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Abbaye de Tamié
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Homélie - TO 30

Par Frère Raffaële
croix - arcabas
30ème dimanche du temps ordinaire - A

 Homélie

- Frères et soeurs, aimez-vous aller en bicyclette ? Je pense que oui ! Les jeunes, assurément ; les moins jeunes aussi, je suppose. Pour ma part, je ne vous cacherai pas que j'aime beaucoup ce sport, même si, après mon entrée au monastère, j'ai rarement eu l'occasion de le pratiquer. Eh bien, il me semble que la vie chrétienne n'est pas très différente d'une promenade en bicyclette. Tout cycliste sait qu'il lui faut pédaler, sinon il s'arrête. Avec un peu de chance, il peut profiter de quelque tronçon de route en descente. Mais bientôt il retrouvera la plaine ou, pire, la montée. C'est pourquoi, il lui faut pédaler ; autrement, il tombe. Par ailleurs, une promenade en bicyclette donne aussi une sensation extraordinaire de liberté : beauté des paysages, griserie de la vitesse, bonheur de respirer à pleins poumons. Comme la vie chrétienne, quand elle est vécue sous le souffle de l'Esprit. Une excursion en bicyclette nous fait goûter une joie de bouger toute spéciale, grâce à l'effort de pédaler et au mouvement des roues. Comme la vie chrétienne, avec ses deux roues à elle : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu... Tu aimeras ton prochain. »

Pourtant, si. « aimer » signifie « vouloir le bien de quelqu'un, se donner du mal pour quelqu'un », qu'est-ce que cela veut dire : « aimer Dieu » ? Que peut-il donner l'homme à Dieu ? Rien, évidemment, du moins sur le plan matériel. Mais il peut assurément le placer au centre de son existence : et c'est ce que Dieu attend. Aimer Dieu signifie lui rendre grâce et le glorifier : savoir s'émerveiller de son amour gratuit et généreux. Prendre du temps pour le rencontrer dans la prière, liturgique et personnelle, en lui offrant les mots de nos lèvres et les dispositions de notre coeur. Cependant, la liturgie que nous célébrons ne peut pas être séparée de la vie. Aimer Dieu implique toutes nos facultés : l'intelligence, l'affectivité, le désir ; et cela s'accomplit en plaçant Dieu au centre de notre vie, dans notre façon de choisir, d'agir, de juger et de désirer. Aimer Dieu, c'est vivre un rapport de confiance et d'abandon à son égard, en écoutant sa Parole et en pratiquant sa justice. Mais cela n'est possible qu'à une condition : faire d'abord l'expérience de son amour, qui précède toujours l'amour humain. Notre amour à nous ne peut être qu'une réponse. Jésus cite dans cet évangile le livre du Deutéronome : « Tu aimeras » etc. ; mais, dans la Bible, ce livre de la Loi vient après le récit d'un événement, d'une expérience préalable de l'amour divin : Dieu a libéré son peuple de l'esclavage et le conduit, à travers le désert, vers la terre promise, une terre où coulent le lait et le miel. Alors oui, et alors seulement, le commandement d'aimer Dieu devient possible.

La deuxième roue de la bicyclette est le second commandement, semblable au premier : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Sur les lèvres de Jésus, le mot prochain prend toute son ampleur. Il dépasse de loin nos parents, nos amis, nos coreligionnaires ou nos compatriotes. Si nous nous limitons à l'une ou à l'autre de ces catégories de gens, notre amour sera plus ou moins sectaire. Pour Jésus, le prochain embrasse même les ennemis : « Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent. » (Mt 5,44) S. Augustin nous donne à ce sujet des explications éclairantes, à mon sens : il porte l'exemple d'un bois de chêne non dégrossi qu'un habile artisan ramasse dans la forêt, parce que « son art lui fait voir ce que ce bois peut devenir... Il aime en lui ce qu'il en fera, non le bois brut. » Ainsi, dans nos ennemis, nous n'aimons pas ce qu'ils sont maintenant, mais ce qu'ils pourront devenir un jour par la grâce de Dieu et par notre prière. Et surtout, nous ne devons pas négliger la fin de cette petite phrase, « Tu aimeras ton prochain » : « Comme toi-même », est-il dit. Il ne s'agit pas d'entendre ces mots comme un prétexte pour légitimer notre égoïsme. C'est un grand romancier chrétien, Georges Bernanos, qui nous donne la clé pour bien les comprendre. Voilà ce qu'il écrit, avec une profondeur admirable : « Il est plus facile que l'on croit de se haïr. La grâce est de s'oublier. Mais si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s'aimer humblement soi-même, comme n'importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ. »

La spécificité de l'amour chrétien, c'est que ces trois amours - de Dieu, du prochain et de soi-même - sont liés par la conjonction « et », non séparés par la disjonction « ou ». La vraie tentation est de les disjoindre. «Je ne vais pas à la messe et je ne prie pas Dieu, mais j'essaie de faire le bien ». Ou, au contraire : « Je prie beaucoup, je suis pratiquant, mais je n'ai pas le temps de m'occuper du prochain. » Ne pas vivre l'un de ces deux amours, ou le vivre mal, c'est le péché. Cela revient à ôter à notre bicyclette l'une de ses deux roues. Du coup, on n'avance plus. Et l'on tombe, et l'on se casse la figure.