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Abbaye de Tamié

Homélie - TO 24

Par Frère Patrice
croix - arcabas
24ème dimanche du temps ordinaire - A

 Homélie

Nous sommes aujourd’hui le 11 septembre 2011. Et si je vous demande ce que vous avez mangé le 10 août 2011, vous allez sans doute me répondre que vous ne vous en souvenez plus. Et vous aurez raison, sauf si ce jour là vous avez fait un grand repas au restaurant ou si vous étiez invité chez des amis. Ainsi l’homme est sujet à l’oubli. Mais si je vous demande ce qui s’est passé il y a 10 ans jour  pour jour, il y a beaucoup plus de chances  pour que vous vous en souveniez, surtout si vous aviez de la famille à New-York. Car il est une chose que l’homme ne peut oublier : ce sont les offenses qui lui ont été faites. Cette constatation nous amène à regarder cette parabole sous deux angles de vue : celui du Temps et celui de l’abondance de la miséricorde.

Le temps. Ce qui me frappe c’est tout à la fois l’ampleur de la dette et le fait que le roi, le créancier, va donner un délai à son débiteur. Il va lui donner le temps qu’il lui faut pour rembourser sa dette. Et tout au contraire, le créancier va se jeter sur celui qui lui devait une petite somme d’argent et il le somme de le rembourser tout de suite ; il refuse de lui donner du temps. Dieu, comme ce roi, donne des délais à l’homme pour faire fructifier ce qu’il a de meilleur. Vous connaissez cette parabole des talents qu’un roi confie à chacun de ses serviteurs avant de partir en voyage : il leur donne du temps, le temps, pour les faire fructifier. Tout comme en St Luc Jésus qui s’impatiente devant un figuier qui n’a pas encore donné de fruit : le propriétaire supplie Jésus de lui laisser du temps : le temps de creuser autour et de mettre du fumier afin qu’il donne ce pour quoi il est fait : porter du fruit. Dieu espère toujours en l’homme, il lui fait confiance, il lui donne le temps. Notre monde actuel a perdu cette notion du temps et il veut tout, tout de suite ! C’est la loi du talion que l’on retrouve si souvent actuellement dans bien des cas où le désir de vengeance veut s’assouvir immédiatement et sans aucune possibilité de négocier. C’est le refus de pardonner, le refus de laisser le temps faire son œuvre. C’est l’engrenage de la haine, de la violence de la rupture : tous les liens sont coupés. Et l’issue est bien souvent celle de l’isolement, où la vie devient un véritable enfer car en vengeant l’offense par soi même et sans délais on coupe tous les ponts avec tous ceux qui sont suspectés d’avoir provoqué l’offense. Et plus les ponts sont coupés, plus le pardon devient difficile. Mais il est quand même bon de noter que  parfois Jésus s’impatiente et refuse d’allonger le délai : cette autre parabole du figuier desséché que Jésus maudit car il n’a pas de fruit, ou celle des vierges folles qui n’ont pas mis d’huile dans leurs lampes : c’est trop tard, l’époux ne peut plus attendre. Un peu comme si le terme était atteint, et plus rien n’est possible : l’arbre était déjà mort et rien ne peut ni ne sert de lui redonner vie ; le banquet des noces est  prêt ; on ne peut en retarder le début.

Mais on peut aussi regarder cette parabole sous un autre aspect.  C’est l’histoire d’une dette immense qui va être remboursée. La somme annoncée est colossale, paraît-il, et on se demande d’ailleurs comment celui qui a prêté a pu laisser traîner si longtemps la dette. Déjà là Dieu nous apprend à ne pas compter ; le montant importe peu. On trouve cela dans plusieurs paraboles : dans celle de l’enfant prodigue où le fils aîné se rebelle devant la prodigalité de son père pour le plus jeune fils. Dans la parabole des ouvriers de la 11° heure il en va de même : le maître est libre de donner à chacun ce qu’il veut. On pourrait facilement trouver d’autres exemples. Si on se met à compter on devient vite jaloux, on en veut à celui qui reçoit plus que nous, on engendre un ressentiment qui peut aller jusqu’au refus de pardonner. Mais surtout un ressentiment qui peut aller jusqu’à la violence. La violence est partout dans  ce texte d’évangile ; on saisit les personnes, on se jette sur son débiteur, on livre l’autre aux bourreaux. La réponse de Dieu face à tout cela c’est celle de la miséricorde. D’ailleurs comment Dieu se définit-il ? (Ex 34 :6) ? « Le Seigneur, Dieu de miséricorde, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité ». Une dette immense, et Dieu pardonne ; une dette infime et le créancier se rue sur son débiteur ! En fait nous n’aurons rien à rembourser à Dieu, car nous ne pouvons rien rembourser ; un peu comme si Dieu nous aimait à fonds perdu ! Il faut avoir été pardonné pour apprendre à son tour à pardonner, comme  il faut avoir été aimé pour savoir à son tour aimer.

Pour terminer je voudrais vous rappeler deux pardons que des millénaires séparent et qui tous deux ont trait à une des plus grandes offenses : celle de faire mourir son frère de sang ou de race.

Il y a tout d’abord Joseph que ses frères avaient hésité à tuer et avaient finalement vendu à des marchands d’esclaves.  De très nombreuses années après (là encore le temps a fait son œuvre) ils se retrouvent face à face sans se reconnaître : les uns à la quête de blé pour ne pas mourir de faim, l’autre Joseph devenu l’homme de confiance de Pharaon. Joseph se fait reconnaître à ses frères, qui sont effrayés et apeurés devant l’éventuelle vengeance de leur frère. Et celui-ci a cette parole merveilleuse « ce n’est pas vous qui m’avez envoyés ici, mais c’est Dieu pour vous donner de quoi subsister dans le pays et pour vous faire vivre dans une grande délivrance ».

L’autre témoignage c’est  cette prière retrouvée sur le corps d’un enfant dans le camp de concentration de Ravensbrück en Allemagne, à la fin de la guerre « Seigneur rappelle toi aussi des hommes et des femmes au cœur mauvais. Mais ne te souviens pas des souffrances qu’ils nous ont infligées ; souviens-toi de fruits que nous avons porté grâce à elles- notre camaraderie, notre loyauté, notre courage, notre générosité, le grand cœur qui s’est déployé à partir de tout cela, et lorsqu’ils viendront au jugement, fais que ces fruits soient leur pardon ».