu combien il est doux. Les nécessités de la chair sont une sorte de langage qui proclame dans des transports de joie et de bonheur, les bienfaits dont, par expérience, elle a reconnu la grandeur. Quand nous en sommes arrivés là, il n'est plus difficile d'accomplir le précepte d'aimer le prochain comme nous-mêmes car si nous aimons Dieu véritablement, nous aimons aussi ce qui est à lui, notre amour est chaste et nous n'avons pas de peine à nous soumettre au précepte il dont il est dit « qu'il rend chaste notre coeur par l'obéissance et par l'amour » (1P 1,22). Il est juste et nous accomplissons volontiers un si juste commandement. Enfin, il est plein de charme et d'intérêt parce qu'il est tout à fait désintéressé. C'est donc un amour plein de chasteté, puisqu'il ne se manifeste ni par les gestes ni par les paroles, mais par les oeuvres et par la vérité, c'est un amour plein de justice, car il rend autant qu'il reçoit. Quiconque aime de cet amour-là, aime tout autant qu'il est aimé et ne recherche plus à son tour que les intérêts de Jésus Christ, non pas les siens propres, de même que Jésus a recherché les nôtres ou plutôt nous a recherchés nous-mêmes. Voilà l'amour de celui qui dit : « Chantez les louanges du Seigneur, car il est bon » (Ps 117,1 1). Celui qui loue le Seigneur, non pas parce qu'il est bon pour lui, mais simplement parce qu'il est bon, aime véritablement Dieu pour Dieu et non pour lui. Il n'en est pas ainsi de celui dont il est écrit: « Il te louera, quand tu lui auras fait du bien » (Ps 48,19). Le troisième degré de l'amour est donc d'aimer Dieu pour lui.

 

Chapitre X
Le quatrième degré de l'amour est de ne plus s'aimer que pour Dieu.

 

27. Heureux celui qui a pu monter jusqu'au quatrième degré de l'amour et qui en est arrivé à ne plus s'aimer que pour Dieu. Ta justice, Seigneur, est aussi élevée que les plus hautes montagnes (Ps 35,7). Il en est de même de ce quatrième amour, c'est un mont très élevé, une montagne grasse et fertile (Ps 67,16). Quel homme pourra la gravir (Ps 23,3)? Qui me donnera les ailes de la colombe afin que je puisse voler à son sommet et m'y reposer (Ps 64,5)? C'est un endroit paisible, c'est la demeure de Sion (Ps 75,3). Ah ! Que mon exil est long! (Ps 119,5). Quand donc la chair et le sang, la boue et la poussière dont je suis fait s’élèveront-ils jusque-là? Quand donc, enivrée de l'amour de Dieu, mon âme s’oubliant elle-même et ne s'estimant pas plus qu'un vase brisé, s’élancera-t-elle vers Dieu, se perdra-t-elle en lui et ne faisant plus qu'un seul et même esprit avec lui (2 Co 6,17) quand pourra-t-elle s'écrier : « Ma chair et mon coeur sont tombés en défaillance, Seigneur, Dieu de mon coeur et mon partage pour l'éternité » (Ps 72,20)? Saint et heureux, m’écrierai-je, celui qui a pu quelquefois, rarement, une seule fois même, éprouver quelque chose de semblable durant cette vie mortelle, quand même il ne l'aurait ressenti qu'une minute, un seul instant et comme à la dérobée ! Car ce n'est pas un bonheur humain, mais c'est déjà la vie éternelle que de se perdre soi-même en quelque sorte, comme si on n'existait plus, de n'avoir plus le sentiment de son être, d'être vide de soi et presque réduit à rien; s'il arrive à quelque mortel de s'élever jusque-là, même comme en passant, ainsi que nous le disions, l’espace d'une seconde et pour ainsi dire à la dérobée, ce siècle méchant semble en être jaloux et vient troubler son bonheur, ce corps de mort le sollicite à descendre, les soucis et les nécessités de la vie pèsent sur lui de tout leur poids, la corruption de la chair refuse de le soutenir et par-dessus tout, l’amour de ses semblables le rappelle avec la plus grande violence et le force, hélas! à revenir, à retomber en lui-même et à s'écrier : « Seigneur, je souffre des maux d'une violence extrême, réponds pour moi » (Is 38,14) ou bien encore : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort » (Rm 7,24) ?

28. L'Écriture disant que Dieu a tout fait pour lui, il faut que les créatures se conforment et se rangent, au moins quelquefois, à la pensée de leur auteur. Nous devons donc entrer aussi dans ce sentiment et nous en rapporter tout entiers à lui, à son bon plaisir, non pas au nôtre, avec tout ce qui est, aussi bien que ce qui a été, puisqu'il a voulu que rien ne fût que pour lui. Nous trouverons notre félicité beaucoup moins dans l'apaisement de nos besoins et dans les biens qui nous seront échus que dans l'accomplissement de sa volonté en nous, c'est d'ailleurs ce que nous lui demandons tous les jours en disant : « Que ta volonté se fasse sur la terre comme au ciel » (Mt 6,10). Ô pur et saint amour ! Ô douce et sainte affection ! Ô soumission de l'âme entière et désintéressée ! D'autant plus entière et plus désintéressée qu'elle est exempte de tout retour sur soi-même, d'autant plus tendre et plus douce que tout ce que l'âme éprouve alors est divin. En arriver là, c'est être déifié. De même qu'une petite goutte d'eau mêlée à une grande quantité de vin semble disparaître en prenant le goût et la couleur de ce liquide, de même encore que dans la fournaise où il est plongé le fer semble perdre sa nature et se changer en feu, ou bien comme l'air pénétré par les rayons du soleil se change en lumière et semble plutôt éclairer qu'être éclairé lui-même, ainsi en est-il chez les saints de tous leurs sentiments humains; il semble qu'ils se fondent et s'écoulent dans la volonté de Dieu. Autrement s'il restait encore quelque chose de l'homme dans l'homme, comment se pourrait-il que Dieu fût tout en tous? Sans doute, la nature humaine ne se dissoudra pas, mais elle sera autrement belle, autrement glorieuse et puissante. Quand cela sera-t-il? À qui sera-t-il donné de le voir et de l'éprouver? Quand irai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu (Ps 41,2) ? Seigneur, mon Dieu, mon coeur t’a parlé, mes yeux t’ont cherché ; je m'efforcerai, Seigneur, de contempler ton visage (Ps 26,8). Me sera-t-il donné de voir ton saint temple?

29. Pour moi, je ne crois pas qu'on puisse observer parfaitement ce précepte : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur, de toute votre âme et de toutes vus forces » (Mt 22,37) tant que le cœur est obligé de s'occuper du corps, que l'une n'est pas dispensée de veiller à le conserver plein de vie et de sensibilité dans l'état présent et que son énergie délivrée de tontes nos misères ne s'appuie pas sur la force même de Dieu, car elle ne saurait s'appliquer à Dieu et ne contempler que sa face divine tant qu'elle doit veiller sur ce corps fragile et malheureux et lui donner ses soins. Qu'elle n'espère donc atteindre à ce troisième degré de l’amour ou plutôt en être elle-même atteinte, que lorsqu'elle aura revêtu un corps spirituel et immortel, pur et calme, obéissant et soumis en toutes choses à l'esprit, ce qui ne peut être l'oeuvre que de la puissance de Dieu en faveur de qui il lui plaît et non pas celle de l’industrie d'un homme. Je dis donc que notre âme arrivera facilement à ce degré suprême de l’amour, quand les misères ou les charmes de la chair ne feront plus obstacle à sa marche rapide et empressée vers la joie qu'elle doit trouver dans le Seigneur. Faut-il croire cependant que les saints martyrs, avant même que leur âme eût quitté leurs corps victorieux, ont goûté, au moins en partie, ce bonheur ? Il est certain, en tout cas, qu'un immense amour ravissait leur âme, pour leur donner la force d'exposer leur vie et de mépriser les tourments comme ils le faisaient. Néanmoins, on ne peut douter que les affreux supplices qu'ils ont soufferts, n’aient altéré, sinon détruit, la joie de leur âme.

Traduction Charpentier, 1864
OCR Tamié