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Homélie - TO 7

Par Frère Didier
croix - arcabas
Homélie pour le 7ème dimanche
du temps ordinaire

  Homélie

De la haine contre son frère, de la vengeance, de la rancune, de la méchanceté, du vol, de la violence, du meurtre…

A voir l’homme qui nous est présenté dans les lectures d’aujourd’hui, on peut prendre peur… Vraiment nous pouvons nous faire peur à nous-mêmes, car la haine et la violence, ça n’habite pas que dans le cœur des autres !

Vous connaissez le Testament de Christian de Chergé, et vous vous souvenez de ces mots : « j’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal… » Et s’il disait volontiers qu’il était « une maison de prière », il ajoutait aussitôt qu’il était aussi « une caverne de brigands ! »

Quant à Fr. Christophe, il écrit avec lucidité : « Dans le climat de violence où nous vivons ici, je suis renvoyé à ma propre agressivité et à mes complicités cachées avec la Mort, avec le Meurtre et le Mensonge. » Mais il ajoute : « Jésus me tire de cet abîme et me conduit, à la mesure même de ma confiance en lui, vers une vérité qui peu à peu me recrée. »

C’est que dans l’homme, il y a tout ce qui me fait peur, mais aussi tout ce qui m’émerveille !

Si nous relisons la Parole de Dieu pour aujourd’hui à la lumière de l’émerveillement, nous découvrons que l’homme est appelé à la sainteté, à aimer le prochain comme lui-même, qu’il est le Temple de la Présence de Dieu, que l’Esprit Saint habite en lui, qu’il est capable de donner avec générosité, qu’il est capable de pardonner…

Et si Jésus nous appelle à aimer nos ennemis et à prier pour eux, c’est qu’il y a en nous une autre violence : contre la violence destructrice qui défigure l’homme, il y a une violence constructrice qui transfigure l’homme, la violence de l’Amour.

C’est cette violence qui nous fait éradiquer toute haine en nous : « Tu n’auras aucune pensée de haine contre ton frère » demandait le Livre des Lévites, et cela peut aller jusqu’à « tendre l’autre joue », comme nous y invite l’Evangile, parce que tant pis si mon visage est tuméfié par les coups pourvu que mon cœur ne soit pas abîmé par la haine, et mes mains dénaturées par le sang versé !

Il s’agit de ne pas me laisser déshumaniser par la haine et de devenir vraiment homme, …en aimant comme Dieu aime… ce qui veut dire aussi débusquer le mal, en moi-même, et dans l’autre… car c’est aussi de l’amour que de chercher à délivrer le prochain du mal qui lui fait si mal !

Jésus, c’est Dieu qui s’est fait homme pour que nous soyons vraiment des hommes !

Voyez, il nous invite à aimer comme lui, comme il aime, comme il nous aime, aimer de cet amour qui « supporte tout, pardonne tout, espère tout », aimer comme il nous l’a montré sur la croix : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’il font ! », aimer ceux qui ne nous aiment pas, aimer ceux qui nous font du mal, et prier pour eux avec amour parce que justement « l’amour espère tout » !

On a retrouvé dans le livre de prières de Fr. Luc, le médecin de Tibhirine, cette phrase manuscrite : « C’est une véritable création que de commencer à aimer quelqu’un qui ne nous aime pas. » Preuve que nos Frères de là-bas avaient radicalement choisi de «mettre l’amour là où il y a de la haine », choisi de « mettre le pardon là où il y des offenses »… Ils avaient vraiment choisi de vivre l’Évangile d’aujourd’hui, cet Évangile que st Benoît a d’ailleurs inscrit dans sa Règle et qu’il donne aux moines comme Parole de Vie, ils avaient choisi d’aimer tous, demeurant fidèles à leurs amis algériens dans l’épreuve et priant pour les ennemis… Aimer tous les prochains, soignant aussi bien ceux qu’ils appelaient « les frères de la Montagne » que ceux qu’ils appelaient « les frères de la Plaine », mais refusant aussi fermement que les uns pénètrent avec des armes dans le monastère et que les autres se mettent à les protéger avec des armes, et ils appelaient « amis » ceux qui pourraient, d’un jour à l’autre, leur ôter la vie…

Ils révélaient ainsi, avec Jésus, dans cette incarnation continuée de l’Évangile, le vrai visage de Dieu : le Dieu prochain de tous, l’amour extrême de Dieu pour tous, le rendant infiniment vulnérable, sa Tendresse Miséricordieuse complètement désarmée.

Heureusement, tout au long de l’histoire des chrétiens, nous avons de poignants témoignages de victimes offrant le pardon à leurs tortionnaires et nous avons vu, après des années de guerre, des populations ennemies se tendre la main, la main de la réconciliation. Mais en vérité, frères et sœurs, quoi de plus difficile, de plus impossible ! Quand je pense qu’une petite égratignure de rien du tout peut nous mettre les nerfs à bout et que ça peut tellement grogner en nous !

Alors je comprends que l’auteur du livre « Le prix à payer » - qui a échappé miraculeusement à l’assassinat par sa propre famille à cause de sa foi chrétienne – puisse écrire : « C’est sans doute la chose la plus difficile que le Christ me demande aujourd’hui : aimer mes ennemis, mais c’est alors que se joue l’épreuve de vérité, celle qui montre si vous êtes vraiment chrétien ! » Et je comprends qu’il demande que l’on prie pour lui, pour qu’il arrive à pardonner…

Quel travail ! C’est devenir un autre homme, voir les choses tout autrement, laisser naître en nous un homme nouveau… et cela ne peut se faire sans travail d’enfantement… avant d’éprouver la joie de cette liberté re-créatrice, de ce souffle de résurrection, avant d’éprouver la Présence aimante de Dieu aimant en nous, pardonnant en nous, transformant toute cette violence destructrice qui est en nous en Violence de l’Amour !

Et il en faut de la prière ! pour désamorcer cette violence destructrice, en commençant par l’intérieur de nous-mêmes ! Il en faut de la prière, Jésus le sait, il ne dit pas seulement : « aimez vos ennemis », il ajoute : « Priez pour ceux qui vous persécutent »…

Méditant sur cet Évangile, Frère Christophe, un an avant l’enlèvement, écrit ceci dans son cahier :

« Aujourd’hui tu me dis : Priez pour ceux qui vous persécutent.
C’est d’amour qu’il s’agit, sans exclusive, sans limites. Amour excessif.

La prière
pour ceux-là qui tuent l’homme maintient la relation avec eux.
Elle nous dispose aussi intérieurement et nous situe comme fils du Père en regard de frères qui sont aussi ses fils bien-aimés.
 »

Quant à Père Christian, écoutons-le, dans sa dernière conférence, deux semaines avant l’enlèvement :

« Est-ce que nous prions assez, sans frontières, pour les uns et pour les autres ?
Nous ne pouvons tenir là que si nous prions…
Ces gens-là, ce type-là avec qui j’ai eu ce dialogue tellement tendu, quelle prière je peux faire pour lui ? Je peux demander : désarme-le !
Après, je me suis dit : ai-je le droit de demander : désarme-le, si je ne commence pas par demander : désarme-moi et désarme-nous en communauté.
C’est ma prière quotidienne, je vous la confie tout simplement.
 »

Oui, Frère Christophe, ta prière d’amour excessif, ta prière pour que nous soyons tous vraiment des fils et des frères, nous la faisons nôtre.

Oui, Père Christian, ta prière quotidienne, ta prière pour que nous soyons tous des hommes et des femmes désarmés, nous la faisons nôtre.

Par la prière, nous voulons tous passer de l’hostilité à l’hospitalité, de la violence de la haine à la violence de l’Amour, devenir de plus en plus serviteurs de la Paix, artisans de réconciliation, sources de Communion. Et c’est pourquoi nous sommes ici, célébrant l’Eucharistie, pour recevoir l’Esprit de Communion et l’inaugurer, cette Communion.

C’est beau l’Eucharistie ! Mais c’est grave aussi… Dieu se donne à nous, mais il nous engage aussi ! C’est beau de faire mémoire de Dieu nous appelant : « amis », mais cela nous engage à appeler nos ennemis : « amis » !
Rien de plus beau que célébrer l’Eucharistie… oui…
Mais ce qui est vraiment beau, c’est de devenir Eucharistie.