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Sermon 15 sur le Ps Qui habitat

De saint Bernard

Sermon 15 de saint Bernard sur le Ps Qui habitat

verset 14

« Parce qu’il a espéré en moi, je le délivrerai ;
je le protégerai, parce qu’il a connu mon nom.
 »

 

1. Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai, dit notre Seigneur. Mettez mon joug sur vous et vous trouverez le repos de vos âmes, parce que mon joug est doux, et que ma charge est légère (Mt, 11, 25-30). Il invite ceux qui sont accablés de travail à venir chercher du rafraîchissement. Il appelle ceux qui sont chargés, à prendre du repos. Toutefois il ne décharge pas pour cela ceux qui vont à lui de toute sorte de fardeau et de travail. Il change plutôt leur fardeau et leur travail en un autre, mais en une charge légère et en un joug infiniment doux qui n’offre que rafraîchissement et repos, biens réels encore qu’invisibles. L’iniquité dans le coeur de l’homme lui est un fardeau plus pesant que ce talent de plomb (Za 5, 7). Sous cette charge pesante gémissait le pécheur qui disait : des iniquités couvrent ma tête, elles se sont appesanties sur moi comme un lourd fardeau (Ps 37, 5). Quel est donc ce fardeau du Christ ? Ce fardeau si léger, à mon avis, c'est le fardeau de ses bienfaits, doux fardeau, mais à ceux qui le sentent et qui l’éprouvent. Car si vous n’avez pas encore senti sur vous ce fardeau, si vous ne vous apercevez pas que vous en êtes chargés, il vous est pesant et périlleux. L’homme, dans tout le temps de cette vie mortelle, est comme un animal destiné à porter une charge. S'il porte encore ses péchés, il est chargé d’un fardeau pesant. S’il en est déchargé, le fardeau est moins pesant. Mais s’il est éclairé de la véritable sagesse, la grâce par laquelle Notre Seigneur l’a déchargé de ses péchés, lui semblera encore une charge. Dieu donc nous charge en nous déchargeant. Il nous charge de ses bienfaits et de ses grâces, en nous déchargeant de nos péchés. Voici le langage d'un homme ainsi chargé : Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu’il m’a donné? (Ps 115, 12) Voici les paroles d’un antre aussi chargé : Éloigne-tois de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur (Luc 5, 8). Voici le langage d’un troisième : J’ai toujours craint Dieu et j’ai toujours appréhendé sa colère, comme on craindrait les flots de la mer agitée (Job 31,33). J’ai toujours craint, dit-il. Comme j’ai craint avant d’avoir reçu le pardon de mes péchés, j’ai continué à craindre après l'avoir obtenu. Heureux l’homme qui vit ainsi dans la crainte, également attentif à ne se laisser accabler ni par les bienfaits de Dieu, ni par ses propres péchés !

2. Si on nous représente la libéralité de Dieu si attentive et si riche envers nous, c'est pour nous solliciter à la reconnaissance et pour nous inviter à l’amour. Il a commandé à ses Anges de te garder en toutes tes voies. Qu’a-t-il pu faire davantage pour vous? Mais je vois vos pensées, âme généreuse et fidèle. Vous êtes touchée d’avoir près de vous les Anges du Seigneur, mais vous aspirez à posséder le Seigneur-même des Anges. Vous demandez, vous souhaitez que celui qui vous encourage par ses paroles, ne se contente pas de vous envoyer ses ministres, mais vous assiste lui-même et que sans aucun intermédiaire, il vous baise d’un baiser de sa bouche. Vous savez que vous marcherez sur l’aspic, sur le basilic, sur le lion et le dragon, et vous êtes certaine de la victoire que Michel et ses Anges doivent remporter sur le dragon. Cependant ce n’est pas vers cet Archange, c’est vers le Seigneur même que vos désirs vous font crier : Délivre-moi et mets-moi près de toi, et après cela, vienne m’attaquer n’importe quelle main ! (Job 31, 23) Être dans cette disposition, ce n’est pas seulement chercher un refuge plus haut que les refuges ordinaires, c’est en prendre un plus haut que les plus hauts, c’est mériter qu’après avoir dit : Seigneur, tu es mon espérance, il vous soit répondu : Tu as choisi un refuge extrêmement élevé.

3.   Le Seigneur, plein de miséricorde et de compassion, ne dédaigne pas d’être lui-même l’espérance des misérables. Il ne refuse pas de servir de libérateur et de protecteur à ceux qui espèrent en lui. Parce qu'il a espéré en moi, dit-il, je le délivrerai ; je le protégerai, parce qu’il a connu mon nom. Si le Seigneur ne garde la forteresse, en vain celui qui la garde, se tient dans la vigilance (Ps 126, 1) qu’il soit homme, qu’il soit même ange. Des montagnes environnent Jérusalem : mais cest peu, ce n’est rien, si le Seigneur lui-même ne couvrait son peuple. C’est pourquoi l’Épouse est dépeinte dans le cantique sous les traits suivants. Ayant trouvé les gardes, ou plutôt trouvée elle-même par eux (car elle ne les cherchait pas) elle ne s’arrête pas, elle laisse les sentinelles et après s’être brièvement informée de son bien-aimé, elle vole à sa poursuite (Ct 3, 3). Son coeur n’est point occupé de ces sentinelles, elle met toute sa confiance en son Seigneur et si l’on veut l’en détourner, elle répond : Je me confie en Dieu; comment dites-vous à mon âne : Volez comme l’oiseau sur la montagne ? (Ps 10, 2) Les Corinthiens ne l’imitèrent pas, lorsque ayant rencontré à leur tour des gardes et des sentinelles, ils s’y arrêtèrent sans passer au-delà. Je suis à Céphas, je suis à Paul, je suis à Apollon (1 Co 1, 13) disaient-ils, Mais que firent ces sentinelles si prudentes et si fidèles ? Car elles ne pouvaient pas s’attribuer l’Épouse, pour laquelle elles n’avaient qu’un zèle tout saint et selon Dieu et qu’elles voulaient conduire à Jésus Christ, comme une vierge toute chaste. Ils m’ont frappée et m’ont blessée, disait l’Épouse. Qu’est-ce à dire ? On la pressait de passer outre, si je ne me trompe, pour aller trouver son Époux. Ces gardes, dit-elle, m’ont ôté mon manteau (Ct 5, 7) sans doute, afin qu’elle courût plus librement. Considérez comme l’Apôtre frappe et corrige fortement les Corinthiens, de quelles flèches il les blesse pour les empêcher de s’arrêter parmi les gardes. Paul, dit-il, a-t-il été crucifié pour vous, ou avez-vous été baptisés au nom de Paul ? (1 Co 1, 13) Lorsque quelqu'un d'entre vous dit : Je suis à Paul, et l'autre : je suis à Apollon, n’êtes-vous pas des hommes? Qu’est-ce qu’Apollon ? Qu'est-ce que Paul? Les serviteurs de Celui en qui vous croyez (1 Co 3, 45). Je le délivrerai, dit le Seigneur, parce qu’il a espéré en moi. Ce n’est pas dans les gardes, dans l’homme, ce n’est point en un Ange, mais en moi seulement qu’il a espéré, n’attendant rien que de moi-même par le ministère de ceux qui me représentent. Car tout don parfait vient du Ciel et du Père des lumières (Jc 1, 17). C'est par moi seulement que la vigilance et les soins des hommes sont utiles, qu’ils peuvent tirer quelque fruit de leurs oeuvres extérieures. C'est par moi que les hommes veillent, comme ils doivent, sur les âmes que je leur ai confiées. C’est par moi que les Anges sont si vigilants dans le ministère pour lequel je les ai envoyés sur la terre, par moi qu’ils portent les coeurs à de saints mouvements et en éloignent les suggestions malignes de l’ennemi. Et il faut encore que je garde moi-même le coeur de l'homme et la sainteté de ses intentions par l’assistance immédiate de ma grâce, car aucun oeil humain, aucun oeil angélique ne peut pénétrer en ce sanctuaire.

4. Reconnaissons donc, mes frères, autour de nous trois sortes de gardes. Soyons pour eux ce qu’il convient d’être, faisons le bien devant les hommes, devant les Anges et devant Dieu. Appliquons-nous à contenter en toutes choses, autant que nous le pouvons, ceux qui nous aident et qui nous soutiennent; mais par-dessus tout, Celui qui est notre protecteur, rendons-lui louanges et actions de grâce en présence des Anges afin que cette parole du prophète s’accomplisse en eux : Ceux qui te craignent me regarderont et seront dans la joie, parce que j’ai mis toute mon espérance dans votre parole (Ps 118, 74). Obéissons à nos supérieurs qui veillent comme ayant à rendre compte de nos âmes, afin qu’ils ne s'acquittent pas de ce devoir avec tristesse (He 13, 17). Grâce à Dieu, je n’ai pas besoin de vous avertir longuement sur ce sujet, ni de craindre ici beaucoup. Votre obéissance est prompte, comme votre vie est irrépréhensible et c’est ma joie et ma gloire. Combien cette joie serait-elle accrue si j’avais l'assurance que les Anges ne peuvent rien voir en vous d'indigne, rien de l'anathème de Jéricho : ni murmure secret, ni médisance cachée, ni dissimulation, ni lâcheté, ni pensées honteuses, qui jettent, hélas! le trouble jusque dans nos sens. Cette certitude donnerait un grand accroissement à ma joie, mais elle n’en serait pas encore la plénitude. Nous ne sommes pas si élevés que nous puissions regarder comme une petite chose de ne pouvoir être jugés par les hommes et de ne nous sentir coupables de rien. Mais si les plus grands saints craignent les jugements secrets de ce Juge, que nous avons sujet de trembler au souvenir de l’examen qui nous attend ! Quelle serait ma joie si j’étais sûr qu’il n’y a rien dans aucun de nous qui puisse offenser cet oeil qui seul connaît parfaitement ce qu’il y a dans l'homme et qui y lit ce que l’homme n’est pas lui-même capable d’y voir ! Mes frères, que ce jugement soit désormais une de nos pensées et occupons-nous d'autant plus à le considérer avec crainte et tremblement, que nous pouvons moins comprendre l’abîme impénétrable des jugements de Dieu et ses dispositions immuables. Notre espérance, quand nous la joignons à cette crainte, est pleine de mérites et nous espérons plus utilement quand nous sommes pénétrés de cette crainte.

5.     A bien voir cette crainte, c’est une très solide et très efficace matière d’espérance. Car elle est une des plus grandes grâces de Dieu et les biens que nous recevons maintenant de sa bonté nous sont un gage assuré de ses miséricordes à venir. Dieu se plaît en ceux qui le craignent (Ps 146, 11) et notre vie est en sa volonté et notre salut éternel dépend de son bon plaisir. Parce qu'il a espéré en moi, je le délivrerai. Qu'il est doux de songer que Dieu ne nous manque jamais si nous espérons en lui ! Tout le mérite de l’homme consiste à mettre son espérance en Celui qui sauve tout l'homme. Nos pères ont espéré en toi, ils ont espéré et tu les as délivrés. Ils ont crié vers toi et ils ont été sauvés. Ils ont espéré en toi et ils n'ont pas été confondus (Ps 21, 5-6). Car qui a espéré en lui et a été confondu ? Peuple, espérez en lui, vous posséderez tous les lieux où vos pieds auront passé. Votre pied, c’est votre espérance. Vous posséderez tous les biens que votre espérance aura embrassés, si toutefois elle est ferme et fixée en Dieu sans chanceler. Pourquoi craindre l’aspic ou le basilic ? Pourquoi redouter le rugissement du lion ou les sifflements du dragon ?

6.    Parce qu'il a espéré en moi, je le délivrerai. Et afin que celui qui a été délivré n'ait pas besoin de l’être une seconde fois, je le protégerai et le conserverai, si toutefois il connaît mon nom, ne s’attribue pas sa délivrance, mais en rapporte à mon nom toute la gloire. Je le protégerai, parce qu'il a connu mon nom. Voir le visage de Dieu, c’est la glorification; connaître son nom, c’est une protection. L’espérance est dans le nom, la réalité dans la vue. Car on n’espère plus quand on voit et quand on possède (Rm 8, 24). La foi vient de l’ouïe (Rm 10, 17) et selon le même apôtre, elle donne un corps à l’objet de notre espérance (He 11, 1). Je le protégerai, parce qu'il a connu mon nom. L’homme ne connaît pas véritablement le nom de Dieu quand il le prend en vain, quand il lui dit : Seigneur, Seigneur ! sans observer ce qu’il lui commande ; il ne connaît pas le nom de Dieu quand il ne l’honore pas comme son père et ne le craint pas comme son maître. Il ne connaît pas le nom de Dieu lorsqu’il tourne ses affections vers les vanités et les folies du monde. Heureux l’homme dont le nom du Seigneur est toute l'espérance et qui ne regarde pas des vanités et des folies pleines de fausseté (Ps 39, 5). Il connaissait ce nom celui qui disait : Il n’y a pas d’autre nom donné aux hommes par lequel ils puissent être sauvés (Ac 4, 12). Et si nous connaissons ce saint nom invoqué sur nous, nous devons désirer qu’il soit toujours sanctifié en nous et demander cette sanctification dans nos prières, selon l’enseignement de Notre Seigneur : Notre Père qui êtes dans les Cieux, que ton nom soit sanctifié (Mt 6, 9). Écoutez enfin la suite du psaume : Il a crié vers moi et je l'exaucerai. Voilà le fruit de la connaissance du nom de Dieu et la puissance du cri de la prière. Or le fruit de ce cri, c’est d’être exaucé par le Sauveur. Car, comment l’âme pourrait-elle être exaucée si elle n’invoque pas? Ou comment pourrait-elle invoquer le nom du Seigneur sans le connaître? Rendons grâce à Celui qui a manifesté aux hommes le nom du Père et qui a établi le salut dans l’invocation de ce nom tout puissant, selon ce qui est écrit : Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé’.

 Traduction M. Armand Ravelet, 1867
OCR Tamié