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Les saints Anges - 29 septembre

Sermon de saint Bernard

29 septembre
Fête des saints Anges Michel, Gabriel et Raphaël

1. Nous faisons aujourd'hui la fête des saints anges. Mais que dirai-je des esprits angéliques? Je crois et je tiens de foi certaine qu'ils ont le bonheur de jouir de la présence et de la vision de Dieu et qu'ils sont comblés d'une félicité sans fin dans les biens du Seigneur que l'exil n'a point vus, dont l'oreille n'a point entendu parler et dont le coeur de l'homme n'a pu même concevoir le désir. Qu'est-ce donc qu'un simple mortel peut dire sur ce sujet à des hommes mortels comme lui? Il ne saurait se former lui-même une idée de ces choses-là et pour eux, ils ne sauraient les entendre. Assurément si la bouche parle de l’abondance du cœur, il faut que la langue se taise faute de pensées qui l’inspirent. Mais si c'est trop pour nous parler de l'éclat et de la gloire dont les saints anges jouissent en eux-mêmes, ou plutôt dont ils dépassent nos coeurs en Dieu, nous pouvons vous entretenir du moins de la grâce et de la charité que nous trouvons en eux. Car dans les esprits célestes on rencontre non seulement une dignité admirable, mais encore une condescendance pleine d'amabilité. Il est juste en effet mes frères, que ne pouvant nous élever jusqu'à la compréhension de leur gloire, nous nous attachions d'autant plus étroitement à la miséricorde dont nous savons que les familiers de Dieu, les citoyens du Ciel, les princes du Paradis, sont remplis. D'ailleurs l'Apôtre lui-même qui fut ravi jusqu'au troisième ciel et qui vit de ses yeux la cour des bienheureux et en connut les secrets, nous assure «que tous les anges sont des esprits qui tiennent lieu de serviteurs et de ministres et qui sont envoyés pour exercer leur ministère en faveur de ceux qui doivent être les héritiers du salut (He 1, 14)».

2. Il ne faut pas qu'on le trouve incroyable, d'autant plus que le créateur, le roi même des anges est venu, non pas pour être servi mais pour servir et pour donner sa vie pour une foule d'hommes. Pourquoi donc se trouverait-il quelqu'un parmi les anges qui dédaignât un semblable ministère quand ils s'y voient précédés par celui qu'ils servent eux-mêmes dans les cieux, avec une extrême ardeur et une félicité entière? Ne doutez pas du moins qu'il en soit ainsi, car le Prophète vous dit : «Un million le servaient et un autre million se tenaient debout devant lui (Dn 7, 10)». Un autre Prophète en parlant du Fils au Père, a dit: «Tu l'as abaissé un peu au dessous des anges (Ps 8, 6)». Il convenait en effet que celui qui l'emporte sur eux par la grandeur, l'emporte aussi par l'humilité qu'il fût d'autant inférieur aux anges qu'il s'est dévoué à un ministère inférieur au leur et qui fût d'autant plus excellent qu'il a reçu un nom plus différent du leur. Mais peut-être me demanderez-vous en quoi il a été abaissé un peu au dessous des anges, puisque après tout il n'est pas venu pour servir, car ce sont eux qui nous sont envoyés comme ministres de Dieu ? Pour ce qui est de ce que non-seulement il servit mais encore qu'il fût servi, celui qui servait était le même que celui qui était servi. Aussi est-ce avec raison que l'Épouse des Cantiques a dit: «Le voici qui vient, sautant sur les montagnes, passant par dessus les collines» (C, 2, 8) quand il sert, il saute au milieu des anges, mais quand il est servi, alors il passe par dessus eux. Si les anges servent, ce n'est point de leur propre fond, ils offrent à Dieu de bonnes couvres, non les leurs mais les nôtres et nous rapportent sa grâce. Voilà pourquoi, quand l'Écriture dit: « Et la fumée des parfums composée des prières des saints s'élevant de la main de l'ange, monte devant Dieu » (Ap 8, 4) elle a soin d'ajouter: «Et on lui donna une grande quantité de parfums ». Or ces parfums ce sont nos sueurs non les leurs, les larmes qu'ils offrent à Dieu, ce ne sont pas leurs larmes, mais les nôtres et les présents qu'ils nous rapportent ne sont pas leurs présents, mais ceux de Dieu.

3. Il n'en est pas ainsi de ce serviteur plus sublime et en même temps plus humble que tous les autres, il s'est offert lui-même en sacrifice de louange, en donnant à son Père son esprit et à nous, tous les jours de la vie, sa propre chair. Grâce à cet illustre serviteur il ne faut pas nous étonner si les saints anges se montrent pleins de bienveillance, d'empressement même à nous servir. Ils nous aiment en effet parce que Jésus Christ nous a aimés. Il y a un dicton populaire qui dit : quiconque m'aime, aime aussi mon chien. Or, anges bienheureux, nous sommes les petits chiens de ce Seigneur que vous aimez tous, oui de petits chiens qui désirons nous nourrir des miettes qui tombent de la table de nos maîtres qui ne sont autres que vous. Ce que je dis là, mes frères, c'est pour vous donner une plus grande confiance encore dans les bienheureux anges et pour que dans vos besoins, vous invoquiez leurs secours avec plus d'amour, c'est aussi pour que vous ayez plus fort à coeur de vivre convenablement en leur présence, de vous concilier tous les jours davantage leur faveur et leur bienveillance et de vous assurer leur clémence. C'est dans la même pensée que je crois bon d'indiquer encore à votre charité les autres motifs que les saints anges ont de s'occuper de nous avec sollicitude, sans anxiété pour eux il est vrai, mais non point sans utilité pour nons, sans rien perdre de leur propre bonheur, j'en conviens, mais non pas sans augmenter nos moyens de salut.

4. Il est hors de doute que les âmes humaines qui sont des âmes raisonnables et capables de la béatitude, sont un lien de parenté , s'il m'est permis de parler ainsi, avec la nature des anges et il ne vous conviendrait pas, ô esprits bienheureux, de dédaigner au mépris du précepte de la charité, votre espèce que vous devez visiter, lors même qu'elle se trouve comme vous le voyez vous-mêmes, tombée dans un extrême abaissement. D'ailleurs, je ne puis croire non plus que vous voyiez avec plaisir, citoyens du ciel, les brèches faites à votre cité et la ruine de vos murs patente à vos regards. Si vous désirez les voir relever, comme il n'est que trop juste, faites entendre fréquemment, je vous en supplie, au pied de trône de gloire, ce cri de prière: «Seigneur, traite favorablement Sion, fais-lui sentir les effets de ta bonté afin que les murs de Jérusalem soient rebâtis » (Ps 50, 20). Si vous aimez, ou plutôt puisque vous aimez la beauté de la maison de Dieu, manifestez votre zèle pour les pierres vivantes et raisonnables qui seules peuvent être employées avec vous, à la construction de cette maison.

Voilà , mes chers frères, le triple bien qui attire vers nous du haut des cieux, pour nous consoler, nous visiter et nous aider, la suréminente charité des anges, pour Dieu , pour nous et pour eux-mêmes. Pour Dieu d'abord, dont ils imitent, comme il n'est que trop juste, les entrailles de miséricorde à notre égard, pour nous, en qui ils reconnaissent avec un sentiment de commisération leur propre ressemblance, pour eux enfin, car leur plus grand désir est de parvenir à recruter parmi nous assez d'hommes pour combler les vides de leurs rangs. Car c'est de la bouche des enfants qui ne se nourrissent encore que de lait, non d'aliments solides, que doit être complétée la louange qui appartient à sa majesté, cette louange dont les esprits angéliques ont les prémices qui les couvrent d'un bonheur extrême. Mais plus ils nous attendent pour cela avec impatience, plus ils sont pressés du désir et du besoin d'en voir la consommation.

5. Puisque les choses sont ainsi songez, mes bien chers frères, avec quel soin nous devons travailler à nous rendre dignes de leur commerce et quelle vie nous devons mener en présence des anges, de peur de blesser la sainteté de leurs regards. Malheur en effet à nous si nos péchés nous rendent indignes à leurs yeux de recevoir leurs visites et de jouir de leur présence car il ne nous restera plus qu'à pleurer et à nous écrier avec le Prophète: «Mes amis et mes proches se sont levés et déclarés contre moi, ceux qui étaient proches de moi s'en sont tenus éloignés et ceux qui cherchaient à m'ôter la vie usaient de violence pour me la ravir » (Ps 38, 12). Oui ceux qui par leur présence pouvaient nous protéger et tenir notre ennemi à l'écart se sont bien éloignés de nous. Si nous avons un tel besoin que les anges nous honorent de leur amicale assistance, nous devons éviter avec le plus grand soin de les offenser et nous exercer particulièrement à la pratique des vertus que nous savons leur plaire. Il y a bien des choses qu'ils ont pour agréable et qu'ils sont chargés de trouver en nous, telles sont par exemple la sobriété, la chasteté, la pauvreté volontaire, de fréquents gémissements poussés vers-le ciel, des larmes mêlées aux prières dans un coeur attentif, ce que les anges de la paix aiment trouver en nous par dessus tout, c'est la paix et l'union. Comment n'aimeraient-ils pas avec délices en nous les choses aimés qui sont comme la forme de leur cité sainte et leur font admirer une Jérusalem nouvelle sur la terre? Je vous dirai donc que de même que toutes les parties de cette cité sainte ont une parfaite union entre elles (Ps 121, 3), ainsi doit-il en être de nos pensées et de nos discours, il ne faut pas qu'il y ait de schismes entre nous, mais au contraire nous ne devons faire qu'un seul corps en Jésus Christ et nous montrer comme étant les membres les uns des autres.

6. Aussi n'est-il rien qui offense plus les anges et excite davantage leur courroux que les discussions et les scandales qu'ils peuvent remarquer parmi nous. Écoutez à ce sujet les paroles de saint Paul aux Corinthiens: «Puisqu'il y a parmi vous des jalousies, des disputes et des divisions, n'est-il pas visible que vous êtes charnels et que vous vous conduisez selon le vieil homme? » (1 Co 3, 3) Dans la lettre de l'apôtre saint Jude nous lisons également: « Ce sont des gens qui se séparent eux-mêmes des hommes sensuels qui n'ont point l'esprit de Dieu » (Jude 1, 19). Vous savez comment l'âme de l'homme vivifie tous les membres du corps tant qu'ils demeurent unis les uns aux autres, séparez-les et vous verrez si elle continue à entretenir la vie en eux. Ainsi en est-il de quiconque dit anathème à Jésus, ce qu'on ne peut faire en parlant dans le Saint-Esprit, attendu que tout anathème est une séparation (1 Co 2, 4). Oui il en est ainsi de tous ceux qui se séparent de l'unité, on ne peut douter que l'esprit de vie ne se retire d'eux. C'est donc avec vérité que les apôtres appellent ceux qui se séparent eux-mêmes et sèment la division, des hommes charnels et animaux et disent qu'ils n'ont pas l'esprit de Dieu. Ces saints anges, ces esprits bienheureux disent donc, quand ils trouvent quelque part des dissensions et des scandales: «que peut-il y avoir de commun entre nous et cette génération dépourvue de l'esprit de Dieu?» Si cet esprit se trouvait là présent il y répandrait la charité et empêcherait le lien de l'unité de se rompre, nous ne saurions au grand jamais demeurer parmi de tels hommes, ils sont tout charnels. Quel rapport peut-il y avoir entre la lumière et les ténèbres ? Nous sommes habitants d'un royaume de paix et d'union et nous espérions que ces hommes entreraient dans notre paix et notre union, mais comment pourraient-ils ne faire qu'un avec nous quand ils sont divisés entre eux?


Traduction  par M. l'Abbé Charpentier, 1865
Scanné par Abbaye de Port-Valais (Suisse) - Revue par Tamié